‹ Don Carlos et Philippe 2. Charles de MouyChapitre 21 sur 131 · ÉLISABETH DE VALOIS · texte numérisé non relu

ÉLISABETH DE VALOIS

lement cette ligne de conduite, que peu de temps après son arrivée à Madrid elle s'était tracée avec une maturité au-dessus de son âge, et ne cessa point d'user de son influence à l’Escurial et au Louvre pour calmer les ambitions et les colères. Elle ne sortait de l’ombre où s’écoulait son existence illustre et oubliée que pour prononcer des paroles pacifiques, et si elle se départait quelquefois de cette fierté inaccessible que lui imposait la jalouse susceptibilité des mœurs espagnoles, c’était pour donner avec un sourire, ce « sourire accoutumé, » dit un témoin oculaire l , quelque marque de bienveillance dont son attitude augmentait le prix*. C’est ainsi qu'elle fut chère tous ceux qui l’ont connue. Don Carlos vit en elle une amie compatissante qui s’était attachée à lui précisément à cause de ses infirmités et de sa faiblesse, ’et dont la sensibilité féminine, émue en sa présence d’une pitié affectueuse, avait un accent plus pénétrant que celui des

1 « Sa Majesté avoil la parole bonne el le sourire accouslumé. » Dépêches manuscrites de Forquevaulx, 15 août 1500.

- Dans les premiers jours de son mariage , Élisabeth n’était point formée encore à celte parfaite réserve en politique, qu’elle connut si bien plus tard, et que les correspondances diplomatiques font ressortir, .l’ai retrouvé dans les papiers de l’évêque de Limoges, ambassadeur en Espagne en I5G0, une lettre autographe d’Élisabeth. Je la donne telle qu’elle est et sans rien changer à sa bizarre orthographe. On y verra que, à peine séparée de sa famille (c’était dans l'année qui suivit son mariage), elle n’avait pas encore parfaitement compris la discrétion nécessaire à sa dignité de reine espagnole. Elle envoie à son frère une lettre secrète « Monsieur l'ambassadeur, j’cscris deux Ici à la roync cl une au roy mon frère; celle que je vous envoy avec le memoyre, vous l’envoires comme vous soûles; l’autre, vous la poures bailler à Marc-Antoyne; celle du roy mon frere, anvoires aussi secrètement à la roync afin que personne ne la i voye. Vous poures voir par le memoyre comme je n’en ay jamais faicl,

l car je croy qui va le plus solement laict du monde. Mandes moy commant

vous portes et bonsoir. »

hommes les plus doux, cl trouvait en soi-même le secret d’une exquise délicatesse. Lui qui avait toujours ignoré l’amour d'une mère, il fut séduit par la bonté d’une femme qui unissait en elle à ses yeux la majesté et le rang d’une mère avec l’âge et la grâce d’une sœur. Il lui voua un de ces sentiments étranges que les situations exceptionnelles font naître dans le cœur de l'homme, sentiment à la fois filial et fraternel, austère et attendri, auquel venait se joindre cette gratitude infinie des êtres débiles pour ceux qui s'intéressent à leurs douleurs* L’ambassadeur de France ne s’y était point mépris : il exposait à Catherine de Médicis la sympathie réciproque de don Carlos et de la reine avec une parfaite assurance 1 2 : ce n’était un mystère pour personne; toute la cour la connaissait comme lui; le prince ne craignait point de faire à sa belle-mère de petits présents qui exprimaient sa reconnaissance et dont elle se parait avec joie ? , et personne n'avait supposé qu’il y eût entre eux d'autre sentiment qu’une de ces affections pures entre toutes, honorées des hommes et bénies par Dieu.

Je reviens à mon récit. Le mariage avait eu lieu le 51 janvier. Philippe ne voulut pas tarder davantage à faire reconnaître, conformément à la coutume espagnole, dans une imposante cérémonie, don Carlos pour héritier de la couronne*. Ce fait prouve clairement qu’à celte

1 a Vu qu aussi le prince l’aime merveilleusement. » Dépêches mss. de Forqucvaulx, 19 janvier 1568.

2 « l’na sortija de un rubi que S. A. mandé dar â la reina nueslra scnora. » Arcb. de Sim., Contad gener. 1* ép., leg. II, 10.

5 Colmenares, loco cil. — Ferreras, llisl. de Espana , JX, 415. Cabrera deCordova, Felipe Segimdo, V, vu.

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époque, soit que l’amour paternel l’eut aveuglé, soit plutôt qu’il n’eût été qu’ imparfaitement éclairé sur les véritables dispositions de son fils, Philippe II était loin de supposer don Carlos incapable de régner. La cour se rendit de Guadalajara à Tolède, où les cortès étaient assemblées. Le chapitre royal de cette ville fut prévenu que celte cérémonie tout ensemble politique et religieuse, où devait se déployer un faste jusqu'alors inconnu en Espagne l * , aurait lieu le jeudi 22 février 1560, fête de la Chaire de Saint-Pierre, dansla cathédrale. Le prince avait alors quatorze ans et sept mois.

