‹ Don Carlos et Philippe 2. Charles de MouyChapitre 101 sur 131 · RUY GOMEZ ET LES AMBASSADEURS LAÏQUES · texte numérisé non relu

RUY GOMEZ ET LES AMBASSADEURS LAÏQUES

ment à un prince faible d’esprit? » Le sentiment du nonce est donc manifeste : l’intelligence déréglée de don Carlos et ses desseins funestes ont justement effrayé le roi.

Ruy Gomez dut parler aux ambassadeurs laïques. Il entretint d'abord l’envoyé de l’Empereur, plus intéressé que tout autre dans cette affaire, comme représentant le souverain dont la fille était fiancée au prince *, puis l’envoyé de France, qui raconte en ces termes à Charles IX son entrevue avec le ministre : « Sire, désirant le rov Catholique qu’il ne soit donné à entendre à Votre Majesté que la vérité de ce qui est advenu sur le prince son fils, il m’a faict dire par Ruy Gomez qu’il y a plus de trois ans que le roy s’apercevoit bien que le dict prince estoit encore plus mal composé de son cerveau que de sa personne, et qu’il n’auroit jamais l'entendement bien rassis, ainsi que ses actions depuis ençà journellement l’ont donné à connoistre par expérience, ce que Sa Majesté a longtemps dissimulé, espérant que les ans lui amèneroient sens et discrétion, ce qui a succédé au contraire, car il est allé tous les jours en empirant. De manière qu’ayant perdu entièrement l’espérance que son fils devinst sage et digne de la succession de ses royaumes et Estais, lesquels luy laissant seroit vouloir la dissipation et ruyne manifeste d’iceulx et de ses subjects, Sa Majesté,

1 «... Se il re veniendo a morir, laseiassc il governo a qucslo intcllello sî debole et infermo. s Ibid.

i « Dc.'jà le lundy matin dont il avoit esté arresté la nuit, il le déclara à cclluy (l’ambassadeur) de l’Empereur, car c’est le plus inlére.-sé. » Dépêches manuscr. de Forqucvaulx, 22 janvier 1568.

par longue et bien considérée délibération, et avec un regret si cxtresme qu’il se peut exprimer, a advisé de prendre une autre voye qui est de loger le dict prince en une bonne chambre d’une grosse tour de ce palais de Madrid *. » On voit que Philippe II, pour ne pas entrer dans des détails pénibles, évite de parler des projets ultérieurs de son fds, de ses entrevues avec les Flamands, de son dessein de quitter l’Espagne. Buy Gomcz se borne à des généralités significatives, il est vrai, mais incomplètes; il exprime simplement les inquiétudes de son maître pour l'avenir de la monarchie, et, de fait, ces inquiétudes ne tourmentaient pas seulement le roi, mais encore les principaux seigneurs de la cour, qui déclaraient franchement « craindre bien fort le règne de ce prince pour son esprit variable et- terrible *. » Ruy Gomez nia, comme le cardinal, l'existence des projets de parricide qu’on attribuait à don Carlos 5 ; le roi ne manqua jamais de démentir formellement cette calomnie.

Tandis que ses ministres annonçaient officiellement la nouvelle au corps diplomatique, Philippe en faisait part airx villes d’Espagne et à ses plus intimes confidents. Il parle dans sa lettre-circulaire aux villes (j’ai sous les yeux le texte adressé à Madrid, à Séville et à Ségovic*)

1 Dépêches manuscr. de Forqucvaulx, 5 février 1508.

s Dépêches manuscr. de Forqucvaulx, 9 mars 1508.

5 « Il re ha dalo ordinc che ncllc litlcre che si scrivono alli principi c regni, si dica che la voce tiscita che il principe havessc cercalo d'offenderc la real persona sua propia è falsa, e questo medesinio fa dire a bocca da Huy Gomez agli ambascialori. » Dépêches manuscr. du nonce» 4 février 1568.

