DON ANTONIO DE ROJAS
nommé son prédicateur ordinaire, fray Juan de Muûatones, comme répétiteur de latin auprès de don Carlos *. Don Pedro de Castro, évêque de Salamanque, premier chapelain de Philippe, fut son professeur de théologie. Le soin de lui enseigner la jurisprudence et le droit civil fut remis à trois hommes éminents : le docteur Scudero, conseiller de l'Empereur, le docteur Michel Terza, régent de Catalogue, le docteur Francisco Minciaca, Tun des juges de la cour de TEmpereur *.
Quant à la maison du prince, la surintendance en fut confiée d'abord à don Antonio de Rojas, d'une des plus anciennes familles de l'Espagne ^. Il mourut
i. « Viendo que el infante mi hijo se va haciendo de edad para poder aprender latin, he nombrado à Onorato Juan, para que so lo ensena y que vos le sir vais. » Lettre de Philippe à Fr. Juan de Munatones. Arch. Sim. Est., leg. 143.
2. « Nella teologia lo seguiron don Pietro de Castro, vescovo di Salamanca, cappellano maggior di Sua Altezza; nella jurisprudcnza ejus civile il dottore Scudero, consigliero deirimperador , uoino intègre e di singolar bonté, prudenza et ingegno, il dottore Michel Terza, régente di Catalogna, il dottore Francisco Minciaca, chc fii giudice délia carte doU'lmperatore. » — Alfonso Ulloa, Vila di Carlo Quinto, lib. IV, 143; Venise, 1560, in-4.
3. Don Antonio de Rojas, premier majordome et gouverneur de don Carlos. Il mourut en 1357. Plusieurs membres de cette famille furent attachés à la personne du prince. Outre don Antonio, je trouve mentionné dans une lettre de Charles-Quint (Arch. Sim. Est., leg. 509) Hernandez de Rojas, comme chargé de lui donner des nouvelles du prince. Ce môme Hernandez était admis à l'honneur déjouer avec don Carlos, car il est mentionné dans les Conta' durias générales de Simancas comme lui ayant gagné deux écus d*or le jour de Pâques 1556 (1* época, leg. 1110). Enfin, dans le testament de don Carlos, don Cristobal de Rojas, évèque de Cordoue, est désigné comme exécuteur testamentaire. (Arch. de Sîm. Testamentos y codicilos reaies, leg. 2.) — Salazar de Mendoza vante la sagesse de don Antonio : « Tuvo el principe por mayordomo mayor à don Antonio de Rojas, cavallero tan acuerdo y acertado como convenia para aqucl ministerio. » Dignidades seglares^ p. 165.
iO DON CARLOS £T PHILIPPE II
peu d'années après sa nomination et fut remplacé dans son poste de majordome et de gouverneur par don Garcie de Tolède, frère du duc d'Albe, qui jouissait d'une considération méritée et que ses .vertus, avaient désigne aussi bien que sa naissance *. Le second gouverneur de don Carlos et son alcade de cour fut don Hernan Suarez, corrégidor de Grenade, « oydor » de la chancellerie de Valladolid et conseiller du roi, homme plus honnête et plus pieux que riche, et que nous trouverons plus tard mêlé aux plus lugubres circonstances de la vie du prince pour en adoucir l'amertume par ses affectueuses paroles et ses religieux conseils ^. Luis Quijada, qui avait élevé don Juan d'Autriche, fut nommé premier écuyer. Don Diego de Acufîa, don Gomez de Sandoval, comte de Lerme, don Rodrigue de Mendoza et autres jeunes gens de bonne maison, furent gentilshommes de sa chambre ^. Francisco Osorio fut aumônier *, et les
1. Dou Garcie de Tolède fut nommé, en 1537, gouverneur do don Carlos, après la mort d'Antonio do Rojas. Il mourut le 29 janvier 1564. Il fut remplacé comme majordome pai» Ruy Gomez de Silva, prince d'Ëboli.
2. Nous avons emprunté les détails qui suivront sur Suarez aux documents cités par M. de Castro, lUsloria de los protestantes e^paiioles.