On prépara donc cet acte solennel, bien que la jeune reine, malade de la petite vérole, qui l’avait surprise peu de jours après son mariage, ne dût pas y assister*. Les prélats,, les grands, les gentilshommes, les ricos hombres , les gouverneurs de villes et de provinces, les députés aux cortès furent officiellement convoqués. L’église' et le chœur, par les soins du chapitre métropolitain, furent ornés avec une splendeur digne des hôtes illustres qu’ils allaient recevoir 3 . Au jour fixé, le cortège royal quitta le palais, précédé de nombreux gardes et maîtres des cérémonies. Le prince de Parme Alexandre Farnèse, l’ami-

1 « Con la major solenidad que jamas vio Espaûa. ? Lorcnzo Van den Hammcn, Felipe el Prudente, 102.

* Lafuente, Uisl. de Eipaila, déjà citée.

3 « Y porque su juramenlo fuesc solenizado con la autoridad de la santa madré Iglesi* ordenô ni real cahildo de la de Toledo sc previniese para la celebracion en el dia 22 de llcbrero, jueves, fiesta de la eatedra deSan Pedro, en el catorccno afio de la edad del principe, siete meses y Ircce dias..,El cabildo previno su capilla mnyor con tanta grandeza, riqucza, autoridad, elc. » Cabrera, V, vii, 240.

rantc de Castille, les grands, s’avançaient les premiers, magnifiquement vêtus, couverts de broderies, de joyaux et de colliers : même les housses de leurs chevaux étaient brodées de pierres précieuses. Don Carlos, comme tous les enfants, aimait l’éclat de ces pompes *. Il venait à la suite de ces illustres personnages, sur un cheval blanc harnaché d’or et couvert d'une housse resplendissante; son vêtement, d’une élégante richesse, était orné déboutons de perles et de diamants; mais lui-même, le héros de celte fête, était pâle et paraissait comme épuisé par la fièvre qui depuis longtemps ne l’avait pas quitté *. À sa gauche se tenait le jeune don Juan d’Autriche, dont le grand air et la grâce attiraient tous les yeux. Son habit de velours cramoisi était brodé de ces filets d’or et d’argent que les Espagnols nomment canulillo. La princesse Jeanne les suivait dans une litière : elle était vêtue de noir, soit par fantaisie, soit qu’elle n’eût pas encore quitté le deuil de l’infant de Portugal, son époux ; sa coiffure et ses mains étaient ornées de perles et de pierreries, et jamais les dames de sa suite n’avaient déployé de plus merveilleuses parures. Enfin , précédé de quatre rois d’armes, de quatre arbalétriers et massiers, paraissait Philippe II à cheval; son vêtement, d’un jaune sombre, était couvert de broderies gris de fer et jaunes : une large fourrure de martre et des boulons de diamants ornaient son manteau de velours noir. Auprès de lui, le comte

1 a bêlante iba el principe de Parina, el almiranlc de Caslilla, los condes y uiros muclios lilulos con ornamento tan rico y luzido... Contentando cl principe que guslaba inuclio dcllo. » Cabrera, ibid.

1 « Con mal colorde quartanario. » Cabrera, ibid.

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tTOropcza portait l’épée nue \ Des gardes fermaient le cortège.

Don Francisco Mendoça, cardinal archevêque de Burgos, devait dire la messe. Il fut reçu à l’autel par les archevêques de Séville et de Grenade, les évêques d’Avila et de Pampelune, revêtus de leurs habits pontificaux. La cérémonie fut imposante : la musique de la chapelle royale et de la cathédrale retentit durant toute, la messe. Lorsque l’office divin fut terminé, au milieu d’un grand silence, un des rois d’armes dit à haute voix : « Que ceux qui doivent prêter serment à Son Altesse prennent leurs places, » et le comte d’Oropcza avertit la princesse Jeanne qu’elle devait, la première, jurer fidélité au prince d’Espagne ! . Le licencié Menchaca, oydor de la chambre du roi, lut la formule du serment. La princesse se leva, et, accompagnée du roi et de l’infant, s’avança vers le

* a.\ su siniestra le acompnfinba don Juan d’Austrin, con ropon y ve.-tido do terciopelo carmesî bordado de caùulillo de oro y plnla, airo.-o y luzido... la princcsa de Portugal vino en lilera, vestida de negro, con alguna giiarnicion de piedras y perlas en cl tocado y manos, y las damas nunca salieron tan costosamentc vestidas y preciosamcnlc enjoyadas... E| rcy con ropon de terciopelo negro iorzado en marias y con muclios botoncs dediamantey el vestido amarillo bordado con cordonzillos pardos y aigarillos, venia â cavallo preccdiéndole los cuatro reves de armas y cuatro ballesteros y maceros y el coude de Oropeza, mas cercano a S. M. con el estoque al ombro dcscubieito. » Cahrera, ibid.