* Ces circulaires sont identiques; celle adressée à Ségovic est dans

CIRCULAIRE DU ROI AUX VILLES D'ESPAGNE. 23 ï

•le langage hautain d’un maître qui daigne informer scs sujets d’un acte de sa politique, sans se soumettre à leur jugement : « Sachez, dit-il, que pour des causes justes, par des considérations relatives à notre service et au bien public dont nous sommes responsables comme roi et comme père de nos peuples, nous avons fait renfermer la personne du scrcnissimc prince don Carlos, notre fils, dans un appartement désigné de notre palais, et avons donné de nouveaux ordres pour tout ce qui louche à son service et à sa manière de vivre. 11 nous a paru juste et convenable de vous faire connaître un changement d’une telle importance, et le fondement de notre conduite. Si nous en sommes venus à celle extrémité

vous devez croire que nos raisons ont été urgentes et légitimes et que nous n’avons pu l’éviter. C’est pourquoi, malgré la douleur que nous avons ressentie comme père, nous avons préféré satisfaire à nos obligations royales envers nos sujets. Quand il sera nécessaire, vous apprendrez plus en détail les causes majeures qui nous ont déterminés; aujourd’hui nous avons voulu seulement vous avertir *. »

Colmenares Hist. de Segovia), celle adressée à Séville dans Zuiiiga ( Annales de Sevilla ), celle adressée à Madrid dans les archives des marquis de Vil'afranca. (Doc. inéd., XIII, 105.)

1 « Sabed que por aigunas muy justas causas y consideraciones que conciernan al servicio de Dios y Lien y bcneücio pühlico destos rcynos, cnlcndiendo que para cumplir con la obligacion que como rey y padre tcncnios... habemos mandado rccoger la persona del S” principe nueslro liijo en aposenlo sefialado denlro en nueslro palacio, y dado ôrden en lo que â su servicio, trato y vida toca. .. se debe con razon créer y juzgar que las causas que â ello nos ban niovido han sido tan urgentes y précisas, que no los habemos podido excusar, y que noembargantc el dolor y scuti-

Toutes les municipalités des villes répondirent à cette' circulaire, mais celle de Murcie se signala par l’expression de son dévouement fanatique : « Notre cité, écrivait-elle à Philippe II, a reçu la lettre de Votre Majesté et appris par elle l'emprisonnement du prince d’Espagne. Nous baisons mille fois les pieds de Votre Majesté et la remercions d’avoir bien voulu nous donner avis de cet événement. Nous demeurons convaincus de l’urgence et de la gravité de ses motifs ; Votre Majesté a gouverné si heureusement scs Etats, les a maintenus dans une paix si profonde, y a étendu la religion avec tant de zèle, qu’il est juste de croire que dans cette circonstance elle a agi encore conformément au service de Dieu et pour le bien général. Toutefois cette ville ne peut s’empêcher d’exprimer à Votre Majesté combien elle est affligée de ce qu'il se soit produit des faits assez graves pour lui donner un tel souci. Elle ne peut considérer sans’ attendrissement un roi assez juste, assez ami du bien de son royaume pour le préférer à toutes choses, jusqu’à mettre eu oubli son tendre amour pour son propre fils. En présence d’une action si belle, nous, sujets de Votre Majesté, n’en sommes que plus obligés à la servir avec reconnaissance; tel est le désir de cette ville de Murcie, qui s’est toujours montrée si loyale, selon son devoir, dans le service de

mienlo que con amor de padre deslc podréis considerar que habemos lctiido y tenemos, habemos querido preferir à la obiigneion en que Dios nos puso por lo que toca a estos rcynos, hi bd it os y vasallos. Y |>orquo à su liempo y cuando fucsc ncccsario cntcndercis mas in particulor las diebas causas y razoncs dcsla nuestra dctcrminacion, por ahora no bay mas que adverliros. » De Madrid, 22 de encro 1568.

LETTRE AU VICE-IlOI DE NAPLES.

