‹ Don Carlos et Philippe II (volume 2)Chapitre 62 sur 156 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

chancelleries et aux villes de Castille. il donnait aussi le détail de ses sujets de plainte contre le roi: il ajoutait que son père différait de le marier, afin que la succession de la couronne ne passât point aux enfants qui pourraient naître de lui. Leur rappelant qu'ils l'avaient reconnu solennellement pour leur prince, il les requérait de rester fidèles à la foi jurée, et de lui donner leurs conseils là où il était obligé d'aller chercher un asile. Il promettait à ceux qui se montreraient fermes dans l'observation de leur serment : aux grands, des faveurs et des grâces, et spécialement la restitution des gabelles dont le roi les avait dépouillés : aux villes, la suppression des impôts qui pesaient sur le peuple.

Aux princes de l'Europe, il disait qu'il avait été forcé de prendre cette détermination ; il tâchait d'exciter leur sympathie par le tableau des mauvais traitements que lui avait fait essuyer son père , et de captiver leur bienveillance par toute sorte d'offres et d'assurances calculées de manière à produire de l'impression sur eux (' ). ^

Don Carlos s'était flatté de la coopération de don Juan d'Autriche : elle lui était nécessaire, car il voulait s'embarquer sur l'un des navires de la flotte qu'on équipait à Carthagène, et qui dépendait de l'autorité de don Juan comme général de la mer. Il avait une grande affection pour don Juan et une entière

(') Lettre de Leonardo de Nobili, du 25 janvier -1368. — Lettre de l'archevêque de Rossano au cardinal Alessandrino, du 30 mars.

confiance en lui ; il ne doutait pas que don Juan ne le payât de retour; il disait hautement que c'était le meilleur ami qu'il eût au monde ('). Depuis io59, ils avaient éîé élevés ensemble et ne s'étaient presque pas quittés. Il régnait entre eux une intimité qui était plutôt celle de deux frères que d'un oncle et d'un neveu : il est vrai que leur âge ne différait guère. Un jour qu'ils jouaient à la paume, don Carlos s'étant laissé aller à dire à don Juan , à l'occasion d'une discussion qui s'éleva sur un coup . que , n'étant pas son égal, il ne pouvait point disputer avec lui, don Juan lui riposta aussitôt qu'il était fils d'un père plus grand que le sien (-). Ce fait montre l'étroite familiarité dans laquelle vivaient le fils légitime et le frère naturel de Philippe II; mais les comptes des dépenses de don Carlos conservés aux Archives de Simancas en témoignent encore davantage : on y voit figurer fréquemment des cadeaux faits par don

(') « .... Er bat ain zeit her gar ain grosses vertrawen in den Don Juan d'Aiistria gesleit und ime grosse lieb'erzaigt. auch diergeben, das er sein hecbsler, groster freuuHiej, den er liab, nwer offlermals sich mit ime zum hochsten erzieriiet und zuni tolch grifen, was c-r im nit seinen benuegen nah, vermclt oder angczHigt hat, was ctzwa derkliunig mil im Iracteeret hat.... « (Lettre de Diotriclistcin à Maximilien II, du 21 janvier '1568, dans Kocii, Quellen, etc., p. 204 )

(2) Relations des ambassadeurs vénitiens sur Charles-Quint et Philippe II, p 196. — Bkantôme, dont les dires ne doivent jamais être acceptés qu'avec ré.serve, raconte ainsi cetle anecdote : « . .. Ordinai- « remeut ils avoient dispute, jusque-là qu'il l'appela une fois bastard o et fils de p....n ; ma's il lui respondit : Si, yo lo sorj, mas yo temjo << padre mejur que os, c'est-h-dire : « Oui, je le suis, mais j'ay un père « meilleur que vous; » et en cuydèrent venir aux mains.» [OEuvrrs complètes, t. I, p. 321.)

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Carlos à don Juan, et surtout des gageures qu'il lui a payées ('). Lorsque, quelque temps auparavant, au mois d'oetobre (■), le roi avait conféré à don Juan le généralat de l'armée navale, don Carlos, surmontant son antipathie pour son père, avait couru à l'Escurial afin de l'en remercier (^).

