‹ Don Carlos et Philippe II (volume 3)Chapitre 2 sur 28 · RUE DE LOUVAIN · texte numérisé non relu

RUE DE LOUVAIN

ET

Accident arrivé au marquis de Bergbes. — Montigny,, après quelque résistance, part seul pour l'Espagne. — Opinion désavantageuse que le roi a de ces deux personnages ; motifs sur lesquels elle est fondée.

— Il dissimule toutefois et fait à Montigny un accueil bienveillant. — Il le rassure sur ses sentiments à regard des seigneurs des Pays-Bas.

— Montigny est dupe de ces démonstrations fallacieuses. — Il représente au roi l'urgence d'abolir l'inquisition, de modérer les placards et d'accorder un pardon général. — Réponse évasive de Philippe. — Nouvelles instances de Montigny. — Le roi remet sa décision jusqu'après qu'il aura établi sa résidence au château de Valsain. — Il ordonne à Hopperus, Tisnacq, Gourtewille et Pfinzing d'aller l'attendre à Ségovie. — Il mande au château de Valsain les membres de son conseil d'État, et veut qu'ils délibèrent avec les ministres belges sur les mesures qu'exige la situation des Pays-Bas. — Remarque à propos du compte rendu de ces délibérations par Hopperus. — Mécontentement de Montigny de n'avoir pas été appelé au conseil. — Mémoire présenté par lui au roi. — Philippe II réunit, sous sa présidence, ses ministres espagnols et belges ; il leur déclare ses déterminations sur les trois points sollicités par le gouvernement des Pays-Bas. — Hopperus et Tisnacq les communiquent à Montigny, qui les blâme avec

vivacité devant eux, s'en explique librement avec le roi, et tient un langage plus libre encore à Ruy Gomez. — Restrictions mentales mises par le roi aux concessions auxquelles il vient de consentir : déclaration secrète dont il fait dresser acte par le notaire Pedro de Hoyos ; lettre à son ambassadeur à Rome. — Il ordonne à la duchesse de Parme de lever des troupes en Allemagne, et lui interdit de convoquer les élats généraux. — Position pénible de Montigny, dont les ennuis s'augmentent encore des retards que souffre l'arrivée du marquis de Berghes. — Répugnance de Berghes pour la mission qu'on lui avait donnée. — Il se met enfin en route. — A Lusignan il hésite à poursuivre son chemin, et envoie son majordome Aguilera à Montigny. — Conférence nocturne et secrète d' Aguilera avec Montigny, qui le présente le lendemain au roi. — Philippe écrit au marquis de Berghes une lettre autographe où il lui exprime le désir de le voir. — Berghes se remet en roule et arrive à Ségovie. — Il est bien reçu du roi, et remplit au château de Valsain ses fonctions de gentilhomme de la chambre. — Audiences données par le roi à Berghes et à Montigny.

— Conférences qu'ils ont avec le duc d'Albe et Ruy Gomez, et qui n'aboutissent à rien. — Nouvelles fâcheuses reçues des Pays-Bas : saccagement général des églises et des monastères. — Le roi, déjà un peu indisposé, est saisi d'une fièvre violente en apprenant ces nouvelles. — Lettres ultérieures de la duchesse de Parme complétant le récit des dévastations exercées par les iconoclastes, et faisant connaître les concessions auxquelles elle s'est vue obligée de souscrire. — Exaspération des Espagnols contre les Belges ; sermons passionnés de leurs prédicateurs. — Consternation, désagréments et embarras des Belges qui se trouvent à Ségovie. — Rétablissement de Philippe II ; il reçoit un envoyé de Charles IX. — La fièvre le reprend; mais il en est tout à fait délivré au commencement d'octobre. — Sa maladie ne l'empêche pas de s'occuper des affaires : cédule qu'il fait expédier aux églises cathédrales, afin qu'on prie pour la famille royale et pour la conversion des hérétiques ; lettres à la duchesse de Parme touchant son voyage prochain aux Pays-Bas et l'assemblée des états généraux , à laquelle il continue de s'opposer. — Il quitte le château de Valsain et rentre à Madrid. — Nouvelles de plus en plus alarmantes des Pays-Bas : projets de partage de ces provinces formés par les chefs du mouvement révolutionnaire ; plans de résistance à l'armée royale.

— Soucis qu'en prend Philippe IL — Il assemble son conseil, sous

sa présidence, pour délibérer sur le parli auquel il s'arrêtera définitivement. — Discours du comte de Chinchon, de don Juan Manrique et du duc d'Albe. — Assentiment qu'obtient du roi le langage de ce dernier, auquel il destine le commandement de ses troupes. — Vains efforts du prince d'Eboli pour lui faire préférer le comte de Feria. — Berghes et Montigny tâchent, avec aussi peu de succès, d'engager le roi à envoyer aux Pays-Bas le prince d'Eboli lui-même. — Doutes sur les rapports que, suivant l'historien Cabrera, les deux seigneurs belges auraient eus avec don Carlos. — Le roi ne donue pas connaissance, d abord, à la duchesse de Parme, du choix qu'il a fait du duc d'Albe, et pourquoi. — Dispositions qu'il prend pour la concentration en Italie d'un corps de troupes considérable. — Letties aux princes italiens. — Envoi du comte Juan de la Anguisola aux cantons suisses, de don Juan de Acufia au duc de Savoie, de don Bernardino de Mendozanu duc de Lorraine. — Nomination de Francisco d'Ibarra comme provéditeur général. — Explications sur les ressources à l'aide desquelles Philippe II fit face aux frais de cet armement. — Arrivée à Madrid de l'évêque d'Ascoli, chargé par Pie V de solliciter le départ du roi pour les Pays-Bas et la délivrance de l'archevêque de Tolède. — Mécontentement que cette mission cause à Philippe 11 — Plaintes qu'il en fait au pape, dans des termes très-vifs, par l'intermédiaire de son ambassadeur à Rome. — Instances vaines de Berghes et de Montigny pour obtenir du roi la permission de retourner aux Pays- Bas. — Mort de Berghes à Madrid. — Honneurs que le roi lui fait rendre. — Arrestation de Montigny, qui est enfermé d'abord à l'ai— cazar de Ségovie, et ensuite au château de Simancas, où le roi le fait étrangler secrètement.

Berghes et Montigny devaient se mettre en route le 30 avril. Le 28, le marquis étant au Parc, où des gentilshommes de ses amis jouaient au mail, une boule vint le frapper à la jambe droite. La blessure qu'il en reçut fut assez sérieuse pour le forcer de s'aliter et

de garder la chambre pendant plusieurs semaines ( ! ). Montigny ne voulait pas partir seul ; il s'y décida cependant sur les instances de la duchesse de Parme et des autres seigneurs. Il quitta Bruxelles le 30 mai. Le 17 juin, il arriva à Madrid, où, depuis plusieurs

(') Lettres de la duchesse de Parme à Philippe II, des 4 mai et 41 juin 4566, dans la Correspondance de Philippe Jl, etc., t. I, p. 412, 413, 449.

Dans sa leUre française du 4 mai, elle s'exprime ainsi : « Monseigneur, comme sur les choses quant aux seigneurs et gentilzhommes qui naguaires sont venuz présenter leur requeste, ainsi qu'il aura pieu entendre à Vostre Majesté par ce que luy en ay escript la veille des Pasques dernières, Ton avoit, par advis des seigneurs, gouverneurs, chevaliers de l'ordre et aultres du conseil d'Estat de Vostre Majesté, trouvé très-nécessaire que Vostredicte Majesté fût bien amplement et particulièrement advertie de ce que depuis y est succédé, ensemble de Testât en quoy se retrouvoient les affaires de par deçà , mesmes que à cest effect fussent envoyez devers icelle en diligence et par la poste aucuns desdicts seigneurs ayans esté présens aux consultations que se sont continuellement tenues sur ceste matière, j'estois meue de prier et requérir les marquis de Berghes et baron de Montigny afin qu'ilz voulsissent entreprendre ceste charge, estans mesmes personnaiges si prudens, discrets et tant imbuz de tout ce que convient remonstrer à Vostre Majesté, oultre l'affection que tousjours j'ay trouvé en eulx, tant addonnée au service d'icelle. A quoy, nonobstant beaucoup de légitimes excuses qu'ilz allégoient, tant pour le fait de leurs charges que aultrement, à la persuasion toutesfois miesne et des aultres seigneurs, et veuillans en chose tant importante préférer le service de Vostre Majesté et le bien publicque à leur particulier, ilz s'estoient enfin condescenduz. Mais, ainsi que Ton estoit entendant à leur despesche, et eulx comme prestz pour partir, est advenu de malheur que ledict marquis, dimence dernier, xxvin* d'apvril (pensant partir le mardy ensuyvant), se pourmenant avec l'admirai et aultres embas de la court de ceste ville, et jouans quelques aultres à la plaine de la Palemaille, ha esté touché d'une pelotte en la jambe droicte, jusques à luy avoir arraiché une pièce de chair et descouvert l'os de la grève : chose dont par raison j'ay prins le desplaisir que Vostre Majesté peult considérer, pour le retardement que ce causera à son partement et cclluy dudict de Montigny, »

jours, le roi était revenu du château de Valsain ('). Philippe II n'ignorait point la part que le baron de Montigny et le marquis de Berghes avaient prise à tout ce qui était arrivé dans les Pays-Bas depuis 1 559; les lettres de la duchesse de Parme, de Graîivelle, du secrétaire Armenleros,ducofttoforAlonso delCanto, de fray Lorenzo de Villavicencio ( 2 ), l'en avaient trop bien instruit. La conduite du premier à ïournay et celle du second à Valenciennes, lors des troubles excités dans ces deux villes par les calvinistes, l'avaient beaucoup mécontenté. Tous deux étaient à ses yeux de fort mauvais catholiques : Montigny avait mangé publiquement de la viande à Tournay pendant le carême ( 3 ) ; lui et le marquis déclaraient à qui voulait l'entendre qu'il n'était pas bien de verser le sang pour les choses de la religion ( 4 ) ; Berghes avait osé demander au doyen de Sainte-Gudule, à Bruxelles, en quel endroit de l'Ecriture il trouvait que les hérétiques dussent être brûlés, et répondre à une dame qui le consultait, aux eaux d'Aix-la-Chapelle, sur la conduite à tenir envers ceux qu'elle avait dans sa terre : « L'hérétique qui se convertit doit être exempt de « toute peine; l'obstiné, moi je ne le tuerais pas, « parce qu'il peut se convertir ( 5 ). » A la duchesse de

(') Correspondance de Philippe 11, etc., t. I, pp. 448, 426.

