Don Carlos et Philippe 2. Charles de Mouy
Vous voulez bien, mon cher oncle, recevoir l'hommage de ce livre que vous m’avez vu préparer si longtemps. Je vous le devais et je vous le donne, heureux si je puis vous avoir intéressé aux événements que j’expose. Votre indulgente amitié me rassure, si la justesse de votre goût m’inquiète. Essayer d’être historien est une tentative audacieuse, je le sais bien, mais vous m’avez cependant toujours encouragé à y parvenir. Du moins ne me suis-je avancé que par degrés. Mon dernier volume était un suite de portraits, où l'histoire se mêlait, timidement encore, à la critique. Celui-ci est un épisode d’un règne célèbre. J’ai voulu tâter le terrain, pour ainsi dire, avant d’aborder des études plus importantes ou plus longues.
En outre île votre approbation personnelle, qui me sera une bien précieuse récompense, si j’obtiens le succès que j’ambitionne, ce sera pour moi un signal d’oser davantage, car le succès n’est qu’un plaisir stérile, s’il n’est un jalon planté pour l’avenir.
Décembre 1802.
11 s’agit ici d’un des plus curieux, des plus romanesques, des plus obscurs épisodes que présente l’histoire du seizième siècle. La vie et la mort de don Carlos, prince d’Espagne et fils de Philippe II, ont de tout temps occupé les esprits. Cependant, jusqu’à ce jour, ces événements ont été abandonnés aux romanciers ou aux poètes. Les historiens de l’Espagne et de Philippe II n’ont jamais approfondi celle question. Les uns lui ont consacré quelques lignes, les autres quelques pa-
vin
ges, et leurs brefs commentaires, écrits sans documents et sans critique, ne sauraient éclairer l’opinion. Prescoll seul, après quelques recherches assez sérieuses, a consacré à don Carlos un' chapitre d’une certaine étendue. Mais Prescolt n’a pas connu la plus grande partie des pièces importantes : il est donc extrêmement incomplet, très-souvent inexact.
L’histoire de don Carlos méritait cependant d’être étudiée. Je me suis servi, pour la composition de ce livre, d’une méthode célèbre en philosophie et qu’on peut également appliquer à l’histoire. Je veux parler du doute méthodique. En présence d’un tel sujet, il faut se persuader qu’on ne sait absolument rien sur la question : j’ai dû me dégager de toute idée préconçue, dégager la question elle-même de l’appareil lé* gendaire dont elle est enveloppée, consulter avec une attention scrupuleuse de nombreux documents inédits ou inconnus, en apprécier la valeur, les comparer entre eux, les discuter souvent, rejeter ceux-ci, accepter ceux-là dans une certaine mesure, déterminer le sens des expressions et leur portée, enfin élaborer longuement
un récit dont il était nécessaire de contrôler sans cesse les éléments divers.
Ce livre a exigé plusieurs années de travaux préparatoires, mais il faut bien dire qu’il y a peu de mérite dans ce labeur, quand on songe à quelles études se sont livrés tant d’écrivains illustres, nos contemporains, les Augustin Thierry, les Guizot, les Thiers r les Mignet, avant de composer leurs ouvrages impérissables. Comment ceux qui ne peuvent suivre qu’à une grande distance de pareils maîtres, et qui ignorent les secrets de leur forme, ne s’efforceraient-ils pas du moins, non pas d’égaler leur science, mais d’en approcher? Comment oseraient- ils se montrer avares de leur temps et de leurs peines quand de tels hommes, qui auraient pu se faire pardonner même la négligence, par l’éclat et la richesse de leur style, ont cru devoir consacrer leurs veilles aux recherches les plus arides? D’ailleurs aujourd’hui il ne serait plus possible d’écrire l’histoire comme on l’écrivait autrefois. Les historiens se copiaient jadis volontiers les uns les autres ; sans songer à remonter aux sources, à obtenir des documents et à les contrôler, ils acceptaient volontiers nombre
d’erreurs pour des vérités. De 1 là tant de récils accumulés en vain, tant de préjugés vivaces, tant de fausses idées sur les hommes et sur les choses. Alors un livre nouveau était uniquement un volume ajouté à d’aulres, et non pas une nouvelle lumière. Maintenant on n’est plus admis à parler des événements passés, si l’on n’augmenle point la somme de ce qui est déjà connu, ou bien si l’on ne rectifie quelque opinion erronée. Sinon, à quoi bon avoir écrit ? Dissiper les ténèbres dans lesquelles les fails sont enveloppés, c’est la mission de l’historien . Tel est l’exemple que nous ont donné les émincnls écrivains de notre siècle.
