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subite qu'ils ressentirent l'un pour l'autre, ils ont oublié sans doute d'abord de fournir les preuves d'un tel récit, ensuite l'âge du prince, qui n'avait guère plus de quatorze ans, et qui, malade, disgracié de la nature, encore enfant au physique et au moral, ne pouvait évidemment ni ressentir de l'amour ni en inspirer. Ces légèretés, qu'il faut laisser aux romanciers et aux poètes, sont au-dessous de la discussioji *. Notre récit serait plus intéressant peut-être s'il nous était permis de le parer de ces détails attrayants,
1. « La regina istessa parve non'so corne sorpresa da im'sentimonto di malinconica passione alla presenza d'un giovine principe, molto ben falto. » Leti, Bist. di Philippo //, 1, 345. Plusieurs historiens ont été frappés de l'invraisemblance de ces détails, et ont soutenu que la Feine ne pouvait avoir pris d'amour pour un prince fiévreux. Ce n'est pas assurément ainsi qu'elle doit être défendue, et un écrivain espagnol récent, M. A. de Castro, dit, non sans raison, qu'il faudrait d'abord établir qu'il soit impossible d'avoir de l'amour pour un homme fiévreux. Je n'ai pas à discuter ici cette question physiologique : je me borne à déclarer : i° que dans aucun écrivain du tempe, dans aucun imprimé, dans aucun manuscrit, je ne rencontre cette accusation, inventée beaucoup plus tard pour l'agrément des lecteurs par des écrivains romanesques ; 2» qu'une accusation de cette Importance ne peut être admise sans preuves; 3° que le caractèrobien connu d'Isabelle proteste contre le sentiment incestueux qu'il a plu à des romanciers d'imaginer ; 4« que la figure même de don Carlos, qui n'était rien moins que séduisante, ne prête guère à cette fiction ; 5» que Leti, prétendant que le prince était très bien fait, molto benfatto, nous révèle par ces paroles sa complète ignorance de la question et de ses détails; 6» que si l'on peut avoir vu des exemples d'amour inspiré par un homme fiévreux, je ne crois pas qu'on ait vu d'amour inspiré par un enfant de quatorze ans, malingre, chétif, très laid et contrefait; 7« que je n'aurais pas même rapporté ces suppositions puériles, indignes de cette étude, si un drame célèbre de Schiller ne les avait popularisées. Ajoutons que l'infant était d'une constitution si faible qu'à trois ans de là, en 1563, il ne paraissait pas être encore un homme formé. Une dépêche du secrétaire de Philippe II (Arch. de Sim., leg. 651), une autre de l'ambassadeur de France (juillet 1566) ne laissent sur ce point aucun doute. Je les citerai toutes deux en leur lieu.
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mais la passion réciproque de la jeune reine et du prince n'est évidemment qu une fable. Pas un document sérieux etcontemporain ne la suppose même ; le caractère de la princesse, l'âge du prince, son extérieur, ses dispositions intellectuelles et morales la démentiraient s'il était nécessaire. Isabelle de Valois ne fut mêlée que secondairement aux aventures de don Carlos : on ne la rencontre que de loin on loin dans les documents relatifs à cette histoire. Douce, délicate, timide, asservie à une étiquette qui réprimait toute initiative, elle a passé rapidement dans ce sombre palais de Madrid, sans laisser aucune autre trace que le souvenir vite effacé de ses grâces et de ses vertus, Elle a sa poésie, sans qu'il soit nécessaire de lui rien prêter du prestige qui s'attache aux passions ardentes et persécutées : elle a le charme des femmes qui sont mortes jeunes après une vie morose, des mères que leurs enfants n'ont pas connues, des reines qui ont accueilli les grandeurs humaines et la mort avec le même sourire mélancolique et résigné. Elle fut, durant sa courte vie, rdbjet de cette affection respectueuse et profonde dont r&me des peuples est avare et que la flatterie n'imite pas ; elle obtint le même sentiment d'une cour fascinée par son affable douceur plus encore que par sa beauté. Il n'y a qu'une voix dans les historiens du temps pour rendre hommage à cette majesté modeste qui inspirait tout ensemble la ajnapathie et le respect. Assujettie à une obéissance sauTeot pénible, elle accomplit ses devoirs sans un murmure; accoutumée aux brillantes fêtes de la
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cour des Valois, au riant aspect de cette vie « plaisante » si chère aux souvenirs de Marie Stuart, elle sut, sans montrer de regret, et cela dès Textrème jeunesse.^ se faire à la grave discipline du palais de Philippe II. Elle ne désira point connaître les secrets de l'État, comme l'espérait Catherine de Médicis S ni s'immiscer dans les questions politiques, et connut seulement l'art aimable de représenter entre les deux cours la paix et l'union. Elle suivit fidèlement cette ligne de conduite, que peu de temps après son arrivée à Madrid elle s'était tracée avec une maturité au-dessus de son âge, et ne cessa point d'user de soninfluence à l'Escurial et au Louv re pour calmer les ambitions et les colères. Elle ne sortait de l'ombre où s'écoulait son existence illustre et oubliée que pour prononcer des paroles pacifiques, et si elle se départait quelquefois de cette fierté inaccessible que ui imposait la jalouse susceptibilité des mœurs espagnoles, c'était pour donner avec un sourire, ce « sourire accoutumé, » dit un témoin oculaire 2, quelque marque de bienveillance dont son attitude aug-
1. Voyez dans les dépêches manuscrites de Forquevaulx, ambasdeur de France (Mss Bibl. Imp., 225), les lettres inédites de Catherine dé Jilédicis. Ces lettres et les dépèches de l'ambassadeur du 3 novembre 1S65 font pleinement connaître le désir de la reine mère. Elle espérait être bien instruite par sa fille des projets de la cour d'Espagne. La jeune reine montra tout ensemble beaucoup de loyauté et d'esprit. Elle répondit à ces insinuations en termes rcs. pectueux, mais évasifs, qui, sans blesser sa mère, n'engageaient la reine d'Espagne à aucune démarche dangereuse pour le roi son mari.