(*) lbid.\ t. ï et II, passim.

( 5 ) Lettre de Granvelleau roi, du 9 mai 4563. (Papiers d'État, etc., t. VII, p. 74.)

(*) ïbid.

( s ) Mémoire de fray Lorenzo de Villavicencio , du 7 janvier 4566. (Correspondance de Philippe II, etc., t. If, p. xxxvi.)

Parme elle-même il avait dit tout récemment que quatre années ne se passeraient point sans que le roi, s'il tenait à conserver les Pays-Bas, fût forcé de se servir de ceux qui y avaient déserté la religion catholique, à moins qu'il ne fît descendre du ciel leurs pères et leurs aïeuls (*). Philippe avait, de plus, des raisons particulières d'en vouloir à ces deux seigneurs : le marquis de Berghes avait parlé de lui dans des termes outrageants, jusqu'à l'accuser de duplicité (*) ; Montigny, à son retour d'Espagne, où il avait été député une première fois en 1S62, n'avait pas craint de lui reprocher en plein conseil de nourrir des sentiments d'inimitié pour les Belges ( 3 ) ; il avait depuis fait mille plaintes contre lui ( 4 ).

Si donc il n'avait pas été possible à la gouvernante de lui envoyer d'au très, ambassadeurs, il eut été difficile qu'elle en choisît qui lui fussent personnellement

( x ) « .... Il marques de Bergas.... agiunse che non passariano quatro annicheV. M., sevoleva mantenere questi Stati, saria forzato di servirsi di quelli che sono desviati di nostra santa fede, se non faceva discendere del cielo ali padri et avi di quelli che vivono al présente ... » (Lettre de la duchesse de Parme au roi, du 44 juin 4566 : Ârch. de Simancas, Eslado, leg. 530.)

(*) Lettre de fray Lorenzo au secrétaire Erasso, du 27 décembre 4565. [Correspondance de Philippe //, etc., t. H, p. xxvh.)

Ces propos du marquis de Berghes furent confirmés au roi par Granvelle, dans une lettre écrite de Rome, le 44 octobre 4566. Il s'exprimait ainsi : « Escribiéronme, al noviembre pasado, de Flandes unos « que el marqués decia que V. M. le ténia por doble, masque jamàs « platicô persona mas doblada que V. M., y otras cosas de este tono.... » (Arch. de Simancas, Estado, leg. 903.)

( 8 ) Lettre de la duchesse de Parme au roi, du 43 janvier 4563. (Correspondance de Philippe U, etc., 1. 1, p. 235.)

(*) Lettre d'Alonso del Canto au roi, du 22 avril 4566. [Ibid., J>. 444.)

plus désagréables. Montîgny venait de lui donner un nouveau sujet de suspecter ses sentiments, en s'arrêtant, à Paris, chez les Châtillons, ses parents, que Philippe regardait comme des ennemis déclarés de la religion» et de l'Espagne; le cardinal de Granvelle, depuis quelque temps déjà, lui avait signalé, en les présentant sous le jour le plus défavorable, les relations fréquentes de- Montigny avec cette puissante famille française (*).

Mais Philippe — nous l'avons dit déjà — savait dissimuler son ressentiment. Il reçut Montigny ainsi qu'il aurait fait l'un de ses vassaux pour lequel il aurait eu le plus de bienveillance ; leur premier entretien ne dura pas moins de deux heures, et il fut suivi, à peu de jours d'intervalle, d'une seconde audience tout aussi .longue. Philippe se plut à tranquilliser l'envoyé de sa sœur, qui lui exprimait la crainte, où l'on était aux Pays-Bas, qu'il n'eût une opinion désavantageuse de beaucoup de personnes, et même de quelques-uns des principaux seigneurs; il l'assura qu'on avait cette idée à tort, qu'il était fort satisfait de tous les seigneurs, dont il n'avait pas oublié les bons et grands services ( 2 ). Montigny, qui pourtant ne

( ! ) Lettre du 48 juillet 1565. [Correspondance de Philippe 11, etc., t. I, p. 359.)

(*) Presque au moment où il donnait ces assurances à Montigny, il écrivait, de sa main, sur une lettre (du 22 juin) par laquelle la duchesse de Parme l'engageait à remercier les seigneurs des bons offices qu'ils avaient faits auprès des états de leurs gouvernements au sujet de la modération des placards, les paroles suivantes, qui découvrent ses véritables sentiments : « Bueno es esto, y dévenla de haber visto ellos,

manquait pas de perspicacité, se laissa prendre à ce langage cauteleux, à ces démonstrations fallacieuses : « Je puis asseurer Vostre Altèze — écrivit-il à la « duchesse de Parme — que je trouve à Sa Majesté « toute la bonne affection, amour et volunté, tant vers ce nostre pays que vers tous ses subgectz et bons série viteurs de delà, que ung prince doibt et peult avoir « en droit ses subgetz ; et de ma part, ne me sçauroye « assez louer de la faveur bonne et bénigne audience « qu'il me donne toutes les fois que je la demande ou « luy parle de ses affaires ( J ). »

Fidèle à ses instructions, Montigny s'était attaché à démontrer au roi l'urgence d'abolir l'inquisition, de sanctionner un projet de modération des placards dont il était porteur ( 2 ), et d'accorder un pardon général :

c y deven de querer que yo se lo alabe, para mostrar alla qu'es de mi v <i voluntad : con que podria ser que hubiesen atraido à algunos eslados « al parecer que han dado. » Ce qui peut se traduire ainsi : « Gela est « bon ! Ils doivent avoir vu cette lettre, et ils désirent sans doute que « je les loue de leur conduite, pour montrer là-bas que c'est de ma « volonté qu'a été faite la modération des placards ; peut-être même se « sont-ils servis de ce moyen afin d'obtenir de quelques-uns des états « l'avis que ceux-ci ont donné. » (Arch. de Simancas, .Estarfo, leg. 529.) (') Lettre du 2 août 4566. (Arch. de Siraancas, Eslado, leg. 533.) ( s ) L'extrait suivant de l'instruction de Berghes et de Montigny fera connaître l'esprit dans lequel était conçu ce projet de modération des placards qui r rédigé par le conseil privé, sanctionné par le conseil d'État renforcé des chevaliers de la Toison d'or et des gouverneurs des provinces, avait obtenu aussi l'assentiment de la plupart des états provinciaux :

« Pour monstrer Tordre que l'on a tenu en ceste modération, Ton y a plus prez suyvy le droict escript et la forme par laquelle furent les bons empereurs, du temps de l'Église primitive, ont trouvé moyen d'extirper l'hérésie et donner progrès à la religion chrestienne, assa-

Philippe ne s'en montra pas convaincu ( il répondit au député belge que c'était là des choses de grande conséquence ; qu'il voulait y réfléchir mûrement. Sur

voir : par tascher à destruyre leur faulse doctrine, leurs assemblées et conventicles , leurs ministres , empescher l'administration de leurs superstitieulx sacremens, hoster leurs livres, et obvier aux disputes fréquentes dont principalement tout ce mal d'hérésie procède. Par quoy toutes ces choses sont, par ledict concept, deffendues sur paine de la hart contre les autheurs, dogmatiseurs, réceptateurs et tous séducteurs des aultres.

« Laquelle peine de la hart, comme la plus infâme et propre pour séditîeulx, larrons et perturbateurs du repoz publicque, a esté choisie, pour ce aussi qu'ilz la redoubtent le plus, et que celle du feug plusieurs de telz trompeurs ont cy-devant affecté, pour estre célébrez au martyrologe de leurs sectes. • *

« Mais, quand au povre populace séduyct et circonvenu par les ruses et finesses de telz faulx dogmatiseurs et trompeurs, les peines ont esté modérées et la plupart délaissées à l 'arbitra ige des juges, selon la qualité ou fréquence du délict, affin que cela ne demeure impuny : faisant grâce aux pénitens pour la première fois, et aux pertinaces apposant peine de bannissement perpétuel hors des pays de par deçà, sur la hart, avec les aultres poinctz amplement reprins en la forme de ladicte modération, selon les circonstances aggraviantes ou alléviantes en chascun desdicts cas, comme en bonne justice il fault mesurer lés peines avec les délictz. »

Le comte d'Egmont écrivait au roi, le 3 mai :

« Madame envoie à V. M. ung concepte de quelque forme de modération des plaça rs, quy semble à beaucoups de bons serviteurs et vasaulx de V. M. quy pouroiet fère pour donner contentement aux bons, et que par-là nottre religion catholique recevroiet plus de bien que non par ceulx d'à présent, pour n'ettre iceulx observées. Mes si V. M. consent à laditte modération, V. M. donnerat parla unggrandt coup de bâton aux sectères : car ilz seront contrains de sortir le pais, estans iceulx pla-cars modérés et opservés, comme je ne double qui seront. Et, quant à moi, V. M. se peult asseurer que je m'y emploiray lors de tout mon povoir, comme je ne doute que feront le mesmes tous les signeurs et gouverneurs; et davantaige, V. M. asseurat ses païs, lesquelz pour le présent sont en mauvais estât, et non sans danger. »(Arch. de Simancas, Estado, leg. 530 )

de nouvelles instances de Montigny, il finit par lui dire qu'il se déciderait au château de Valsain, où il devait aller retrouver la reine ( ! ). Il commanda à Hopperus , arrivé depuis plusieurs semaines à Madrid pour remplacer Charles de Tisnacq dans la charge de garde des sceaux des Pays-Bas , à Tisnacq luimême, au secrétaire d'État Josse de Courtewille et au secrétaire pour la correspondance allemande Pfinzing d'aller l'attendre à Ségovie.' Le 25 juin il partit pour le Pardo ( 2 ). Il rejoigpit la reine le 8 juillet ( 3 ).