Dans la mesure de mes forces, j’ai essayé d’imiter ces nobles exemples, et avant d’aborder la grande histoire, j’ai voulu, me défiant de moimême, me renfermer dans le cadre d’un épisode. Mais plus mon sujet était restreint, plus j’ai cru convenable d’y apporter de soin et d’étude. J’ai donc employé bien du temps à des recherches, et j'ai pu recueillir un nombre de documents assez grand pour oser affirmer que nul, parmi ceux dont la curiosité s’est arrêtée devant ces dramatiques événements, n’a réuni jusqu’ici un tel ensemble de preuves.
Pour ne parler que des sources principales où j’ai puisé, je dois citer la collection des manuscrits de la Bibliothèque impériale, où j’ai trouvé les correspondances de l’ambassadeur de France et du nonce, plusieurs lettres de Philippe II à divers personnages, les relations des ambassadeurs vénitiens Badoero, Suriano, Tiepolo, le Compendio délia vita di Eilippo II , les Papcles varias sur l’histoire d’Espagne, les nombreux récits inscrits sous les noms de Relazione curiosmima , Relazione di Spagna , Ordine délia casa del re don Filippo , Ragguaglio délia prigionc , etc., des poésies, des discours, des pièces curieuses relatives à la cour d’Espagne de cette époque, les procédures de l’inquisition réunies par Llorente. Dans la collection des Documentas inéditos para servir à la historia de Espafta , j’ai rencontré un grand nombre de pièces des archives de Simancas, toute la correspondance diplomatique des cours d’Espagne, de Vienne et d’Edimbourg au sujet du mariage du prince, les comptes de sa maison, la lettre de Philippe II au duc d’Àlbe, diverses relations et papiers importants.
Les imprimés, bien que la plupart n’aient pas
vu
grande valeur à mes yeux, m’ont fourni quelques renseignements utiles. J’ai trouvé des documents intéressants dans les froids mais méthodiques annalistes des villes d’Espagne, entre autres Colmenares, Zuniga, Cascales, dans le livre de Kircher, Archetijpon politicon , dans les ouvrages de Strada, de Flores, de Cabrera, de Salazar, de Van den Hammen, de Ferreras, de Herrera, d’illescas, enfin dans celui de Morejon, flistoria de la medicina cspanola.
Tous ces recueils, et d’autres que je crois inutile de nommer, ont été de ma part l’objet d’un long travail critique. Quelques-uns m’ont été indiqués par mon savant ami le docteur Guardia, que je nomme ici avec une sincère reconnaissance; la plupart se sont successivement découverts à mes études. C’est ainsi que je suis parvenu à me former une conviction que je voudrais faire partager à mon lecteur.
Ce n’est point par intérêt pour la mémoire de Philippe II que j’ai pris la plume. Je plaindrais l’historien qui ressentirait la moindre sympathie pour sa politique ténébreuse. J’ai voulu seulement éclaircir un fait obscur, et, on somme,
Mil
quelle que soit l’horreur que m’inspirent cette oppression universelle, cette subordination absolue des corps et des âmes à un pouvoir tout ensemble religieux et politique, l’histoire doit à tous la vérité.
ET