OPPOSITION DE DON CARLOS A PHILIPPE II
prouvant la politique violente de FEscurial dans les Pays-Bas, a entrepris une lutte contre le système du gouvernement paternel, il convient d'admirer, en effet, la noblesse de son rôle et l'énergie de son dévouement. Mais, il faut bien le reconnaître, cette conduite, dont à peine un prince de génie, à cette époque, eût pu concevoir et poursuivre les grandeurs périlleuses, ne peut être attribuée sérieusement à don Carlos. De tels sentiments eussent été, chez un infant d'Espagne, au seizième siècle, Tun des plus prodigieux efforts de perspicacité et de courage politique dont l'histoire fasse mention. Il faudrait, pour faire admettre une telle puissance intellectuelle chez don Carlos, d'abord en fournir des preuves, et il n'y en a pas, ensuite nier soit l'authenticité, soit la véracité des documents qui existent et qui font parfaitement connaître le caractère et l'intelligence du prince d'Espagne. Cette seconde ressource ne peut même venir à l'esprit d'un écrivain sérieux, elle ne supporte pas l'examen. Aussi les rares historiens dont l'imagination s'est complu dans ces suppositions puériles sont-ils contredits par tous les documents, et contraints d'avouer qu'ils ne sauraient démontrer leurs conjectures. Or, en histoire comme en droit, , quiconque avance un fait nouveau doit établir l'exactitude de ce fait, et les présomptions doivent être claires et précises. L'opposition de don Carlos n'a donc pas eu de portée politique : il n'a jamais été le champion de la tolérance religieuse, il n'a jamais songé, en présence de la lutte engagée dans les Pays-Bas, à établir une
distinction entre les insurrections légitimes dont il convient d'approuver les héroïques efforts et les révoltes que la raison doit flétrir et que la force doit châtier.
Quel a donc été le sens de cette lutte, qui ne fut pas un antagonisme de principes ? Il est aisé de le comprendre lorsqu'on connaît bien, d'une part, la rigidité de Philippe II, que la bizarre conduite de son fils étonnait et irritait, qui ne lui ménageait point les reproches, lui témoignait en toute circonstance une sévérité morose et se préoccupait beaucoup moins d'attirer son affection et sa confiance que de le contenir par une inflexible discipline; d'autre part, le dérèglement des idées de l'infant, qui ne voyait en son père qu'un censeur chagrin, le redoutait comme un obstacle à ses volontés fantasques, se sentait activement surveillé par ses ordres, ne supportait par suite sa présence qu'avec peine ^ et, ne pouvant se résoudre à obéir, s'opiniàtrait à résister quand même et à blâmer toutes
i. « No havia en él cosa reglada ni moderada, no deseando ianta cosa como verse apartado de su padre para vivir à su gusto... no podia sufrir la censura de su padre, y no habia cosa de mayor peso para sus horabros que su presencia. » Ms. attribué à Antonio Perez. B. I., 2502*. S. F. Si j'indique ce passage de ce manuscrit, c'est qu'il me semble résumer bien et avec énergie l'opinion de tous les historiens que j'ai déjà cités. Il faut tant de témoignages réunis pour que je me permette de citer un mot de ce document, qui d'abord n'est pas d'Antonio Perez — jamais secrétaire d'État n'eût écrit de sang-froid un tel tissu d'absurdités, où se révèle même la plus complète ignorance des rouages du gouvernement espagnol ; — ensuite, quel que soit son auteur, il ne mérite à aucun titre la moindre confiance, partout où il n'est pas confirmé par des écrivains sérieux.