SONGE DE DON' CARLOS
Les médecins demeuraient à Aleala dans une inexprimable agitation. Le duc d’Albc, qui n’avait pas quitté le prince un instant durant ces derniers jours, veilla comme de coutume, tout habillé, cette nuit à son chevet. On saigna don Carlos aux narines, on lui mit des ventouses, et enfin on obtint un sommeil de cinq heures. Durant cette nuit, le malade, dont l’imagination avait été sans doute extraordinairement surexcitée par la scène des reliques, crut voir le bienheureux Diègue dans son sommeil. Le saint portait, raconta depuis le prince à son médecin, son habit de franciscain, et à la main une croix de roseau dont les deux branches étaient attachées avec un ruban vert. Don Carlos, croyant voir saint François lui-même, aurait dit à l’apparition : « Pourquoi n’as-tu pas tes stigmates? » Il ne se rappelait pas les termes exprès de la réponse, mais se souvenait seulement que le saint, après avoir prononcé quelques paroles de consolation, lui avait promis une guérison prochaine *. II n’est pas étonnant (abstraction faite de toute intervention miraculeuse dans cette mystérieuse aventure que chacun peut apprécier à son gré) que les hallucinations de la fièvre aient pris cette forme, et que de toutes ces impressions religieuses et sombres, son esprit malade et superstitieux ait composé une fantastique vision. Le savant médecin qui raconte ces détails ne paraît pas très-persuadé qu’il y ait eu miracle dans les améliorations subséquentes. Je trouve dans son récit manuscrit (bibl. tic
* Voy. Fr. de la Pcîia. Vida de san Diego, II. Ferreras, IX, 428, et les relations de Chaeon.
Madrid) cette phrase omise dans l'imprimé : « Le vulgaire a cru que le salut du prince fut miraculeux ; mais, bien que par les mérites du bienheureux Diego ce résultat eût pu être en effet obtenu, néanmoins, et prenant dans son vrai sens le mot miracle, à mon opinion, ce ne fut pas là un miracle. Le prince fut soigné par les remèdes naturels et ordinaires dont on a coutume d’user en pareille circonstance. » Sans doute la crainte de l’inquisition fit supprimer cette phrase lorsque le récit fut publié.
Le lendemain dimanche 10 mai, le pouls était plus ferme, et le délire moins violent. Le duc d'Albc expédia immédiatement au roi l’alguazil Malaguilla, qui arriva à Madrid au moment où l’on promenait en grande pompe l’image de Notre-Dame d’Atocha,à l'intention du prince 1 . La reine et la princesse Jeanne, qui suivaient la procession, reçurent les premières cette nouvelle. Trois jours plus tard, Philippe II retournait à Alcala, où il trouva son fils avec toute sa raison. Daza Chaeon avait continué son traitement, et en dépit des onguents du More, qui avaient irrité la plaie, ses pansements adoucissants avaient singulièrement amélioré l’état du malade. Peu à peu l’enflure diminua, les yeux se dégagèrent, la fièvre diminua et disparut. Le 50,1e roi, pleinement satisfait, retourna
1 PeraJa (la Madona de Madrid ) raconte que l’image de Notre-Dame d’Atocha lut apportée dans la chambre du prince, et Proscott le dit d'après lui. C’est évidemment une erreur. Un tel fait eut été rapporté, sans aucun doute, par Daza Chaeon et Olivnrés, si minutieux dans leurs relations, et qui se bornent à parler de la procession. Us ne pouvaient oublier une cérémonie religieuse de cette importance, ni la passer volontairement sous silence dans un récit destiné à être lu du prince.