3 « Luis Quijada, caballerizo mayor de S. A... D. Diego de Acuna, gentilhombre de su câmara... » Relacion de la heriday enfer medad del principe D. C'ar/o«, citée par Morejon, Historia de la medecina espanola, — « Gomez de Sandoval, conde de Lerma, gentilhombre de su càmara. » Dignidades seglares, déjà cité.
4. Il y avait plusieurs membres de la famille Osorio attachés au palais : Francisco Osorio, aumônier de don Carlos, qui fut remplacé à sa mort par don Diego de Chaves; Alonso Osorio, neveu de l'aumônier, employé dans la maison du roi; enfin Garcie Alvarez Osorio, d'abord ayuda de càmara du prince, puis grand maître de la garde-robe, plus tard destitué, et devenu dans la dernière année
COMPOSITION DE LA MAISON DU PRINCE il
grands maîtres de la garde-rode et des joyaux furent successivement Ortega de Bribiesca, Garcie Alvarez Osorio, Estevez Lobon et Diego de Olarte *. J'ai cité ces divers noms que nous rencontrerons dans la suite; je passe sous silence, pour éviter une énumération désormais inutile, les autres officiers de la maison du prince : ils étaient en général de familles distinguées, et les plus dignes d'estime qu'on avait pu rencontrer *. D'après ceux que j'ai nommés, dont les documents vantent le caractère et le mérite, on voit avec quel soin avaient été choisis les hommes qui devaient diriger la conduite du prince, ou seulement vivre auprès de Kii. L'intention du père et de l'aïeul est évidente, et Charles-Quint l'affirmait encore dans ses lettrés à don Antonio de Rojas : « Je vous recommande spécialement, lui dit-il, de le tenir dans la retraite.^. » « J'écris à don Garcie, dit à son tour Philippe II, pour l'avertir de faire la plus grande attention à ceux qui approchent le prince *. »
de don Carlos son plus intime confident. Nous le retrouverons plus loin.
4 . Ortega de Bribiesca fut grand maître de la garde-robe jusqu'à sa mort, arrivée en décembre 1560. Osorio lui succéda dans cette charge et la conserva jusqu'en 1563. Il fut alors remplacé par Lobou et Diego de Olarte, qui eurent l'un la garde-robe, l'autre les joyaux. On lira plus loin le bizarre épisode où figurent ces divers personnages.
2. « Cosi eccellente ogni uno nella sua facoltâ quanto al mondo si potcvano trovare. » Ulloa, loco cil.
3. « Os encargo mireis mucho por su recogimiento. » Lettre de l'Empereur, du 10 janvier 1555, à Antonio de Rojas (Arch. de Sim- Est., leg.509). — « Mire mucho los que tratan y communican con el principe. » Lettre de Philippe II, du 31 mars 1559, à Onorato (citée par Kirchcr, loco cit.),
4. M. Gachard (p. 9) parait ignorer les noms des officiers de la
li DON CARLOS Et PHILIPPE II
Il était impossible à des hommes préoccupés des grands intérêts du monde et qui furent, Fun et l'autre, pendant les années décisives de l'enfance de don Carlos, éloignés de lui par les impérieux devoirs de la politique, de montrer un intérêt plus actif et plus tendre à l'enfant remis en des mains étrangères. Antonio de Rojas et plus tard don Garcie de Tolède, Onorato Juan, l'aumônier Osorio, durent envoyer fréquemment à Charles-Quint et à Philippe des nouvelles du prince ; l'Empereur, aussi bien que son fils, répondaient exactement à ces lettres, en demandaient d'autres, et envoyaient, avec des ménagements qui témoignent de leur confiance, les plus prudents conseils à ces maîtres vigilants. Le peu de lettres qui restent de cette correspondance font voir que ni les soins du gouvernement, ni ces grandes cérémonies où se déployait l'ostentation de la plus riche maison souveraine du siècle, no pouvaient faire oublier à l'aïeul et au père le jeune héritier de leur immense monarchie. Philippe était parti pour l'Angleterre en juillet 1554. Moins de quatre mois après, le 4 novembre, au milieu même des splendeurs et des soucis qui suivirent son mariage avec Marie Tudor, il écrivait de Londres au précepteur de son fils : « J'ai reçu votre lettre du 25 août et me suis réjoui d'apprendre que vous étiez en bonne santé et que vous aviez commencé vos lectures à l'infant. J'espère que vous les ferez avec tant de discrétion et
maison du Prince, n'en ayant pas trouvé la liste dans les archives de Simancas. Les ouvrages contemporains indiquent cependant les principaux et il n'était pas difficile de reconstituer ce document. .