Il avait mandé au château de Valsain les membres de son conseil d'État : le duc d'Albe, le prince d'Eboli, le comte de Feria, le prieur don Antonio de Tolède, don Juan Manrique, Luis Quijada; il leur ordonna de délibérer, sur les mesures qu'exigeait la situation de ses États de Flandre, avec les trois ministres belges Hopperus, Tisnacq et Courtewille.

Nous avons, dans l'ouvrage d'Hopperus sur les troubles des Pays-Bas ( 4 ), un résumé de ces délibérations } mais il ne répond qu'imparfaitement à la curiosité du lecteur : il est diffus et sec ; il ne donne aucune idée des débats qui eurent lieu dans le sein du conseil ; on n'y voit pas les avis qu'exprimèrent individuellement les personnages considérables appelés

( 1 ) Lettre de Montigny à la duchesse de Parme, du 29 juin, dans la Correspondance de Philippe II, etc., 1. 1, p. 426.

(*) Lettre de Tisnacq à Viglius, du 29 juin.

( 8 ) Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 21 juillet.

(*) Recueil et mémorial des troubles des Pays-Bas, part. III, chap. IV.

Cabrera (Felipe li, liv. VII, chap. IV, pp. 400 et suiv.) copie, presque mot pour mot» ce chapitre d'Hopperus,

à formuler des propositions dont le sort dés Pays-Bas allait dépendre.

Montigny, qui s'était rendu au château de Va Isa in sur l'invitation du roi, fut mortifié de n'avoir pas été admis à ce conseil ; le caractère dont il était revêtu, sa qualité de chevali/er de la Toison d'or, lui paraissaient mériter qu'on lui fît cet honneur (*). Tisnacq et Hopperus en jugeaient de même; il n'avait pas tenu à eux que l'envoyé du gouvernement des Pays-Bas ne fût entendu dans des discussions auxquelles il avait un si grand intérêt : mais le roi avait résisté à leurs instances ( 2 ). Montigny venait de lui présenter un mémoire où il insistait sur l'abolition de Finquisi- ' tion, la modération des placards et le pardon général, en demandant, de plus, que la gouvernante fût autorisée à faire aux placards, de l'avis des conseils d'Etat et privé, les changements ultérieurs dont la nécessité serait reconnue ; qu'il lui fût envoyé « quel- « que bonne et grande provision d'argent; » que le roi écrivît une « bonne lettre » au prince d'Orange, car, disait-il, ce seigneur « est personnage de grand « service et qui a grand crédit au pays et hors du « pays, etc. ( 3 ). »

Le 26 juillet, Philippe II réunit en sa présence ses

f 1 ) Lettre d'Alonso de Laloo au comte de Homes, écrite de Ségovie, le 3 août 4566, dans Montigny' s levenen dood, Bylage, p. 42.

(*) « ... Egimus sedulô apud regem ut Monteniacus particeps esse posset concilii ; verum id nunquam quivimus impetrare.... » [Joach. Oopperi epislolae ad Viglium, p. 94 .)

(») Ce mémoire, en date du 20 juillet, est aux Archives de Simancas, E8ta<lo,)eg 533.

ministres espagnols et belges, pour qu'ils lui fissent rapport de ce qu'ils avaient conclu (*). Après qu'il lui en eut été donné connaissance, il se prononça sur les trois points sollicités par le gouvernement des Pays-Bas, en ces termes : que, l'exercice de la juridiction épiscopale étant établi comme de droit appartenait, il était content que l'inquisition apostolique cessât ; qu'il n'était point opposé à la modération des placards, mais que le projet qu'on lui avait soumis lui paraissait exiger des changements et qu'il en réclamait un autre ; qu'il autorisait la duchesse de Parme à accorder grâce et pardon, non-seulement aux confédérés, mais encore à tous ceux qui avaient contrevenu aux édits sur la religion. Au surplus, il persistait dans l'intention, qu'il avait annoncée déjà à la gouvernante (*), de se rendre aux Pays-Bas, et assurait qu'il y serait au printemps de 1567, au plus tard( a ).

A l'issue du conseil, Hopperus et Tisnacq, par ordre du roi, communiquèrent à Montigny ce qui y avait été résolu. Montigny leur dit que cette résolution n'était pas « acertée » ( 4 ), car le point essentiel pour

t 1 ) Lettre de Montigny à la duchesse de Parme, du 2 août, déjà citée. — Hopperus, Mémorial, part. III, chap. V.

(*) Dans une lettre du 6 mai.

( 3 ) Il notifia ces déterminations à la duchesse de Parme par une lettre française, du 34 juillet, qui a été publiée, dans la Correspondance de Marguerite d'Autriche, par le baron de Reiffenberg, p. 75.

( 4 ) Cette expression, empruntée à l'espagnol acertado, n'a pas son équivalent littéral en français. Le dictionnaire de l'Académie donne à acertado la signification de prudent.

la tranquillité des Pays-Bas, c'est-à-dire la modération des placards, restait en suspens, et les termes dans lesquels était conçu l'article de l'inquisition pouvaient faire naître des difficultés nouvelles; qu'elle entraînerait la perte du pays ; qu'il ne doutait pas qu'en l'apprenant, tous les seigneurs n'abandonnassent la duchesse de Parme et ne se retirassent chez eux ; qu'on voyait bien que le roi faisait peu de cas des provinces belgiques, lesquelles n'étaient qu'un morceau de terre pour lui qui possédait tant de royaumes ( ! ) ; qu'en se décidant ainsi dans un sens tout à fait opposé à son service et aux remontrances qui lui avaient été faites , il confirmait l'opinion, où l'on avait toujours été aux Pays-Bas, qu'il se défiait des seigneurs et même de la gouvernante. Tisnacq et Hopperus lui repartirent que telle était la volonté du roi, et que Sa Majesté y avait mûrement réfléchi. Il répliqua que le roi était le maître, mais que, quant à lui, il ne satisferait pas à la charge qui lui avait été donnée, ni à ses devoirs de vassal, s'il ne protestait que son avis était contraire à la décision prise. Il les requit de rendre un compte fidèle au roi de ce qu'il venait de leur dire, en les prévenant qu'il s'en expliquerait de la même façon avec Sa Majesté. C'est ce qu'il fit dans la soirée ( 2 ), et avec une telle liberté que Philippe changea de couleur,

f 1 ) « .... Queparecia que se dava à S. M. mu y poco por aquel pedaço de tierra, por tener mucbos reynos.... » (Lettre d'Alonso de Laloo, du 3 août, ci-dessus citée.)

(*) Lettre.de Montigny à la duchesse de Parme, du 2 août 4566» déjà citée. — Lettre d'Alonso de Laloo, du 3 août.

lui qui n'en changeait guère ('). En le quittant, il alla trouver Ruy Gomez, auquel il tint un langage plus libre (encore : il ne croyait pas — telles furent les propres expressions dont il se servit — que le roi fût catholique, puisqu'il mettait en danger de se perdre les âmes de tant de millions de ses sujets ( 2 ).

Qu'eût donc dit Montigny, s'il avait pu se douter tjue ces concessions jugées par lui insuffisantes., le roi les regardait comme excessives, et qu'il ne les faisait qu'avec des restrictions mentales qui en devaient détruire toute la portée? Le 9 août, en effet, Philippe appela au château de Valsain le notaire Pedro de Hoyos, et, en présence du duc d'Albe r du licencié Francisco de Menchaca et du docteur Martin de Velasco, il lui déclara qu'en autorisant la duchesse de Parme à pardonner à ceux qui s'étaient compromis dans les troubles des Pays-Bas, il n'avait pas agi librement ni spontanément ; qu'il y avait été forcé par les circonstances, et l'avait fait pour éviter de plus grands maux ( 3 ) ; que cette autorisation ne pouvait donc ni en droit ni en raison l'obliger ( 4 ) ;

(') « Mons. de Montigny replicômuy libremente, y basta que puso color à S. M. » (Lettre d'Alonso de Laloo, du 3 août.)

(*) « .... Se llegô mons. de Montigny a Ruy Gomez, al quai hablô en la misma sustancia, .y aun le dixo mas, que no creya que S. M. era cathôlico, pues ponia en peligro de danarse tantos millones de animas. » (Jbid.)

(*) « .... Cum itaque certissimum sit Suam Majestatem non libère

nec sponte sua autinnata sibi clementia et benignitate usum esse, sed gravissions his nécessitât ibus quae justissimam eau sa m cuicumque , quantumvi3 constantissimo aut potentissimo régi, praecipue catholico* .praeberent.... »

(*) « .... Ob idque sïmiliter certissimum esset praefatam veniam ac

qu'en conséquence, il se réservait le pouvoir de punir les auteurs des délits commis contre la religion ou contre sa souveraineté, et spécialement ceux qui en avaient été les principaux instigateurs ('). II ordonna à Hoyos de dresser acte de cette déclaration, qui pour le moment devait demeurer secrète, mais qui serait rendue publique en temps opportun ( 2 ). Trois jours après, il chargea le grand commandeur de Castille^ son ambassadeur à Rome, de faire connaître confidentiellement au pape que, l'inquisition ayant été établie aux Pays-Bas par les souverains pontifes, l'abolition qu'il en avait accordée ne pouvait avoir de force qu'avec le consentement du saint- siège; que, si le nouveau projet de modération des placards qui lui serait soumis devait, en quoi que ce fût, affaiblir le châtiment des mauvais , il y refuserait son approbation ; que le pardon général ne concernait pas les délits qui étaient du ressort de l'autorité ecclésiastique. « Ainsi — disait-il au grand commandeur — vous « pouvez assurer Sa Sainteté que, avant de souffrir « la moindre chose qui porte préjudice à la religion « et au service de Dieu, je perdrai tous mes États, et

induIgentiam.... N nullo tamen jure nullaque ratione Suam Majestatem obligare...* »

(') « .... Réserva ns et reservatam esse censens potestatem et facilita tem sibi omni jure divino et bumano coucessam et competentem, eadem delicta et crimina puniendi et castigandi, praecipue in eos et contra eos qui duces et capita seditionum et crimimim fuerunt.... »

( 2 ) « .... Cujus suae declarationis, testationis, reservatioois petiit et mandavit fieriet confici publicum instrumentum, suo quidem tempore ostendendum et publicandum, nunc vero.justis de causis et rationibus secretum et celandum. » (Arch. deSimancas, Estado, leg. 531.)