' « El cardenal don F. de Mendoza, que havia de deeir la misa, en altar Dallé los arzobispos de Sevilla y Granada, y los obispos de Avila y Pamplona, veslidos de pontifical., cclcbrada la misa con la solcnidad de miisica y imlrumenlos y votes de la capilla real y iglesia, dixo el rey de armas en alla voz : Los que han dejurar â S. A. vayan â sus asientos... El coude de Oropeza dixo à la princcsa avia de scr la primera en jurar A S. A. b Cabrera, ibid. — « La principessa donna Giovanna, cbe fu la prima a giurarloe conoterlo perlegilimo successordel padre . » Compendia de la vil j di Filippo II. Mss Bibl. Imp., 40232 . — Ferreras, IX, 415.

cardinal, s’agenouilla, et, posant la main sur le crucifix et sur l'Evangile, jura d'obéir à don Carlos et de le tenir pour légitime héritier du trône : puis elle voulut baiser la main du prince. Mais celui-ci, sans y consentir, la releva, l’embrassa et la reconduisit à la place qu’elle venait de quitter. Menchaca, élevant de nouveau la voix, appela au serment « T illustrissime don Juan d’Autriche, fils naturel de l’Empereur, roi d’Espagne. » Don Carlos ne se laissa baiser la main par son jeune oncle, devenu son ami, qu’après une gracieuse résistance. Les prélats, les grands, les députés des Etats vinrent tour à tour selon leur rang ‘. Le duc d'Albe, qui avait dirigé toute la cérémonie, se présenta le dernier au serment, mais, soit oubli, soit orgueil, il ne s’avança point pour baiser la main du prince *. Cette infraction aux règles de l’étiquette blessa vivement don Carlos, qui lui jeta un regard indigné. Le duc comprit sa faute et fit immédiatement ses excuses, mais l’infant les reçut avec hauteur, et, dépassant le but, répondit avec une telle insolence que le roi, dit-on, dut intervenir et commanda au prince de donner satisfaction au duc d’Albe. Don Carlos vit qu’il fallait céder, et, dissimulant sa rancune, embrassa le vieux général 1 * 3 . Don Juan d’Autriche, après ce triste incident,

1 «... Fué a besarlc la mano, y él la embraçé y no sc la quiso dar... ‘illuslrissimo don Juan de Austrin, bÿo naturul del Emperador rey de Espafia... Lue«ro juraron los pcrladosyel principe nolesquiso dar la mano.» Cabrera, ibid. — Ferreras, ibid.

* « El duque de Alva que avia gobernado el aclo fué el poslrero en jurai- y olvidado deir a besar la mano. » Cabrera, ibid.

3 a Le miré con enlado... fué y dié su disculpa... y le abraçé S. A. » Cabrera, loco cil. — Lafuente, loco rit

SERMENT DE TOLÈDE

se leva, et lut à son neveu la formule du serment des rois. Don Carlos jura de garder les lois et fueros des royaumes espagnols, de les maintenir en paix, de rendre à ses sujets bonne et exacte justice, de défendre de sa personne et de toutes ses forces la foi catholique dans ses Etats 1 .

Ainsi se termina celte cérémonie, qui fut, pour ainsi dire, le point culminant de la vie de don Carlos. Mais la fortune sembla ne lui avoir accordé cette belle journée que pour rendre plus sensibles les malheurs qui devaient la suivre, et ne l’avoir tant élevé que pour le précipiter de plus haut. La santé de la reine étant devenue meilleure, les fêtes du mariage, interrompues par sa maladie, furent continuées avec splendeur, et tandis que les souverains embellissent d'ordinaire leurs jours de joie par l’exercice de la clémence, ce fut par un auto-da-fé que, le dimanche 25 février, se termina le programme des. plaisirs offerts au peuple et à la cour *.

1 « Don Juan de Austria leyé cl juramenlo al principe su sobrino de guardar los fueros y leyes destos reynos, niantenerlos en paz y justicia, delcndcr la fé calélica con su persona y hacienda y ton todas sus fuerzas.» Cabrera, lococit.

2 « Mejorada la salud de larcyna, continuaron las fiestas que se babian suspendido... y no fallu el speclâculo de un auto de fé que se célébré e domingo de carncslolcndas. » Lafuenle, XIII, 80.

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