LETTRES DE CHARLES^}UINT i3
de jugement qu'il y trouvera plaisir et profit. Agissez toujours de la sorte et avertissez-moi exactement de toutes les circonstances qui se pourront présenter : je serai toujours satisfait de les apprendre. Je suis heureux de ce que vous me dites dans votre lettre : je reconnais là votre bonne volonté pour mon service *. » Par le même courrier, il avait écrit au gouverneur de don Carlos, car il ajoute: « Pour le surplus vous l'apprendrez de don Antonio*. » En janvier de l'année suivante, l'Empereur écrivit de Bruxelles: € Don Antonio de Rojas, gouverneur et grand majordome du très illustre infant don Carlos, mon petitfils, j'ai reçu vos lettres, et don Hernando de Rojas m'a plus particulièrement informé de la santé de rinfant. J'ai appris ainsi des détails que je suis très content de connaître. J'aime à savoir qu'il ne refuse pas le travail et qu'il est assujetti à une exacte discipline. Je vous suis reconnaissant de ces soins et les considère comme un service personnel. Bien que, grâce à votre attention et à votre zèle en toutes choses, il soit inutile de vous en parler, je vous recommande surtout de faire tous vos efforts pour l'a-
1 . « Vuestra carta de 25 de agosto he recebido y holgado de entender que tuviessedes salud y que huviessedes començado â leer al infante. Yo espero que lo haceis con tanta discrecion y lan buena manera que él venga à tomar gusto en ello y.aprovechar como deseo ; assi os encargo que lo hagais y que me aviseis particularmente de lo que se ofreciere, porque holgaré de entenderlo. Lo que accrca de esto en vuestra carta decis, os agradesco mucho que siempre conoci lo mismo de vuestra buena voluntad y obras en mi servicio. » Lettre de Philippe II, alors prince d'Espagne, du 4 novembre i554, à Onorato Juan (oitée par Kircher, loco cit.),
2. « Lo que mas avria que decir entcndereis de don Antonio. » yème lettre, iàid.
i4 DON CARLOS ET PHILIPPE II
(loucir et le modérer, de ne pas le laisser aussi libre que par le passé, car j'ai entendu dire qu'il Ta été à Texcès. Voyez ce qui est à faire sur ce point, et, particulièrement à Fàge qu'il a, écartez-le autant que possible de la société des femmes *. » Cette lettre si sage fut bientôt suivie d'une autre que Philippe écrivit de Hampton-Court à Onorato, où il entre dans des détails plus minutieux sur les travaux de l'infant : « Je suis satisfait de ce que vous m'apprenez sur le commencement des études de mon fils. J'en approuve l'ordre et la distribution. Mon avis sur ce point est que, pour débuter, il serait bon de le mettre sur les auteurs les plus faciles, de peur que la difficulté ne l'épouvante et ne lui fasse prendre les lettres en dégoût. Mais je m'en remets entièrement à ce qui vous paraîtra le meilleur : vous savez ce que comportent son intelligence et son âge et vous agissez en conséquence d'après votre bon jugement. ... Bien que don Antonio m'écrive souvent, toutefois je me réjouirai toujours de savoir ce qui se passe par des lettres venues de vous 2. » L'année suivante
1. « Don Antonio de Rojas, ayo y mayordomo mayordel H* infante don Carlos mi nieto, vuestras cartas ho recibido, y don Hernando de Rojas me ha hecho relacion mas particularmente de la salud del lîilante y otras particularidades que he holgado de saber, y asi de que se tenga tal drden que no rehuse al estudio, y esté tan bien con-egido y disciplinado, lo cual os agradesco y tengo en servicio • y aunque no sera menester segun el cuidado y diligencia que en todo poneis, os encargo mireis mucho por su recogimiento, enderezando que sea templado y moderado y no tan libre como hasta aoui auc me dicen que ha sido demâsiado, pues veis lo que en ello vT espec,a mente temendo los aâos que tiene, apartândole lo que se sufriere
ÎaV K^XT^r, .'^ ^^^""^^^^^- • "^^^^^ dorE^mpereurlSté:
2. « Holgaré de entendcr de la cuenta parUcular que me dais del
CORESl ONDANCES ENTRE PHILIPPE II ET OXORATO KS
(1536) il écrit encore: a Je suis heureux des nouvelles que vous me donnez au sujet des études du prince mon fils. Il n'est chose qui me pût causer plus dejoie*. » Onorato reçut alors diverses gratifications et se trouvait en 1538 posséder, outre ses appointements, une pension de deux mille ducats sur les évêchés de Léon et de Tarragone^. Il l'avait demandée en février par l'entremise du comte de Mélito et du marquis de Cortés ^ : en octobre de la même année, il remerciait le roi, qui, malgré son économie ordinaire, ne marchanda point la récompense due à des services dont il connaissait le prix. Bien que nous n'ayons pas les lettres de Philippe à Onorato de 1537 et de 1538, il est hors de doute que plusieurs aient été écrites et que le prince d'Espagne, devenu roi par l'abdication de son père, ne cessa point de prendre aux études
principio de los estudios del infante y del discurso y orden quc^ pensais tener en ello ; lo que me parece sobre ello es, que por aora à los principios le deveis poner en los autores mas faciles » porque la diiicultad no le espante, (5 le haga aborrecerlas letras Pero en todo me remito à lo que os mejor pareciere, pues sabeis lo que a su edad y ingenio cumple y lo mediteis con vuestro buen juizic. aunque don Antonio me escrive siempre, todavia holgaré de saber por vuestras cartas lo que en esto huviere. » Hampton- Court, à 6 de mayo i555. Lettre do Philippe à Onorato (citée par Kircher, loco cit.),
1. « Holgué con ella (carta) por las nue vas que me dais de los estudios del principe mi hijo, que no avia cosa que me pudieso dar mayor contentamiento. » Lettre de Philippe à Onorato. Bruxelles, 2 mai 1566 (citée par Kircher, loco cit.).
2. « A cumplimiento de 2000 ducados con los setecientos quo an tes V. M. me habia senalado sobre Léon. » Lettre d'Onorato à S. M. Valladolid, 30 octobre 1558. Arch. Sim. Est., leg. 129.
3. « He acordado de escribir al conde de Melito y al marqués do Ck>rtés lo que en él pasa para que lo representen à V. M. » Lettre d'Onorato. Juan à S. M. 15 février 1558. Arch. 'Sim. Est., leg. 129.
de don Carlos le môme intérêt que par le passé. Onorato, don Garcie de Tolède et l'aumônier Osorio entretenaient souvent du jeune prince soitPhilippe II, alors à Bruxelles, soit le vieil Empereur au monastère de Yuste.
Jusqu'en 1558, les lettres de don Garcie et d'Onorato Juan à Gharles-Quint et à Philippe expriment en général une certaine satisfaction. Nous n'avons qu'un très petit nombre de ces dépêches, mais par celles de l'Empereur et du roi que nous avons citées plus haut il est aisé (Je voir que le précepteur et le gouverneur se louaient de leur élève. Us ne cachaient pas sans doute -quelques âpretés de caractère que Charles- Quint veut voir adoucies, mais il n'y avait là rien en somme qui pût éveiller de sérieuses inquiétudes. Les études se continuaient avec calme, et parfois, sans entrer dans le détail, Onorato s'en remettait à quelque seigneur qui venait de voir l'infant et qui allait trouver Gharles-Quint ou Philippe : « Le prince se porte bien, écrit-il le 2 août 1537 à l'Empereur, bien qu'il ait eu un peu de rhume, et, pour son travail, le marquis de Las Navas vous en donnera des nouvelles *. » Mais en 1558, bien que l'aumônier Osorio continue à envoyer des lettres pleines d'éloges, le langage de don Garcie et d'Oaorato change complètement. Le premier écrit à l'Empereur, le 13 avril : « Ses études n'avancent pas comme je voudrais, et cependant on ne saurait mettre plus de
1. « El principe esta bueno, aunque estos dias ha tenido un poco •de romadizo, y estudia como alla dira el marqués de las Navas. » Lettre d'Onorato Juan à l'empereur. Arch. Sim. Est., leg. 509.