La veille ou l'avant-veille de Noël Q, il appela don Juan dans sa chambre, où il s'enferma avec lui ; il découvrit à son oncle tout son dessein, et le sollicita

(') Voici lieux exfrails de ces comptes, relatifs à une bague d'un grand prix et à une épée données par don Carlos à don Juan :

« A Jacome de Trezo, 800 ducados. que valen 299,200 maravedi's, que « S. A. le mandé dar, por una sortija de un diamante tabla que le com- « prô, el cual S A. diô al senordon Juan de Auslria.... » [Contadurias générales, l" época, leg. IHO.)

« En elIC de agostu 1562, en Madrid, diô S. A. al senor don Juan de « Austria una espada con sus talabartes guarnecidos con trenciila ; era « la guarnicion iiegra y dorada à manera de unas roquecillas.... » {Ibid., leg. -1003 2".)

Les gageures perdues par don Carlos contre don Juan forment un nombre d'articles considérable.

(") « Hic nibil est aliud quam quod domiuus Joaunes ab Austria his diebus praefectus universi maris creatus est.... « (Lettre d'Hopperus à Viglius, du 29 octobre 1367, dans Joach. Hopperi Epistolae, p 143.)

(^,1 Dans un compte de dépenses* payées par Juan Martinez de la Cuadra, se trouve rarticie suivant : « A Garci Alvarez O.sorio, ayuda de « câmara de S. A., 140 ducados que S. A. le mandé dar, por tantos « quel habia buscado prestados, para pagar las postas, quando S. A. fué « al Escorial â besar las manos à S. .M. por la merced que babia hecho « al seâor don Juan de Austria del cargo de gênerai de la mar. » (Arch. de Simancas, Contadurias générales, 1« época, leg. 11 10.)

(*) Je ne puis pas préciser autrement cette date ; Fourquevaulx écrit à Charles IX, le 26 décembre, que le roi, qui est à l'EsCurial, a mandé don Juan d'Autriche, lequel est parti par la poste la veille de Noël, afin, comme l'on pense, « lie résouidre avec luy certaines affaires de son " armée de mer. « — (Voy. aussi, dans l'Appendice B, la lettre tirée d'un manuscrit delà Bibliothèque nationale de Lisbonne.)

de raccompagner en Italie : « Que pouvez-vous « attendre du roi? lui dit-il. Voyez comme il traite « sou propre fils ! Il vous laissera toujours pauvre. « IMoi, si vous voulez seconder mes vues, je vous (c donnerai le royaume de Naples ou l'État de « iAlilan (').

Don Juan n'était pas moins ambitieux que don Carlos; mais l'ambition chez lui était réglée par la prudence et le jugement. Il vit tout d'abord combien était extravagante et périlleuse l'entreprise dans laquelle son neveu voulait rembarquer :, il comprit qu'en s'associant à la cause de don Carlos, il encourrait à jamais l'indignation et le courroux du roi : or, c'était du roi que dépendait son avenir. Pouvait-il atUdîer quelque valeur aux offres de don Carlos? comment ce prince les eût- il réalisées? Quels moyens avait-il d'entrer en lutte contre son père? Où étaient ses trésors, ses armées, ses ministres, ses partisans? Et puis quelle confiance aurait-il inspirée à ceux qui le connaissaient ?

A part ces raisons, bien faites pour saisir l'esprit de don Juan, il y en avait d'autres qui devaient parler à son cœur. Le roi n'avait eu jusque-là que des

(') « .... Lo pregô ad esser partecipe con lui in questo fatto, cercando con tal mezzo a persuaderlo che lui non Laveva mai da sperar cosa alcuna dal re, che certo lo faria viver sempre povero, vedendo corne trattava lui, che era fiolo ; cho quando volesse aiutario in ciè, H daria poi il regno di Napoli, overo il Siado di Milano.... « (Lettre de Sigismondo Cavalli, du 22 janvier, déjà citée.) — La lettre de Nobili, du 2o janvier, confirme l'entretien de don Carlos avec don Juan, quoiqu'uvec des circonstances inexactes.

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