MAITRES DE DON CAULOS
de ses tantes, les princesses Marie et Jeanne. Plus tard, comme on le verra, sa maison fut composée de seigneurs particulièrement dignes d'estime, et les précautions les plus grandes étaient prises pour qu'il ne fût imbu que de saines doctrines, ne reçût que de bons exemples, et fût soumis à une sévère discipline. Ses maîtres avaient été choisis parmi les érudits les plus distingués, et son père, aussi bien que son siïeul, qu'ils fussent présents ou éloignés, s'inquiétaient sans cosse de ses progrès dans ses études et dans la vertu. Brantôme, il est vrai, dans ses Mémoires, prétend que don Carlos avait eu pour précepteur un certain Bossulus, « François qu'on a vu depuis en France, l'un des sçavans et bien disar.s de son temps, et qui parloit aussy éloquemmoat plusieurs langues, de meschante vie pourtant, dont il luy en pouvoit faire de bonnes leçons *. » Il n'est question de ce Bossulus dans aucun des imprimés ou des manuscrits contemporains. S'il a réellement été attaché à la maison de don Carlos, ce n'a pu être que dans un emploi subalterne ; mais ce qui est bien certain, c'est qu'il ne fut jamais précepteur de rinfant. Nous connaissons non seulement l'homme illustre qui reçut ce titre, mais encore les principaux professeurs secondaires du prince. Il est étrango que Brantôme, après avoir vu la cour d'Espagne, ait osé affirmer qu'on eût confié à un Français obscur l'héritier de la monarchie et le petit-lils de Charles-Quint.
i. BraniùmCf Mémoires, Londres, 1739, II, 1D2.
6 DON CARLOi ET PHILIPPE II
C'était une tradition chez les rois ^Espagne de donner aux infants des maîtres vénérés , et que leur science, leur âge, leurs hautes fonctions dans TÉglise rendaient dignes d'occuper un poste si élevé. Dos archevêques de Tolède, des évêques d'Avila, de Cuença, de Séville, de Jaen, ont été successivement appelés à cette charge éminente *. Adrien d'Utrecht, évèque de Tortose, puis pape sous le nom d'Adrien VI, et qui donna sur le siège de saint Pierre le rare exemple d'un ferme désir de réformes et de la haine du népotisme, avait été le maître de Charles- Quint. Le respectable Siliceo, évèque de Carthagène, puis archevêque de Tolède et primat des Espagnes, avait été chargé de l'éducation [de Philippe II. Dès que don Carlos eut atteint sa huitième année, son père lui désigna pour précepteur Onorato Juan, disciple du fameux Vives. Onorato était un des premiers humanistes du siècle : on peut dire sans exagération que sa renommée était européenne. Laïque alors, il entra depuis dans les ordres, fut élevé au siège épiscopal d'Osma, et don Carlos, reconnaissant de son zèle, demanda plus tard avec instance à la cour de Rome pour ce maître érudit et vertueux le chapeau de cardinal *.
1. Voy. pour plus de détails le livre du savant antiquaire et historiographe Gil Gonzalés de Avila, intitulé Theatrum granditatis et magnificenlia. On y lit, outre la liste des précepteurs royaux depuis les temps les plus reculés de la monarchie, les paroles suivantes : « Han tenido los reyes en gran veneracion à los maestros que han ense.ïado à sus hijos, honorando su vida y letras con los inayores premios de sus reynos. »
2. Onorato Juan naquit à. Valence le 14 janvier 1307. Le savant jésuite Kircher, dans son livre intitulé Archelypon politicon, etc.