LETTRES D'OSOUlO 17
soin à rinstruire. Bien que son Altesso ait pour moi, je le vois bien, le respect et la crainte qu'on peut penser, ni mes paroles, ni la discipline, bien qu'elle soit sévère, ne produisent les effets qu'elles devraient produire. Il serait nécessaire que Votre Majesté le vît de temps en temps et sans retard. » A la fin de sa lettre, il insiste encore sur l'utilité de cette entrevue : évidemment sa responsabilité l'effraye : « Je . désirerais beaucoup que Votre Majesté permît au prince de l'aller voir, pour qu'en présence des obstacles que nous rencontrons et qui tiennent à l'âge. Votre Majesté ordonnât ce qu'il serait opportun de faire et de changer, car pour moi je ne l'ai encore pu découvrir *. » Don Garcie redoute non seulement sa propre insuffisance en des questions si graves, mais encore les faux rapports que pourraient faire à l'Empereur des courtisans trop zélés, et il l'avertit, dans la même lettre, de se méfier « des récits différents que pourraient faire à Votre Majesté des gens qui n'observent pas le prince d'aussi près et avec autant de soin que moi * ». C'était une allusion évidente à la correspondance de l'aumônier Osorio.
1. « No va tan adelante como yo querria... no hacen mis palabras ni la disciplina, aunque lo escuoce mucho, el efecto que debrian... paréceme muy necesario que V. M. le viese... deseo mucho que V. M. fuese servido que el principe dièse una vuelta por alla para verle, porque entendidos los impedimentos que en su edad tiene, mandase V. M. lo que fuera de la orden con que yo le sirvo se deba mudar en la cual hasta agora no hallo que. » Lettre de don Garcie à l'empereur. Arch. Sini. Est., leg. 129.
2. «... Quîen diferentemente pueden informar à. V. M. del principe los que no le miran del lugar y con el cuidado que yo. » Môme lettre, ibid,
Nous avons un certain nombre de lettres de ce personnage qui me semble avoir été particulièrement tourmenté du vif désir de faire connaître à Philippe II la fidélité de sa famille à ses rois, et plus occupé de son avancement ou de celui des siens que des dispositions manifestées par le jeune prince. Dans ses longues épîtres, il raconte les plus insignifiants détails de la cour avec une puérile exactitude ; en revanche il ne donne aucun développement à ses notes sur don Carlos, et se borne à répéter dans chaque lettre un éloge banal invariablement exprimé en ces termes : « Son Altesse gagne en religion, en vertu, en bonté, en intelligence, autant que Votre Majesté peut le désirer *. » On sent combien ces paroles vagues, répétées comme de parti pris, ont en réalité peu d'importance. Elles ne nous apprennent rien de particulier ni de caractéristique. Ce sont les compliments d'un flatteur et non pas les jugements d'un maître attentif et consciencieux. Deux fois seulement Osorio s'étend un peu davantage sur le prince : la première, c'est pour apprendre au roi avec quelle piété don Carlos et la famille royale ont assisté à l'édifiant spectacle d'un auto-da-fé ^; la seconde, pour rapporter une politesse
i. «... Que V. M. se acordase de mi. » Lettre d'Osorio au roi, 26oct. 1353. Arch. Sim. Est., leg. il4. — « ...Fidelidad que siempre estarâ en esta casa de los Osorios. » Lettre d'Osorio au roi, 30 oct, loo8, ihid., leg. 137, — «... Cada dia gana en cristiandad, bondad, virtud y entendimiento todo lo que se puede desear. >» Lettres d'Osorio au roi, des 13 mars 1358, 30 octobre 1558, 10 janvier 1559 23 avril 1559, 17 mai 1559. Arch. Sim, Est , leg. 129, 137 et 139.