2. « Sa Majesté avoitla parole bonne et le sourire accouslumé. ^ Dépêches manuscrites de Forquevaulx, 15 août 1566.
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mentait le prix *. C'est ainsi qu'elle fut chère à tous ceux qui l'ont connue : Don Carlos vit en elle une amie compatissante qui s'était attachée à lui précisément à cause de ses infirmités et de sa faiblesse, et dont la sensibilité féminine, émue en sa présence d'une pitié affectueuse, avait un accent plus pénétrant que celui des hommes les plus doux, et trouvait en soi-même le secret d'une exquise délicatesse. Lui qui avait toujours ignoré Tamour d'une mère, il fut séduit par la bonté d'une femme qui unissait en elle à ses yeux la majesté et le rang d'une mère avec l'âge et la grâce d'une sœur, Il lui voua un de ces sentiments étranges que les situations exceptionnelles font naître dans le cœur de l'homme, sentiment à la fois filial et fraternel, austère et attendri, auquel venait se joindre cette gratitude infinie des êtres débiles pour ceux qui s'intéressent à leurs douleurs. L'ambassadeur de Franco ne s'y était point
1. Dans les premiers jours de son mariage, Isabelle n'était point formée encore à cette parfaite réserve en politique, qu'elle connut si bien plus tard, et que les correspondances diplomatiques font ressortir. J'ai retrouvé dans les papiers de l'évêque de Limoges, ambassadeur en Espagne en 1560, une lettre autographe de la jeune souveraine. Je la donne telle qu'elle est, et sans rien changer à sa bizarre orthographe.Onyverraque,àpeine séparée de sa famille (c'était dans l'année qui suivit son mariage), elle n'avait pas encore compris la discrétion nécessaire à sa dignité de reine espagnole. Elle envoie à son frère une lettre secrète : «Monsieur l'ambassadeur, j'escris deux lot à la royneetune au roy mon frère; celle que je vous envoy avec le memoyre, vous l'envoires comme vous soûles ; l'autre, vous la poures bailler à Marc-Antoyne; celle du roy mon frère, anvoiresaussi secrètement à la royne afin que personne ne la voye. Vous poures voir par le memoyre comme je n'en ay iamais faict, car je croy qui va le plus sotcment faictdu monde. Mandes moy commant vous portes et bonsoir. »
mépris : il exposait à Catherine de Médicis la sympathie réciproque de don Carlos et de la reine avec une parfaite assurance *: ce n'était un mystère pour personne; toute la cour la connaissait comme lui; le prince ne craignait point de faire à sa belle-mère de petits présents qui exprimaient sa reconnaissance et dont elle se parait avec joie*, et personne n'avait supposé qu'il y eût entre eux d'autre sentiment qu'une de ces affections pures entre toutes, honorées des hommes et bénies par Dieu.
Je reviens à mon récit. Le mariage avait eu lieu le 31 janvier. Philippe ne voulut pas tarder davantage à faire reconnaître, conformément à la coutume espagnole, dans une imposante cérémonie, don Carlos pour héritier de la couronne de Castille '. Ce fait prouve clairement qu'à cette époque, soit que l'amour paternel l'eût aveuglé, soit plutôt qu'il n'eût été qu'imparfaitement éclairé sur les véritables dispositions de son fils, Philippe II était loin de supposer don Carlos incapable de régner. La course rendit de Guadalajara à Tolède, où les certes de Casiille étaient assemblées depuis le 9 décembre précédent, ayant été ouvertes ce môme jour par le Roi accompagné du Prince d'Espagne. Le chapitre royal de cette ville fut prévenu que cette cérémonie tout ensemble politique et religieuse, où devait se déployer un faste
1. « Vu qu'aussi le prince Taime merveilleusemont. » Dépêches mss. de Forquevaulx, 19 janvier 1568.
2. « Una sortija de un rubi que S. A. mando dar à la reina nuestra sefiora. » Arch. de Sim., Gontad gêner. !• ép., leg. II, 10.
3. Colmenares, loco cit. —Ferreras, Hist. de EspanOt IX, 415. Cabrera de Gordova, Felipe Segundo, V, vu.
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jusqu'alors inconnu en Espagne *, aurait lieu le jeudi 22 février 1560, fête de la Chaire de Saint- Pierre, dans la cathédrale. Le prince avait alors quatorze ans et sept mois.
On prépara donc cet acte solennel, bien que la jeune reine, malade de la petite vérole, qui l'avait surprise peu de jours après son mariage, ne dût pas y assister ^. Les prélats, les grands, les gentilshommes, les ricos hombres.^ les gouverneurs de villes et de provinces, les députés auxcortès furent officiellement convoqués. L'église et le chœur, par les soins du chapitre métropolitain, furent ornés avec une splendeur digne des hôtes illustres qu'ils allaient recevoir •^. Le cortège royal quitta le palais, précédé de nombreux gardes et maîtres de cérémonies. Le prince de Parme Alexandre Farnèse, l'amirante de Castille, les grands, s'avançaient les premiers, magnifiquement vêtus, couverts de broderies, de joyaux et de colliers : même les housses de leurs chevaux étaient brodées de pierres précieuses. Don Carlos, comme tous les enfants, aimait l'éclat de ces pompes *. Il venait à la suite de ces illustres personna-
1. « Con la mayor solenidadque jamas vid Espana. » Lorenzo Van den Hammen, Felipe el Prudente^ 162.