« perdrais même cent vies, si je les avais, car je ne « pense ni ne veux être seigneur d'hérétiques. Vous « l'assurerez aussi que je tacherai d'arranger les « choses de la religion aux Pays-Bas, si c'est possible, « sans recourir à la force, parce que ce moyen entraî- « nera la totale destruction du pays, mais que je suis « déterminé à l'employer cependant, si je ne puis « d'une autre manière régler le tout comme je le « désire ; et, en ce cas, je veux moi-même étrel'exé- « cuteur de mes intentions, sans que ni le péril que « je puis courir, ni la ruine de ces provinces et des « autres États qui me restent, puissent m'empêcher « d'accomplir ce qu'un prince chrétien et craignant « Dieu est tenu de faire pour son saint service, le « maintien de sa foi catholique, l'autorité et l'honneur « du saint-siége ('). » Dans le même temps, il écrivit à la duchesse de Parme, pour qu'elle préparât la levée, en Allemagne, de trois mille chevaux et dix mille gens de pied (*). Et, comme elle venait de lui mander qu'on ne cessait d'insister auprès d'elle sur l'assemblée des états généraux; que les seigneurs la réclamaient aussi vivement que le peuple; que le comte d'Egmont, après lui en avoir parlé huit ou dix fois, lui avait dit enfin que, si elle ne les convoquait j>as, ils se réuniraient d'eux-mêmes (*), il lui renouvela la défense, qu'il lui avait faite dans des

(') Correspondance de Philippe II, etc., t. I, p. ^45. (*) Lettres françaises du roi, du 43 août, dans la Correspondance de Marguerite d'Autriche, pp. Jô6 et 459.

f 1 ) Correspondance de Philippe II, etc., t. I, p. 432.

dépêches précédentes, de permettre cette convocation *c sans en avoir premiers aultres nouvelles de lui (*). »

La position de Montigny à la cour d'Espagne devenait plus pénible de jour en jour. Les deux ministres belges à cette cour, Tisnacq et Hopperus, ne secondaient pas ses démarches; ils se montraient plus jaloux de faire preuve de dévouement à leur souverain que de remplir leurs obligations envers leur patrie f). Ce qui augmentait encore les ennuis de Montigny, c'était les retards que souffrait l'arrivée du marquis de Berghes.

Berghes n'avait accepté qu'avec répugnance la mission qui lui avait été donnée; il tenait pour certain — il l'avait dit à la duchesse de Parme — que son voyage ne produirait aucun fruit ( 3 ). Lors du départ de Montigny, il avait signifié à la gouvernante qu'il ne voulait plus aller en Espagne, et il avait fallu que

(') Lettre française du 43 août, dans la Correspondance de Marguerite d'Autriche, p. 449.

(') Montigny disait à la duchesse de Parme, dans sa lettre du 2 août •déjà citée : « Votre Altèze se asseure je n'ay trouvé icy assistance « aucune ; mesmes que j'ay requis diverses fois et offert au président « Tisnacq nous assembler sur ces affaires, depuis ma venue, par « ensemble et monsieur Hopperus, pour communiquer, puisque estions « tous içy pour Je service du roy et de nostre patrie : jamais je ne i'ây « peu obtenir..». »

Dans sa lettre du 3 août au comte de Homes, Alonso de Laloo raconte une altercation qui eut lieu, le 4«* août, à la table d'Hopperus, entre Montigny et Tisnacq, sur ce que ce dernier avait dit que la noblesse belge eût* mieux fait de présenter requête pour l'observation du concile de Trente que pour la modération des placards et l'abolition de l'inquisition. 9

(*) Correspondance de Philippe II, etc., t I, p. 407.

Montigny et Egmont se joignissent à la duchesse pour le faire revenir sur cette détermination ( ! ).

Le 1 er juillet enfin, il s'était mis en route, voyageant la plupart du temps en chariot, car il n'était pas entièrement rétabli de sa blessure ( 2 ) ; aussi, le 19, il avait à peine atteint Lusignan, à quelques lieues au delà de Poitiers. Là il hésita à poursuivre son chemin : il était accablé de la chaleur et souffrant d'anciennes infirmités que la fatigue du voyage avait réveillées ; il semblait aussi qu'il eût quelque pressentiment de la fin qui l'attendait en Espagne. Après bien des réflexions, il se décida à envoyer son majordome Aguilera à Montigny, afin de savoir si le roi tenait absolument à ce qu'il se rendît à sa cour, ou s'il voulait l'autoriser, vu le mauvais état de sa santé, à retourner aux Pays-Bas ( 3 ).

Aguilera trouva Montigny à Ségovie. Il eut avec lui une conférence secrète, de quatre heures, dans un monastère situé hors de cette ville; Alonso de Laloo, secrétaire du comte de Horries, y assistait ( 4 ). C'était le 24 juillet dans la nuit. Le lendemain , Montigny conduisit Aguilera au château de Valsain. Le roi, après avoir entendu le majordome du marquis de Berghes, se montra sensible à l'indisposition de ce seigneur ; il dit à Aguilera qu'il instruirait Montigny de sa résolu-

(') Correspondance de Philippe 11, etc., t. I, p. 449. (') lbid., p. 428.

( 8 ) Lettre d' Alonso de Laloo, du 3 août 4566, déjà citée. ( 4 ) Le comte de Htrnes l'avait envoyé en Espagne pour solliciter, auprès du roi et de ses ministres, plusieurs affaires qui l'intéressaient

lion sur la demande de son maître. Quelques jours se passèrent ainsi. Plus d'une raison autorise à croire que déjà Philfppe nourrissait des projets de vengeance contre Berghes et Montigny : il lui importait donc que Berghes ne rebroussât pas chemin. Le 1 er août, il fit délivrer à Aguilera une lettre, écrite de sa main, où il exprimait au marquis, dans les termes les plus affectueux, le désir de le voir et de prendre son avis sur les affaires des Pays-Bas. Il venait de se refuser aux instances de Montigny pour obtenir son congé ( l ). Berghes attendait à Bordeaux le retour de son messager. A la réception de la lettre du roi, il se remit en route. Arrivé le 16 à Ségovie, il se présenta dès le lendemain au château de Valsain; Philippe l'accueillit avec des témoignages de bienveillance non moins empressés que ceux qu'il avait prodigués à Montigny. De même que ce dernier, il fut logé au château, et, comme il était gentilhomme de la chambre, il se vit appelé à en remplir immédiatement les fonctions : c'était lui qui chaque matin réveillait le roi, qui le servait à table quand il dînait en public. Rien dans les paroles ni dans l'air du monarque n'était de nature à lui inspirer des craintes ou de la défiance. Une circonstance toutefois aurait pu exciter son attention : les principaux seigneurs de la cour ne lui avaient pas rendu visite à son arrivée, tandis que Montigny avait reçu d'eux cette marque de courtoisie ( 2 ).

(') Lettres d'Alonso de Laloo, du 3 août, et de Montigny, du 2 août, déjà citées.

(*) Lettre d'Alonso de Laloo au comte de Hornes, écrite de Ségovie,

Bcrghcs et Montigny eurent,-le 22 août, une longue audience du roi, qui les reçut encore le 24, et les renvoya ensuite à Ruy Gomez et au duc d'Albe, avec lesquels ils conférèrent pendant plusieurs jours ( , ). Mais ces conférences ne pouvaient aboutir à rien, car on voulait seulement amuser les envoyés belges : quand on faisait semblant de discuter avec eux, les résolutions du roi étaient déjà prises, de l'avis de ses ministres espagnols.

Les dépêches reçues en dernier lieu des Pays-Bas représentaient la situation de ces provinces comme s'aggravant d'heure en heure ( 2 ). Bientôt* après il en arriva de plus fâcheuses encore. Elles annonçaient un saccageaient général des églises et des monastères. A l'imitation de ce qui s'était passé en France en 1561 et 1562, les calvinistes belges avaient juré la destruction des images et de tous les autres objets qui à leurs yeux étaient des symboles de l'idolâtrie.

Les premiers avis de ces actes de vandalisme qui parvinrent au bois de Ségovie étaient contenus dans des lettres du 17 et du 18 août qu'y apporta, le 3 septembre, un Espagnol, Lope del Campo, expédié en courrier par la duchesse de Parme ( 8 ). Philippe II

le 31 août, dans Montigny' 8 teven en dood, Bylage, pp. 49 et suiv.

Fourquevaulx mandait à Charles IX, de Ségovie, le 23 août : « Le « marquis de Berghes est arrivé, et n'a esté ny n'est veu de guères bon « œil de personne, et luy sçait-on mauvais gré, entre autres choses, de « la longueur dont il a usé à venir. »

(') Lettre d'Alonso de Laloo, du 34 août, déjà citée.

(*} « Les choses vont, d'heure en heure, et de degré en degré, de mal en pis, » écrivait la duchesse de Parme au roi, le 8 août.

( 5 ) Correspondance de Philippe //, etc., 1. 1, pp. 447 et 449. — Lettre

était indisposé en ce moment : à la suite d'une excursion qu'il avait faite, le 31 août, à la Chartreuse de Paular, distante de deux lieues du château de Valsain, il avait éprouvé des douleurs à la tête et aux épaules ('). En apprenant ces nouvelles, il fut saisi d'une fièvre violente (*). Il s'en ressentait encore lorsque, le 8 septembre, arriva un second courrier porteur des lettres de la duchesse de Parme des 19, 22 et 29 août ( 3 ), qui complétaient le récit des dévastations exercées par les iconoclastes, et faisaient connaître les concessions auxquelles la gouvernante s'était vue obligée de souscrire.

d'Alonso de Laloo au comte de Homes, du 20 septembre, dans Montigny's leven en dood, Bylage, p. 26.

(') Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 4 4 septembre.

(*) 11 écrivait au cardinal de Granvelle, le 27 novembre : « Je ne « pourrais vous exprimer à quel point m'ont affligé les dévastations et « pillages des églises de Flandre : aucune perte que je ferais persono nettement ne pourrait me donner plus de peine que la moindre offense « et irrévérence faite à Notre-Seigneur et à ses images, ayante cœur « son service et son honneuf par-dessus toutes les choses de ce « monde. » (Correspondance de Philippe 11, etc., t. 1, p. 489.)

On attribua généralement aux nouvelles venues des Pays-Bas la maladie du roi « Muchos » — dit Alonso de Laloo au comte de Homes, dans sa lettre du 20 septembre — « piensan ser causa del mal el senti- « miento que S. M. debe aver tenido de las nuevas de alla, porque « aunque no oviesse leydo sus cartas quando le vinôla calentura, avia « ya hablado Lope del Campo, y dado cuenta de lo que avia sucedido . « en Ypre y otras partes de Flandes. »

Hopperus mande aussi à Yiglius, le 4 octobre: «.... Unum dicam, « quod rex, Jeviter prius aegrotans, accepto priore nuncio, iatertianam « febrem mox incidit : quodque, eâ liberatus, allato secundo nuncio, « recidivam passusest.... Multos pu tare id non alia re, quam hac sola, « essefactum.... » (Joach. Hopperi s Epistolae, p. 4 03.)

( 8 ) Les lettres des 22 et 29 août ont été publiées dans la Correspondance de Marguerite d'Autriche, pp. 482 et 487. Celle du 49 est restée inédite.

L'exaspération des Espagnols contre les Belges, et surtout contre les chefs de la noblesse, était extrême : ils imputaient à ceux-ci tout ce qui s'était passé ; ils étaient persuadés que les églises n'auraient pas été saccagées, si les seigneurs eussent voulu y mettre obstacle ( l ) ; ils disaient qu'au cas où les iconoclastes se seraient permis, en quelqu'un de leurs villages, les attentats auxquels ils avaient osé se livrer dans les villes principales du roi, les seigneurs ne l'auraient pas toléré; que c'était une chose inouïe, qu'il n'y eut eu personne pour prendre la défense de Dieu et du souverain ( 2 ). Ils s'indignaient aussi des concessions arrachées à la gouvernante; ils trouvaient qu'elles ne tendaient à rien moins qu'à assurer à chacun la liberté de vivre à sa guise. Les prédicateurs ne se contentaient pas de recommander à leur auditoire de prier Dieu pour le rétablissement de la religion aux Pays-Bas ; ils reprochaient aux Espagnols de rester chez eux les bras croisés, tandis que , dans ces provinces , on violait la sainte Eglise, leur mère ( 3 ).

(') « .... Se publica aqui que oviera buena resistencia, si do faltâra la voluntad, y que en todo ba avido, de parte de VV. SS., mucbo descuido, tibieza y floxedad. » (Lettre d'Alonso de Laloo au comte de Homes, du 20 septembre.)

(*) « Tienen por verdadero que si qualquier numéro de aquellos vellacos se atreviera de atentar en qualquier village de VV. SS. lo que an acometido en las principales villas de S. M., que ballaran estorvo, y que ba sido cosa rezia que no aya parecido nadie que lomasse la voz de Dios y del rey. » (Ibid.)

( 8 ) « .... Se babla tanto en ello que aun los predicadores en sus sermones bazen mention de rogar â Dios por las cosas de Flan des, con reprébension â los Espanoles que estân aqui con los brazos cruzados, dexando violar alla la santa madré Yglesia. •

Berghes, Montigny, Tisnacq, Hopperus et tous les Belges qui se trouvaient à Ségovie , étaient consternés ( l ). Ils prévoyaient les maux qu'attireraient sur leur patrie les désordres dont elle venait d'être le théâtre, car ils ne doutaient point que tôt ou tard le roi ne se vengeât des offenses qui y avaient été faites à son autorité et à la religion ( 2 ). Leur situation était pleine de désagréments et d'embarras, au milieu d'une population ouvertement hostile à leur pays; ils n'osaient presque plus se montrer en public ( 3 ).

(*) Leurs correspondances montrent Jes sentiments qu'ils en éprouvaient.

« Madame, j'ay entendu, à mon très-grand regret, Testât présent des affaires de par delà, et les désordres et insolences qui s'y font, que j'ay grandement resentu, comme je doibz, estant vassal et serviteur de S. M. et pour estre de la patrie; et n'euisse jamais pensé que les choses fussent venues si avant et que ce peuple se fût tant dismandé. ... » (Lettre de Montigny à la duchesse de Parme, du 49 septembre, dans la Correspondance de Philippe II, etc., t. I, p. 465.)

«....Quod autem hic repetam, quo pacto lnmentabilis ille status rerum nostrarum nos hic omnes afflixerit ac consternant, nihil puto esse opus ; » (Lettre d'flopperus à Viglius, du 4 octobre, dans Joach. Hopperi Epistolae, p. -103.)

« Je ne sçauroye présentement que répondre sur voz lettrés du xix* du passé, saulf de déclarer l'extrême regret que avons eu tous joinctement des choses si scbandaleuses et ignominieuses que sont advenues par delà, à si notable déshonneur et mespris de toute la nation.. . » (Lettre de Tisnacq à Viglius, du 24 septembre.)

« Son las desvergtienças taies que no pudieran ser mayores, y tan énormes scândalos, que S. M. tiene muy grande razon de sentirsey estar indignadô deello... No creo que ay genero de insolencia ni de desacato a Dios y al rey que no se aya cometido.... » (Lettre d'Alonso ' de Laloo, du 20 septembre.)

( a ) « .... S. M. tarde 6 temprano no podrâ dexar de vengarse de tan gran desacato.... » (Lettre d'Alonso de Laloo au comte de Hornes, du 26 septembre, dans Montigny s leven en dood, Bylage, p. 33.)

( 3 ) « .... Las nuevas que an venido an alborotado en tanta manera que

La fièvre quitta Philippe II le 15 septembre. Il put, quelques jours après, recevoir le seigneur de Saint- Sulpice, que Charles IX et Catherine de Médicis venaient de lui envoyer pour le féliciter sur la naissance de l'infante Isabel Clara Eugenia ; le lendemain il alla à la chasse. Au moment qu'il se croyait tout à fait rétabli, il eut de nouveaux accès ( ! ) dont il ne fut défi- • nitivement délivré qu'au commencement d'octobre ( 2 ).

Durant sa maladie, il n'avait pas laissé de prendre, chaque jour, connaissance des affaires ( 3 ). Le 1 1 septembre, il fit expédier une cédule à toutes les églises cathédrales de ses royaumes d'Espagne, afin qu'il fût rendu grâces à Dieu de l'heureuse délivrance de la reine, et prié pour la santé des membres de la famille royale ainsi que pour la conversion des hérétiques : il n'y était pas dit de quels hérétiques il s'agissait, mais personne ne se méprit à cet égard : il était évi-

los que somos de 'alla no osamos parecer entre gentes.... • (Lettre <f Alopso de Laloo, du 20 septembre.)

(') Le 24 septembre.

(') Lettres d'Alonso de Laloo au comte de Homes, des 20, 26 septembre et 4 octobre. — Lettres de Fourquevaulx à Charles IX et à Catherine de Médicis, des il et 27 septembre. — Lettres de Tisnacq à Viglius, des 24 septembre et 4 octobre.

(*) « .... Hoc, utputo, dignum est relatu, quod in hac ipsa adversa valetudine, nulium diem praeterire Sua Majestas passa est, quo non his de rébus vel in consilio tractari, vel ad se referri jusserit. » (Lettre d'Hopperus à Viglius, du 4 octobre, dans Joach. Hopperi Epistolae, p. 403.)

Ces informations confirment ce que rapporte Cabrera, liv. VIF, chap. VI : « En estetienpo enfermé el rey catôlico de calentura terciana « en el bosque de Segobia.... Nunca dexô los negocios, viendo i exa- « minando con gran cuidado todas las car tas de la duqucsa i otros «' papeles importantes sobre la materia.... »

dent que le roi avait en vue les Belges ( ! ). Il écrivit à la duchesse de Parme le 27 septembre, le 1 er et le 3 octobre, principalement pour lui faire savoir qu'il allait retourner à Madrid, afin de hâter les préparatifs de son voyage aux Pays-Bas, et lui réitérer l'injonction de ne pas convoquer ni laisser s'asscrûbler les états généraux ( 2 ).

Philippe quitta le château de Valsain le 7 octobre ; la reine, la princesse dona Juana, don Carlos et les princes de Hongrie en étaient partis quelques, jours auparavant ( 3 ). Il visita, en passant, l'Escurial, dont les constructions s'élevaient avec rapidité. Le 22 octobre il rentra à Madrid ( 4 ).

Les nouvelles qu'il recevait des Pays-Bas étaient de plus en plus alarmantes. Dans ses dernières dépêches, la duchesse de Parme lui déclarait que ce n'était pas seulement la religion, mais que c'était aussi sa souveraineté, qui se trouvait en péril. « La plupart des « sectaires, lui écrivait-elle, quoiqu'ils protestent de « leur dévouement à Votre Majesté, montrent tout « le contraire par leurs œuvres, comme s'ils ne conte naissoient V. M. pour roi, et fussent de volonté « de ne jamais souffrir ses commandements, sinon à « leur bon plaisir : de manière que pour aucuns la « religion n'est qqe le manteau ou le masque de leurs

t 1 ) Lettre d'Alonso de Laloo, du 20 septembre.

( 2 ) Les lettres des 27 septembre et 4«" octobre sont dans la Correspondance de Philippe II, etc., 1. 1, pp. 465 et 470 ; celles du 3 octobre dans le Supplément à Strada, pp. 456, 459, 461 .

( 3 ) Lettre de Tisnacq à Viglius, du 4 octobre.