2. « El auto del S*. 0f«. de la inquisicion se hizo el domingo de la Trinidad... dondo se hallaron SS. A A. con todos los grandes y pre-
LETTRES DE DON GARCIfi ET D'ONORATO i9
de l'infant adressée au chef de la maison Osorio, le marquis d'Astorga. Cette action fort simple semble si admirable à l'aumônier, qu'il la cite au roi comme une rare preuve de bonne grâce et d'esprit : « Le prince ayant su, dit-il, que dofia Beatrix de Tolède, fille du duc d'Albe, était accouchée d'un fils, me donna ordre d'aller voir le marquis d'Astorga *, et de le féliciter de sa part. Son Altesse me chargea aussi de lui faire remarquer que tant que don Alvaro Osorio, son fils, était en sa disgrâce, dofia Beatrix n'était pas devenue enceinte, et qu'elle le fut au contraire dès que don Alvaro eut regagné la faveur paternelle 2. » Cette observation, naïve peut-être chez un prince de quatorze ans, est cependant assez singulière, et il est bizarre qu'elle ait trouvé place dans la correspondance d'un aumônier.
Don Garcie n'avait donc pas tort de redouter ces flatteries intéressées qui pouvaient égarer l'opinion del'Empereur et duroi. Son témoignage, où l'on sent une vive sollicitude, la prudence d'un gouverneur et la gravité de l'homme chargé d'une mission délicate et austère, a une autre valeur que celui d'O-
lados que aqui se habia. » Lettre d'Osorio, do mai i559. Arch. Sim. Est., leg. 137. Nous parlerons plus loin de cet auto-da-fé célèbre.
1. Le fils du marquis d'Astorga, don Alvaro Osorio, avait épousé dofia Beatrix de Tolède.
2. «... Teniendo aviso que dofia Beatrix de Toledo, hija del duque d'Alba, habia parido un hijo, me mand(5 que visitas e al marqués de Astorga, y le dièse la enhorabuena de parte de S. A., del nieto, y que le dijese que todos los dias que don Alvaro Osorio, su hijo, andaba en su desgracia, no se habia empefîado su mujer, y que luego que don Alvaro estuvo en su gracia y en su casa, se emprefio y le dio un hijo. » Lettre d'Osorio au roi, du 17 mai 1559. ArcU. àim. Est., leg. 137.
sorio. Il serait confirmé" d'ailleurs, s'il avait besoin de Têtre, par celui d'Onorato Juan. Ces deux hommes éminents, qui surveillaient de si près leur élève, ont été, à la même époque, saisis d'une inquiétude pareille, et n'ont pas craint de l'exposer l'un et l'autre à TEmpereur et au roi. Ils connaissaient le prince mieux que personne, et leurs lettres, où ils expriment tour à tour tantôt leur satisfaction, tantôt leurs craintes, portent l'empreinte irrécusable de la vérité. Un mois après avoir écrit à l'Empereur la lettre que j'ai citée, don Garcie chercha à se rassurer : le prince avait montré sans doute plus d'attention et de calme : « L'amélioration n'est pas bien grande, dit le gouverneur; mais je vois qu'il désire mieux faire, et cette disposition, aidée de nos secours, pourra être d'importance ^ « C'est vers cette époque que la santé de l'infant, jusqu'à ce jour assez bonne, d'après les rapports de ses maîtres, et d'après de longues lettres de don Garcie de Tolède à l'Empereur en date de 1557 et de 1558, commençait à s'ébranler, et il était déjà sujet à ces fièvres tierces, légères alors, mais dont il devait plus tard tant souffrir *.