ONORATO JUAN 7
Ce fut le 3 juillet 1554 que Philippe, sur le point de quitter l'Espagne pour aller en Angleterre épou-
fait remonter la généalogie d'Onorato à Michel-Jean, empereur d'Orient en 820. Quoi qu'il en soit , Onorato devint bientôt célèbre par sa science variée et profonde. En d55i, il était nommé précepteur de don Carlos; peu de temps après, il prit les ordres et fut nommé évéque d'Osma en i564. Il mourut le 30 juillet 1566. Sans parler de Kircher, dont le livre est un panégyrique étendu, j'appellerai surtout l'attention du lecteur sur les lettres de Charles-Quint et de Philippe adressées à Onorato. On verra en quelle haute et singulière estime ils tenaient le précepteur de l'infant, si bizarrement nommé l'Honorable Jean, dans VHist. des Pays-Bas, par M. Motley, qui a été trompé par l'expression italienne d'un ambassadeur vénitien : « rOnorato Giovanni. » Il n'est guère permis cependant d'ignorer le nom de ce savant distingué. Tous les écrivains du temps qui rencontrent ce nom sous leur plume y ajoutent un éloge. Alvaro Nunez de Yaca, dans sa Descriptio fluminis argenlei^ rappelle à don Carlos « les bons conseils que lui donne son maître ». Le docteur Villalpandus, dans l'épître qui précède son livre des Conciles de Tolède^ vante « les rares et excellentes vertus d'Onorato ». Alfonso UUoa, dans sa Vie do Charles-Quint, écrite en italien, cite Onorato Juan parmi les hommes illustres de l'Espagne à cette époque, « par sa connaissance des diverses langues et de leurs littératures. » Didacus Gratianus, dans la dédicace de son Histoire de Thucydide, traduite en castillan, célèbre l'évêque d'Osma, « cet homme si sage, de vertus signalées, d'une science rare et d'une irréprochable doctrine. » Les historiens d'Onorato parlent de lui dans les mêmes termes, et il en a eu un grand nombre. Onorato, je l'ai dit plus haut, était élève de Vives : on a cru pouvoir couclure de cette circonstance qu'il avait des sentiments protestants et que peut-être il les avait inspirés à don Carlos. C'est là une erreur qu'il est facile de réfuter. D'abord Vives était catliolique, et fut comme tel choisi pour précepteur de Marie, fille de Henri VIII, depuis reine d'Angleterre : il fut mis en prison quand Henri VIII songea à répudier Catherine d'Aragon et, au sortir de prison, quitta l'Angleterre. Il fut l'ami d'Érasme et de Bu dé, mais ceux-ci ne furent jamais protestants. Quant à Onorato, son orthodoxie est incontestable. Je citerai plus loin une longue lettre de lui à don Carlos où éclatent les sentiments les plus sincèrement catholiques : enfin, dans son testament, il se proclame catholique romain. D'ailleurs comment supposer qu'en ce temps où l'on était si aisément suspect d'hérésie, un homme d'une foi même douteuse eût pu être placé auprès de l'héritier du trône et obtenir les dignités les plus élevées de l'Église?
ser Marie Tudor, nomma Onorato Juan précepteur de son fils. « Notre amé Onorato, dit-il dans une missive datée de la Corogne où il devait s'embarquer, par ce que je connais de vos qualités et de votre science depuis le temps que vous êtes au service de l'Empereur et au mien, je vous ai choisi pour précepteur de l'infant don Carlos. Je vous remets le soin de ses progrès dans la vertu et dans les lettres : vous répondrez assurément à la grande confiance dont je fais preuve en vous nommant à charge de cette importance *. » Tous les témoignages contemporains s'accordent pour célébrer les talents du savant modeste auquel le prince devait toujours montrer un respectueux attachement, et certes Philippe II n'eût pas élevé un laïque à ce poste si la réputation d'Onorato n'eût été considérable et méritée. Outre la haute juridiction sur les études du prince, Onorato Juan se réserva l'enseignement spécial des langues et de la littérature. Par une lettre datée également du 3 juillet 1554, Philippe avait
1. « Amado nuestro, porlo que tengo conocido de viiestra bondad y letras, del tiempo que aveis estadoen servicio dcl Emperador y mio, os he escogido para maestro del infante don Carlos mi hijo... Yo os encargo mucho que trabajeis de sacarle tan aprovechado en virtud y letras como lo deveis à, la gran confianza que yo de vos he hecho en nombraros para cargo de tanta importancia. » Delà Goruna, a 3 de Julio 1534. Arch. de Sim. E3t.,lcg.l43 • Cette lettre est aussi citée par Kircher, loco cit. On voit par là quelle est Terreur de Prescott : « Avant de quitter Valladolid, ditil, Philippe confia l'éducation de son fils à Luis de Vives, qu'il ne £Biut pas confondre, ajoute-t il naïvement, avec le savant précepteur de Marie d'Angleterre. » Il serait difficile de confondre, car le précepteur de Marie était mort à Bruges quatorze ans auparavant^ en i540.