(*) Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 2 novembre.

« prétentions ('). » Elle allait plus loin : elle disait tenir de bon lieu que des projets de partage des Pays- Bas avaient été formés par les chefs du mouvement révolutionnaire; que le Brabant était destiné au prince d'Orange, la Hollande au seigneur de Brederode, la* Frise et l'OverysseJ au duc Auguste de Saxe, la Gueldre aux ducs de Clèves et de Lorraine, la Flandre, le Hainaut et l'Artois au roi de France, avec le comte d'Egmont en qualité de gouverneur perpétuel et héréditaire ( 2 ). Enfin — et ceci était plus positif que les projets dont on lui avait parlé — elle mandait à son frère que le prince d'Orange, les comtes Louis de Nassau, d'Egmont, de Hornes et d'Hoogstraeten avaient tenu, le 3 octobre, à Termonde, une conférence secrète où il avait été question de lui résister, s'il venait avec une armée aux Pays-Bas ( 3 ). Toutes ces nouvelles causaient de grands . soucis à Philippe II. On remarqua, après qu'il fut revenu à JVfadrid, que, contre son habitude, il ne se laissait point voir en public, et qu'il s'abstenait même d'aller à la chapelle du palais , pour entendre la messe. Les placets qu'on avait coutume de lui présenter, lorsqu'il s'y rendait, il les faisait recevoir par ses aides de chambre, et remettre directement, sans les lire, aux secrétaires qu'ils concernaient ( 4 ). %

(') Lettre française du 27 septembre (inédite).

(*) Lettre du 45 octobre, dans la Correspondance de Philippe II, etc., t. I', p. 473.

( 5 ) Ibid.

(') « Le roy catholique n'a pas tous les contentements qu'il désire roit : car, en neuf jours qu'il a esté en cesle ville, ne s'est point laissé

Le 29 octobre, il appela ses ministres à discuter, sous sa présidence, le parti définitif auquel il s'arrêterait pour réprimer la révolte des Pays-Bas ('). Celui qui parla le premier fut le comte de Chinchon, don Pedro Fernandez de Cabrera y Bobadilla. Il s'exprima avec quelque véhémence sur les excès des Flamands, et opina pour que le roi lui-même allât y mettre fin. Tout autre que le monarque, dit -il , si grand et prudent qu'il fût, ne serait pas bien obéi, et les Allemands le verraient avec déplaisir. Le roi pourrait ne mener à sa suite que les gens de sa maison et de sa

voir, sinon à l'entrée de son palais, quand il vint ; et à son parlement, le trentième du paseé, il n'avoit que trois chevaux en sa compagnie; ne mesme il 'n'est sorty pour ouyr la messe, ains l'a Joujours ouye de la salle, par les treillis qui voyent en la chapelle. Et des requestes et pétitions infinies qu'on luy a présentées, il les a faictes prendre par ses valets de chambre, et envoyées, sans les lire, aux sieurs de son conseil, et ne s'en est 'voulu mesler. » (Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 2 novembre 4566.)

Le môme jour, Fourquevaulx écrivait à Charles IX: « Le roy.Test « reparti le 30 pour l'Escurial, afin d'y passer la Toussaint et d'y gagner « le jubilé. » '

(*) Nous rapportons les discussions du conseil tenu le 29 octobre, d'après Cabrera, Felipe //, liv. VII, chap. VII. StradI [De Bello Belgico, liv. VI) en donne une relation toute différente, sans indiquer la source jOÙ il Ta puisée. Cette relation nous parait apocryphe à plusieurs égards ; et, en tout cas, des deux historiens, Cabrera est celui qui mérite le plus de foi, lorsqu'il raconte un événement qui s'est passé en Espagne. D'ailleurs il fixe la date précise du conseil, que Strada parait n'avoir pas connue, et elle est d'accord avec les avis que l'ambassadeur de France, le seigneur de Fourquevaulx, transmettait à sa cour.

Cabrera cite, parmi les ministres- qui assistaient à la séance, le duc d'Albe, le prince d'Eboli, le prieur don Antonio de Tolède, don Juan Manrique, don Diego d'Espinosa, le comte de Chinchon et les deux secrétaires d'État, Gabriel de Zayaset Antonio Perez.

Strada désigne, de plus, le comte de Feria et l'évoque de Cuenca.

cour, ou très-peu de monde davantage ; si toutefois il

préférait être accompagné d'une armée , elle devrait

être telle qu'elle remplît les rebelles de terreur, et

qu'il pût exécuter librement ce qui aurait été résolu

par lui. Le prince d'Eboli et le président du conseil de

Caslille, don Diego d'Espinosa, appuyèrent l'opinion du

comte de Chinchon. Don Juan Manrique la combattit.

Se prévalant de l'exemple de Tibère, lorsqu'il envoya

Germanicus en Allemagne pour faire rentrer dans le

devoir les légions qui s'étaient soulevées , il proposa

que le roi se fit précéder d'un général qui lui ouvrirait

le chemin avec une armée, et qui, arrivé au duché de

Luxembourg, dont les habitants étaient restés loyaux

et catholiques , se mettrait en mesure de conquérir

les autres provinces, au cas que cela fût nécessaire.

Le duc d'Albe, prenant alors la parole, dit que, si

l'État seul était en péril par la révolte des Pays-Bas,

il ne serait point opposé à ce que le roi attendit, pour

la dompter, le moment où il pourrait se rendre dans

ces provinces, mais qu'il s'agissait de la défense de la

religion, du culte divin, des temples, des sacrements,

des images et des ministres de Dieu, et qu'il fallait,

obéissant à Dieu même, adopter des mesures immér-

diates contre ceux qui ne respectaient pas sa loi. « Sous

« prétexte de la religion, ajouta-t-il , les rebelles

« donnent carrière à leurs convoitises, à leur cruauté,

« à leur arrogance ; ils saccagent les temples et oppri-

« ment le pays. Leur méchanceté est arrivée à un tel

« point qu'il convient d'étouffer dans leur sang la '

« fausse doctrine dont ils sont imbus. On ne doit pas

« les recevoir en grâce, encore qu'ils se soumettent, à « moins qu'ils ne témoignent un sincère repentir et « une obéissance absolue à ce que. Sa Majesté jugera à « propos de lçur prescrire : par là une crainte salutaire « sera imprimée aux vassaux des autres royaumes

« qui seraient tentés de les imiter Le feu de la

« sédition aurait été éteinX dès le principe, si l'on « n'avait eu égard à tant de raisons alléguées par le « souverain pontife, par l'empereur, par d'autres « potentats et par la gouvernante : car, supposé même « que le peuple eût eu des griefs fondés, du moment « qu'il se soulevait, il n'y avait pas à hésiter, il « fallait châtier son insolence, afin qu'il ne s'habituât « pas à obtenir par l'émeute ce qu'il prétendrait « injustement. Le secours des lois et des ministres « ordinaires serait tardif; les circonstances réclament « des ministres extraordinaires et qui agissent avec « célérité. L'ordre à tenir dans cette guerre doit faire « l'objet d'instructions écrites, et il est nécessaire d'en « confier la direction à des capitaines capables. Quand « la mer est calme, il n'importe guère que le gouver- « nail soit tenu par des mains peu exercées ; mais, « dans la tempête, il est besoin d'un pilote expéri- « mente, généreux, sage ( ! ). »

Ce langage devait plaire particulièrement au roi ; peut-être même avait- il été concerté entre lui et le duc d'Albe. Il est bien probable en effet que,

f 1 ) « En el mar sosegado apeoas importaba enlregar el timon à quien no supiese mucho, pero en la tenpestad se fiase à esperlo, generoso, sabio. » (Cabrera, Fefipe II, liv. VII, chap. VU.)

décidé à employer la force contre les peuples des Pays-Bas , il avait déjà jeté les yeux sur don Fernando Alvarez de Tolède ('), comme sur le général le plus propre à commander ses troupes, et le ministre qui exécuterait le mieux le châtiment qu'il s'apprêtait à infliger à des sujets rebelles. Aussi le prince d'Eboli essaya-t-il sans succès de lui faire préférer le comte de Feria, dont le roi appréciait pourtant les hautes qualités, qui lui était même personnellement plus agréable que le duc d'Albe, mais qui, en cette occasion, n'aurait pas aussi bienrempli ses vues Q.

Le marquis de Berghes et le baron de Montigny, auxquels Philippe II demandait de temps en temps des avis qu'il était d'avance décidé à ne pas suivre, lui avaient, de leur côté, proposé d'envoyer au*. Pays-Bas le prince d'Eboli ( 3 ). Mais Philippe, quoique sa con-

(') Dans un avis ou mémoire du commencement d'octobre 1566, Fourquevaulx mandait à Charles IX : « Sera grand'chose si le duc d'Âlbe ne « passera premièrement pour aller dresser les affaires et recevoir la « masse, car il s'en est parlé au conseil qui s'est tenu le dimanche au « Bosc (au'bois de Ségovie) ; lequel duc a la goutte en ses deux pieds. »

Dans le public, on désignait le duc d'Albe, le comte de Feria, le marquis de Pescaire, le duc de Savoie et le duc de Parme comme ceux entre lesquels le roi devait faire son choix.

( a ) « El rey, inclinado al aver menester al duque i al castigo que ninguno.haria tan bien, aunque preferia en amor al de Feria, le pospuso. (Cabrera, 1. c.)