Don Garcie s'était félicité trop vite des bons sentiments de son élève. Peu de mois après qu'il eut entrevu cette espérance, Onorato Juan écrivait à
1. « ... Aunque no es mucha la mejoria en lo que se occupa vco que desea acertar, que es parte que con la continuaciou de procul
ifL^'i^ r^u cî^^"^^^- ' ^^^^'^ d^ d^^ Garcie à l'empereur 22 mai 1588. Arch. Sim. Est., leg. 129. «mpereur,
2. « ... Ha liabido tercianas de aue no ha npliiyriHr. ^^a- Lettre de don Garcie à rEmpcrcur,8^^11etl8^f S °*'^'^- *
LETTRE b'ONORATO 2i
Philippe II une lettre profondément triste et dont les termes ambigus révèlent en lui une émotion vive et un certain découragement. Dans ces expressions pleines d'hésitations et de réticences, on aperçoit non pas la colère du pédagogue qui se plaint, mais la douleur respectueuse du sujet fidèle et du maître, que l'importance de sa responsabilité a vivement préoccupé. Ce même jour, 30 octobre 1558, où l'aumônier Osorio envoyait à Philippe II sa phrase ordinaire : c Le prince gagne en toutes choses plus que je ne pourrais dire *, » Onorato Juan écrivait de son côté cette lettre sombre et bizarre : «... Son Altesse se porte bien, grâce à Dieu f Je fais pour ses études ce que je puis, et plus peut-être que ne feraient d'autres maîtres. Je regrette qu'il n'avance pas autant que je le désire. La cause que j'attribue à ce retard, Votre Majesté l'apprendra sans doute quelque jour en voyant Son Altesse; elle saura aussi que, parmi des difficultés qui n'ont pas été petites ni de peu d'importance, je me suis toujours efforcé de la bien servir. Je suis affligé jusqu'au fond de l'âme de ce que les progrès de Son Altesse ne soient plus en rapport avec les commencements et avec les premières années. Mais je ne veux pas aujourd'hui attrister davantage Votre Majesté, d'autant plus qu'à mes yeux ceci et beaucoup d'autres choses ne se peuvent remédier avant son retour et avant que Votre Majesté voie elle-même
1. « ...Y cada dia gana en todo.lo que no se sigi^ifîcar. » Lettre d'Osoiio au roi, 30 octobre 1638. Arch. Sim. Est., leg. i37.
ce qu'il convient défaire*. » Après ces paroles mystérieuses, il ajoute, comme s'il eût été effrayé des inquiétudes qu'il avaitlaissé voir : « Je supplie Votre Majesté de me pardonner ma hardiesse et d'avoir la bonté de faire détruire cette lettre. Mon intention est qu'elle ne soit vue que de Votre Majesté 2. d
Déjà, en effet, des bruits étranges avaient commencé à se répandre, et l'on parlait à la cour de fâcheuses prédispositions manifestées par don Carlos. Je ne crois pas que, avant cette époque, rien ait pu les faire deviner à Phihppe IL Le jeune prince, comme tous les enfants, pouvait avoir ses mouvements d'humeur et de violence: mais en somme, on l'a vu, ses maîtres se louaient de son assiduité au travail et ne se plaignaient pas de son caractère. Souvent même il montrait une aimable sensibilité. Lorsqu'en iS52il dut quitter sa tante, la princesse Jeanne ^. qui allait épouser le prince de
1. « ... s. A, esta bunno, bendito Dios, y yo hago en sus estudios lo que puedo y harto mas de lo que otros maestros quizà hicieran... pésame que no aproveche tanto este como yo deseo, la causa de donde yo pienso qu(3 esto procède, entendera por aventura V* M. de S. A. algun dia.. y lo que con estas dificultades que no han sido pocas ni de poco momento, me he esforzado siempre en servir «^ V. M. y â S. A. Pésame en el aima que el aprovechamiento de S.A. no seaal respocto de como comenzo y fué los primerosanos .. pero yo no entiendo d ^ dar en esto mas pesadumbre a V. M... teniendo por cierto que esta y otras muchas cosas no se pueden bien remediar hasta la venida de V. M. y hasta que V. M. mismo vea loque conviene que se haga para el buen asiento de todo elle. » Lettre d Onorato Juan au roi, 30 octobre 15o8. Arcb. Sim. Est., leg.
cn^'V"^^®"^^*^^ ^^- ^*- "^»e perdone este atreviniiento, y sea v'm In 1 ™^'l^?'* '•^.'«Per esta, porque mi intencion es que solo > . M. la lea. » Même lettre, ibid.
3. Jeanne d'Autriche, fdle de Charles-Quint, mariée en 4552 au