Votre Majesté 1 . » Philippe II aimait ce style humble et flatteur tout ensemble; et il écrivit de sa main, en marge de cette dépêche obséquieuse : « Lettre écrite avec beaucoup de sagesse et de prudence \ » Le viec-roi de Naples et de Sicile, don Parafai* de Ribera, duc d’Alcala, reçut une missive analogue à celle destinée aux villes ; elle est également écrite dans ce style administratif à la fois précis dans les termes et vague dans les idées, qui était une tradition de la chancellerie espagnole; ici encore, c’est simplement une nouvelle que le souverain apprend à un subordonné : « Ayant jugé convenable de renfermer la personne du sérénissime prince don Carlos, notre bien cher et bien aimé fils, et de changer complètement l’ordonnance de son service cl de sa vie, cette résolution ayant pour objet un personnage de qualité si haute, il

* a Esta ciudad de Murcia recibié la caria de V. M. y viô par olla la delerminacion de V. M. cerca del rccogimicnto de nueslro principe. Itcsa iniinitns veces los pics de V. M. por tan grnn mereed de dnrlc esta parti— cnlar cuent. i , y qncda con entera satisfaccion de que las causas y razoncs, que movicrcn d V. M. fueron tan graves y tan concernientes al bien piiblico que nu se pudieron excusar de otra uiancra, porque linbiendo V. M. gobernado estos sus reynos tan lelizmenle, sustenlando en tanta paz d sus sûbditos y en tan grande aumenlo de la religion^ juslo es quescentienda ipic en este caso tan propio de V. M. liié cl fundamenlo tan grave que convinu al servicio de Dios y al bien general de lodos haccr esta nticva mudnnza. M is iio pticde esta ciudad dejar de tener dolor y senti- .. îiiicnto de que baya» sucedido causas tan baslantcs que bnynn dado d

V. M. este nuevo cuidado, y junlamcnte se entcrnccc îmiclio de tener un rey y scûor tan juslo y amoroso del bien universal do sus reynos que le nntepusô y por el olvidô el ama tiorno de su propio liijo. Grun razon liay para que con licclio tan svnalado queden mas obligados los vasallos de V. M. d servir tan grau mereed y principalmentc esta ciudad que de obli- , gacion y voluntad lia sido tan leal al servicio de V. M. » 16 febrcro 1508 (Cette lettre est citée par Llorentc, Hisl. de la inquisicion , VI.)

* « Esta caria estde crila cuerdu y prudentemente. » lied.

nous a paru à propos de vous la faire connaître. Sachez que noire décision a été motivée par les plus justes causes et que nous n’avons pu manquer d’agir ainsi. Considérez donc comme certain que rien n'était plus convenable pour le service de Dieu et le bien public, et vous recevrez de plus amples détails lorsque le moment sera venu '. » Cette lettre, datée du 22 janvier, était trop obscure pour permettre au vice-roi de rien affirmer ou démentir; aussi les imaginations italiennes se livrèrentelles à d’innombrables commentaires, qui choquèrent autant Philippe II que la lettre de la confiante ville de Murcie l’avait charmé.

11 ne se départit cependant pas de ce style officiel, et c’est seulement dans sa lettre au duc d’Albe qu’il est plus explicite et plus familier; malheureusement le duc était tellement au courant des affaires de don Carlos et des sentiments du roi que ce dernier n’insiste pas sur les faits et s’exprime avec une rapidité pénible pour la curiosité de l'histoire. Celte lettre, dont assurément, la rédaction n’appartient pas aux secrétaires du cabinet 1 , mais qui a été composée par Philippe lui -même, est moins d'un roi «à un sujet que d’un ami à son ami. C’est avant tout au conseiller dévoué et parfaitement instruit “ des circonstances antérieures que Philippe 11 adresse ces paroles tristes et affectueuses; elles étaient entièrement

1 Je ne donne pas le texte de celle dépêche, n'en ayant sous les yeux qu’une traduction italienne. (Ms. B. I., suppl. fr. n° 1, A. — Arin. grillée ou 1901.)

* * Alli secrelarij ordinô die avisassero le provincie. » Ragguaglio, etc. Ms. déjà cité.