D'après un avis envoyé par Fourquevaulx à Charles IX, le 9 décembre 4566,1e comte de Feria aurait été blessé de la préférence donnée au duc d'Albe ; l'ambassadeur de France s'exprime ainsi : « Le comte de « Feria aura la vice-royauté de Naples ; il est si mal content de n'avoir « été fait général, et non le duc d'Albe, qu'il est homme pour se retirer a en sa maison. »

l 5 ) Correspondance de Philippe II, etc., t. II, p. 598.

fiance en Ruy Gomez fût sans bornes , était moins disposé encore à le charger d'une telle mission que le comte de Feria. Indépendamment des motifs, puisés dans les sympathies mêmes des Belges pour ce ministre, qui l'en auraient détourné, il avait trop besoin de lui auprès de don Carlos pour l'éloigner de son fils. Cabrera raconte que Berghes et Montigny, voyant infructueux tous leurs efforts, toutes leurs démarches afin d'obtenir que les Belges fussent traités avec équité et douceur, sollicitèrent le prince d'Espagne de se rendre aux Pays-Bas du gré ou sans le consentement •de son père ; qu'ils s'engagèrent , au nom de leurs compatriotes, à lui obéir et à le servir; qu'ils lui offrirent même, au cas qu'il allât dans ces provinces contre la volonté du roi, de prendre les armes en sa faveur (')■. Plusieurs raisons nous portent à ne pas ajouter plus de foi à ce récit qu'à celui de Brantôme sur les ouvertures antérieurement faites par le comte d'Egmont à don Carlos ( 2 ). La conduite de Berghes et de Montigny, durant leur mission en Espagne, fut constamment celle de loyaux sujets, de vassaux fidèles à leur souverain, en même temps que de citoyens dévoués à leur patrie. Don Carlos, à la vérité, sou h ai-

(') * El marqués de Berghe i mos. de Montiny proseguiau en la prâtica que el conde de Egmontdexôcomençada. Era que el principe, coq voluntad de su padre o sin ella, pasase à los Paises Baxos, donde le obedeceriau, servirian...., i si necesario fuese â su defensa, si iba sin beneplacito de su padre, harian armada para conservai le o reduxilleea su gracia.... » (Felipe //, liv. VII, chap. II, p. 396.)

Dans un autre endroit de son histoire (liv. VU, chap. XXII, p. 470), Cabrera dit que Montigny parla plusieurs fois en secret à don Carlos.

( 2 ) Voy. p. 465.

tait ardemment d'aller aux Pays-Bas, afin de se soustraire à la tutelle de son père( ! ); il était attentif à tout ce qui se passait dans ces provinces ; il recueillait avec avidité les moindres bruits qui en arrivaient (*). Mais on ne connaît aucun fait, il n'a été mis en lumière aucun document qui autorise à croire que ce prince fût désiré des Belges. Les personnages principaux de la nation n'ignoraient point son caractère et ses habitudes ; ils savaient combien peu de fonds ils pouvaient faire sur «a capacité ( 3 ). Ajoutons que, ni

(') Voy. la lettre de Diestrichstein à Maximilien IT, des Set 8 janvier 4567, dans Kock, Quellen, etc., p. 477.

(*) Dans une de ses lettres au comte de Homes (du 29 mai), Alonso de Laloo nous apprend que don Carlos, ayant su l'arrivée à Madrid d'un Espagnol, Pero Lopez, qui revenait des Pays-Bas, le fit immédiatement appeler, afin d'avoir des nouvelles de ce qui s'y passait.

On lit , dans un avis envoyé à Charles IX par Fourquevaulx , le 2 novembre 4566, que le prince (don Carlos) « a exorté les seigneurs « du conseil d'Ëstat et de guerre, un après aulire, et les a priez de « remonstrer au roy son père qu'il veuille embrasser vivement les « affaires de Flandres, et postposer toutes choses pour y remédier. •

( 8 ) Viglius écrivait à Granvelle, le 23 août 4564 : « L'on parle entre « dents de la venue de monseigneur nostre prince, au lieu du roy ; mais « je ne le croy ny ne seroit ce que convient ; et si toutefois il vient, l'on « en fera le mieulx que Ton pourra. » A quoi Granvelle répondait, le 40 septembre : « De la venue de monseigneur nostre prince aux Paysa Bas, au lieu du roy nostre maistre, il n'y a encores rien de résolu ; a et, à vous dire la vérité, je ne pense pas que ce seroit le remède des « affaires, et ce mé semble que moins il conviendrait, estant la royne « nostre maistresse enceincte, pour beaucoup de respecta....» (4 rchives ou Correspondance inédite de la maison d'Orange-Nassau, t.I, pp. 292 et 302.) — Nous avons donné, p. 470, note 3, l'extrait d'une lettre du prince d'Orange au comte Louis, son frère, du 2 novembre 4565, sur l'intempérance de don Carlos, et cité aussi, p. 283, note 3, ces quelques mots d'une lettre d' Alonso de Laloo au comte de* Homes, du 29 mai 4566 . « Le prince mène sa vie accoutumée. »

dans les actes si nombreux de la chancellerie de Philippe II que nous avons parcourus, ni dans les dépêches des ambassadeurs, ni dans les correspondances de Tisnacq, d'Hopperus, de Courtewille, ni enfin dans les lettres toutes confidentielles d'Alonso deXaloo au comte de Hornes et dans les écrits du prince d'Orange, on ne trouve le moindre indice de rapports intimes qui auraient existé entre les deux seigneurs belges et don Carlos (*).

Philippe ne donna pas connaissance d'abord à sa sœur du choix qu'il avait fait du duc d'Albe ; il ne se dissimulait point que ce choix produirait une impression détestable aux Pays-Bas ( 2 ) : il lui manda seulement qu'il avait résolu de se rendre dans ces provinces « si bien accompagné que les mauvais ne pussent se « flatter de mesurer leurs forces avec les siennes (*). »

C'était effectivement tout une armée qui allait être dirigée vers la Flandre. Philippe ordonna .à don Garcia de Tolède, son capitaine général de la mer, de

( l ) Nous sommes obligé de relever ici une méprise échappée à un illustre historien. Phescott (Hislory oflhereignof Philip the Second) cite un passage de la lettre du docteur Hernan Suarez de Toledo que nous faisons connaître dans le chapitre suivant, comme renfermant une allusion aux rapports de don Carlos avecBerghes et Montigny ; ce passage est le suivant : « Tambien ne liorado no haber parecido bien que V. A. « hablase d los procurations como dicen que lo hizo, etc. » Ainsi qu'on le verra, Hernan Suarez veut parler de la scène que don Carlos fit aux cortès de Castille. Le terme de procuradores ne permettait point d'équivoque à cet égard.

(') Ce fut seulement par une lettre du 30 décembre qu'il l'en informa. Voy. la Correspondance de Philippe II, etc., t. I, p. ctni.

(•) Lettre française du 27 novembre, publiée dans la Correspondance de Marguerite d'Autriche, p. 205.

transporter en Lombardie, où elle attendrait le duc d'Albe, la vieille infanterie espagnole qui occupait les garnisons des royaumes de Naples, de Sicile, de Sardaigne, et au duc d'Albuquerque, gouverneur de l'Etat de Milan, de doubler la force de la cavalerie qu'il y avait dans cet Etat. Le duc d'Albe trouverait ainsi réunis, à son arrivée en Lombardie, huit mille hommes de vieilles troupes espagnoles, auxquels s'ajouteraient trois mille hommes de nouvelle levée qu'il emmènerait avec lui. Il disposerait, de plus, d'un régiment d'infanterie allemande, commandé par le comte Albéric de Lodron, qui était venu en Italie pour le secours de Malte. En approchant des frontières des Pays-Bas, il appellerait à lui les gens de pied et de cheval dont le rassemblement avait été préparé en Allemagne, par la duchesse de Parme. Enfin, si ces forces ne suffisaient pas, il les augmenterait dans la proportion qu'il • jugerait nécessaire.

Les princes d'Italie pouvaient concevoir de l'ombrage de la concentration de troupes qui allait avoir lieu dans la Péninsule ; Philippe leur écrivit pour leur en expliquer le motif, et les assurer de ses dispositions amicales à leur égard. Il fit donner les mêmes assurances aux cantons suisses par le comte Juan de la Anguisola, qu'il chargea de résider auprès d'eux jusqu'après le passage de son armée le long de leurs frontières. Il envoya don Juan de Acuna au duc de Savoie, et don Bernardino de Mendoza au duc de Lorraine, afin que, en traversant leurs Etats, ses troupes y fussent pourvues de logement, de vivres et

des autres objets dont elles auraient besoin. Il fournit aupremier de ces pïinces un subside destiné à l'entretien de deux mille soldats italiens qu'il tiendrait sur pied pendant que l'armée espagnole passerait par son pays. Il chargea Francisco d'Ibarra, provéditeur général de ses armées et escadres, de toutes les dépenses de cette expédition, depuis le rassemblement des troupes en Italie jusqu'à leur arrivée aux Pays-Bas (').

Si l'on se rappelle que, l'année précédente, Philippe avait, avec la plus grande peine, comblé une trèsfaible partie du déficit qu'il y avait dans les finances des Pays-Bas, on se demandera sans doute comment il lui était possible de faire face aux frais d'un armement aussi formidable ( 2 ). Quelques explications sur ce point doivent avoir ici leur place. La flotte des Indes arrivée à Séville au mois de septembre avait apporté en or cinq millions et demi de ducats, dont onze cent mille étaient destinés pour le trésor royal et le reste pour les marchands : c'était le tribut le plus fort que l'Espagne eût jamais tiré du nouveau monde. Les règlements des Indes donnaient au roi la, faculté de disposer de la part des marchands, à condition de leur en payer l'intérêt; Philippe II en usa pour les quatre millions quatre cent mille ducats qu'ils avaient cette fois à recevoir ( 3 ). II fit, par

(') Lettre de Philippe II au grand commandeur de Castille, son ambassadeur à Rome, du 26 novembre 4566, dans la Correspondance de Philippe II, etc., 1. 1, p. 487. —Cabrera, liv. VII, chap. VII, pp. 447-448.

(*) La dépense en était évaluée à six ou sept millions d'écus. (Avis de Fourquevaulx à Charles IX, du 9 décembre 4566.)