LETTRE DE l'HILII'RE II AD DUC D’ALDE.

confidentielles et le roi eut soin d’envoyer au duc pour le public, pour les Etats des Flandres et même pour la duchesse de Parme une circulaire en français qui contient la pure et simple nouvelle. Au ducd’Albe seul il montre l'amertume de son àme cl fait connaître toute sa pensée : « Duc, mon cousin, lui dit-il, vous savez trop bien quel est le naturel du prince mon fils et quelles sont scs façons d'agir pour qu’il soit nécessaire de me justifier longuement de la mesure que je viens de prendre et de vous expliquer les motifs de ma résolution suprême. Depuis votre départ, les choses ont pris un tel caractère, tant d’actes particuliers et de si haute importance sont survenus, le prince en est arrivé à démériter à ce point que je me suis enfin déterminé à m’assurer de lui et à le renfermer dans son appartement avec une garde spéciale. D’après mon ordre, il ne peut communiquer avec d'autres personnesqu’avec celles désignées par moi .L’éclat a été grand, la mesure que j’ai dû prendre est sévère, mais d’après ce que vous avez vu et d’après ce que vous savez, vous pouvez juger si ma résolution est sage et bien fondée. Pour tout ce qui ne touche qu’à moi seul, pour toutes sortes de manques de respect et de désobéissances, j'aurais pu pnndrc patience ou du moins suivre quelque autre voie; mais j’ai considéré mes devoirs envers Dieu, envers le bien public de la chrétienté et de mies Etals, et j’ai aperçu dans tonte leur é\idencc les notables inconvénients et périls qui pourraient s’ensuivre dans l’avenir aussi bien que ceux qui nous menaçaient dès aujourd’hui. J’ai donc préféré ces grands intérêts à ceux de mon sang, et j’ai dû prendre cette

roule qui m’a semblé droite et vraie, pour prévenir tant de dangers. Comme celte affaire est grave et fera grand bruit, il est juste que vous en fassiez part à mon conseil privé et mon conseil d’État de Flandre, aux tribunaux et villes des Pays-Bas et aux personnes auxquelles vous jugerez qu’une telle communication est due. J’ai donc ordonné qu’on vous écrivit une lettre en français, que vous pourrez montrer et dont vous userez à votre convenance, sans expliquer à personne le fond des choses, sans donner d'autres détails que ceux contenus dans celte dépêche. Vous agirez ici avec votre prudence accoutumée, et me ferez plaisir en m’avertissant des cir- * constances qui pourront s’offrir, afin que je puisse, d’après elle, régler plus sûrement ma conduite... Si Madame (la duchesse de Parme) n’est point partie encore 1 , vous pourrez lui donner la lettre que je vous envoie avec celle-ci, et lui expliquer celte affaire dans les termes de la dépêche française 5 . «

* La duchesse de Parme, blessée des pleins pouvoirs confiés au duc d’Albe, devait quiller prochainement Bruxelles. Son lils, Alexandre Farnèse, avait quitté Parme pour aller la retrouver et la ramener en Italie.

s « Duquc primo, teniendo vos tan cnlendida la condicion y naluralcza del principe mi liijo y su modo de procéder, no sera neccsario alargarnos inucho con vos para juslificar lo que se ha heelio con él, ni para que entendais el fin que scllcva. Despues de nuestra partida de nqui, han pasado sus cosas tan adelarile y intervenido aclos tan parliculares y de Umla consideracion, y llegandose si talcs mcrilos, que yo me lie ültimamenle dclcmiiuado de liaccr réclusion y cncerramicnto de su persona, como se ha hcclio en su aposento, con guarda y scrvicio particular, y ôrden que no le coinuniqucn otras personas fucra de las que yo he senalado ô fc.ûalaré. Y aunque la demoslracion lia sido muy grande y cl lérmino de que he llcgado à usar con él muy cstrccho, por lo que vos habeis visto y liabeis sabido, podréis bien juzgur con cuanta razon y cou cuanto lu ml a -

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