( 8 ) Lettre deTisnacq à Viglius, du 24 septembre 4566.

l'entremise du Génois Nicolo Grimaldi, un emprunt considérable ('). Il donna à un autre Génois, moyennant trois cent cinquante mille écus, le monopole du débit des cartes à jouer. Il vendit à vie les offices de régidors : ce qui lui valut de grosses sommes. Il comptait sur des dons gratuits de la part des corlès de Castille et d'Aragon qu'il se disposait à convoquer, ainsi que de l'État de Milan f). Le royaume de Naples venait de lui accorder deux millions ( 3 ). Enfin il se flattait que le pape, mû par la sollicitude que lui inspirait le rétablissement de la religion catholique dans les Pays-Bas, ne ferait plus de difficulté de lui octroyer la cruzada, avec la continuation des subsides levés sur le clergé ( 4 ) : la crulzadà rapportait plus

(') Selon la lettre de Fourquevaulx, citée plus bas, il était, d'après les uns, de 800,000, et, d'après d'autres, de 4,500,000 écus.

{*) Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 41 septembre 4566.

( 8 ) Lettre d'Alonso de Laloo, du 90 septembre.

(*) Nous avons déjà parlé, dans le cours de ce livre (pp. 250 et 257), des cruzadas et des subsides du clergé. Nous croyons que quelques détails sur ces deux sources du revenu des rois d'Espagne seront lus avec intérêt.

La cvuzada était une bulle que les souverains pontifes accordaient aux monarques espagnols, afin de leur donner )e moyen de faire la guerre aux infidèles. Elle renfermait une multitude de grâces spirituelles, comme, par exemple, de pouvoir tirer du purgatoire telle ou telle âme, etc. : mais ce qui* la faisait spécialement rechercher, c'était la dispense qu'elle contenait afin de pouvoir manger des œufs, du fromage et du laitage les jours de vigiles , pendant le carême et tous les vendredis de l'année.

Lorsque la bulle avait été reçue en Espagne, elle était portée, sous un baldaquin, au bruit des trompettes et en grande pompe, à l'église cathédrale, et de là à toutes les .paroisses du diocèse. Dans chacune de celles-ci , des prédicateurs exhortaient le peuple à prendre les indulgences qui y étaient spécifiées. A cet effet, la bulle s'imprimait par

d'un million d'écus ; le subside du clergé s'élevait annuellement à un tiers environ de cette somme.

millions d'exemplaires que distribuaient, sous l'autorité d'un commissaire général du roi, des personnes députées ad hoc, lesquelles écrivaient sur chaque exemplaire le nom de celui qui l'achetait. Le prix en était, par tête, de 2 réaux (environ 60 centimes^ pour le commun, de 4 réaux pour les gentilshommes (caballeros), et de 8 réaux pour les seigneurs et les gens titrés.

Nul n'était contraint d'acheter la cruzada, mais il n'y avait, pour ainsi dire, personne qui ne voulût l'avoir, soit pour des motifs de dévotion, soit parce que les confesseurs refusaient d'absoudre ceux qui, ne l'ayant pas, auraient mangé* des œufs ou du fromage en temps prohibé.

La cruzada s'accordait par les papes ordinairement pour trois années. Le commissaire général, afin d'en tirer plus d'argent, répartissait entre les trois années les grâces spirituelles qui y étaient contenues, de manière à exciter les fidèles à en renouveler, chaque année, l'achat. Elle n'avait de force que pendant le temps précis pour lequel elle était concédée.

Dans le même espace de temps on publiait six petits jubilés (giubilei mtnort), obtenus avec la bulle de la cruzada, et qu'on gagnait aussi en payant une certaine somme,

Plus d'un abus se commettait à l'occasion de cette bulle. Le roi en affermait ordinairement la vente à des personnes qui recevaient un tantième sur le produit des exemplaires vendus. Afin d'en placer davantage, ces fermiers se faisaient accompagner de prédicateurs dont la spécialité était de prêcher la bulle, et qu'ils gratifiaient de tant de maravédis par exemplaire acheté grâce à leurs prédications. Ceux-ci, en vue d'un plus grand bénéfice, menaçaient leurs auditeurs des peines les plus terribles, s'ils ne s'empressaient de se procurer la bulle. On faisait ainsi un commerce de la distribution d'une grâce spirituelle.

Instruit de ces abus, Pie V, à son avènement et pendant plusieurs années, se refusa, malgré toutes les sollicitations de Philippe II, à lui accorder la bulle de là cruzada. Ce fut seulement en 1574, lors de la conclusion de la ligue entre le saint-siége, l'Espagne et la république de Venise contre les Turcs, qu'il revint sur sa détermination à cet égard, et il apporta alors^diverses modifications à la manière dont la bulle se publiait et se distribuait.

Jl voulut toutefois, en 4567, donner au roi quelque moyen de supporter les grandes dépenses qu'allait lui occasionner le rétablissement

Ce fut dans ces circonstances qu'arriva à Madrid Pietro Camajani, évèque d'Ascoli ('), envoyé en ambassade extraordinaire vers Philippe II par le souverain pontife. Dès l'origine des troubles des Pays-Bas, Pie V avait jugé indispensable la présence du roi dans ces provinces, et, par son nonce ainsi que

de Tordre aux Pays-Bas : il lui concéda le droit de faire payer la dîme, à sod proût, par le plus riche de chacune des paroisses de ses royaumes. Cet impôt fut appelé Yexcusado, parce que ceux qui payaient ainsi la dtme au roi étaient dispensés de la payer à l'Eglise. On en avait évalué le produit annuel à plus d'un million d'écus, mais en réalité il n'en rapporta guère que deux cent cinquante mille.

Le subside du clergé avait été établi sous le pontificat de Pie IV, qui l'avait accordé au roi pour cinq années; Pie V le renouvela pour cinq autres années, aussi en 4574, à l'occasion de la conclusion de la ligue catholique. Il était réparti, par le clergé lui-même, sur ses membres. Le roi, en l'obtenant, s'était obligé à entretenir constamment soixante galères pour servir contre les ennemis de l'Église ; mais le produit en était souvent détourné de cette destination.

Lorsqu'en 4574, les deux bulles de Pie V pour la cruzada et le subside du clergé arrivèrent à Madrid, l'évoque de Cuenca, confesseur du roi, alla trouver le nonce et lui dit : « Monsieur le nonce, notre seigneur « Pie V a fait les choses aussi pieusement que nous pouvions le désirer, « et il est arrivé ce que nous autres les Castillans nous disons par « forme de proverbe : que les constipés meurent- de la diarrhée » {Senor nuncio, nuestro senor Pio V lo ha hecho tan piamente como nosotros mismos deseavamos, y ha â Su Santidad acontecido lo que nos los Castellanos aqui decimos por refran : que los estiticos mueren de câmçras).

Nous avons empruntera plupart de ces détails aux relations faites au sénat de Venise, en 4563, par Paolo Tiepolo, e-, en 4573, par Leonardo Donato. La première est dans le t XIII et la seconde dans le t. XIV des Helazioni degli ambasciatori veneti.

f 1 ) Il était d'une noble famille d'Arezzo. Pie V venait' tout récemment (le 7 octobre) de le nommer évéque d'Ascoli. II occupait auparavant le siège de Fiesoli.

11 arriva à Madrid le 1 er novembre, suivant un avis envoyé par Fourquevaulx à sa cour.

par l'ambassadeur d'Espagne à Rome, il lui avait fait exprimer son désir de le voir s'y rendre. Philippe l'avait assuré, à plusieurs reprises, que ce désir s'accordait avec ses propres intentions ; mais Pie V n'en était pas persuadé, et les retardements que Philippe apportait à ses préparatifs de voyage entretenaient sa défiance à cet égard ('). La mission de Camajani avait un double objet : il devait solliciter le roi, en des termes pressants, de ne différer plus son départ pour les Pays-Bas; il avait à réclamer de lui, selon la promesse qu'il en avait faite, la délivrance du malheureux archevêque de Tolède, Bartolomé de Carranza, qui gémissait depuis sept années dans les cachots de l'inquisition, et dont le pape entendait se réserver le jugement.

Philippe reçut, peu de jours après son arrivée, l'évêque d'Ascoli, qu'accompagnait le nonce, l'archevêque de Rossano. Soit que l'évêque suivît à la lettre ses instructions, soit qu'il les outrepassât ( 2 ), il usa de

H Voy. la lettre du grand commandeur deCastille au roi, du \ 8 septembre, dans la Correspondance de Philippe //, etc., t. I, p, 463.

(*) Pie V, après que l'ambassadeur du roi à Rome, don Luis de Requesens, se fut plaint à lui, suivant les ordres de son maître, imputa en partie à son envoyé les expressions qui avaient déplu au roi. Voici en quels termes le cardinal de Granvelle en écrivit à Philippe II, le 23 décembre 4566 : « Su Santidad ha tenido y tiene mucha pena « del justo sentimiento que V.-M. tiene de las formas y maneras que ha « tenido el obispo Camayani para persuadir à V. M. cosas que ya ténia « determinadas ; y â la verdad fué indiscrecion grande , y le imputa * S. S. parte de la culpa Es verdad que no se disculpa â simesmo del « todo que no tenga en este officio parte, mas imputa lo al deseo, que « tiene tan grande, de la una y de la otra destas cosas, paresciéndole « que ambas importan tanto.... * Philippe II n'admit pas cette excuse;

termes qui déplurent au plus haut point au roi, déjà blessé du bruit qui s'était fait autour de cette ambassade (') : car elle semblait mettre en doute la foi qu'on devait avoir en ses déclarations sur les deux points dont l'évêque d'Ascoli était chargé de l'entretenir. Il répondit néanmoins avec calme à l'envoyé du pape, disant qu'il remerciait Sa Sainteté de la sollicitude qu'elle témoignait pour ses affaires publiques et privées , et qu'il se trouvait bien récompensé* de l'intention qu'il avait de la servir et de lui obéir toujours ( 2 ). Mais il se plaignit au pape lui-même, par

il écrivit, à la marge de la lettre de Granvelle : « El obispo de Ascoli se « disculpa con decir que tiene ôrden y instruction expresa de lo que « hizo; y à- la verdad yo lo creo asi, porque las palabras que Su San* « tidad nïescribe responden mucho à esto, y las obras que me hace « mucho mas ; y asi ya me va paresciendo que esto no sepuede atribuir « à buena intencion, sino de ruin voluntad, 6 de Su San tidad, ô de las « personas à quien crée mas que a nosotros. » (L'évêque d'Ascoli se disculpe, en disant qu'il a en sa possession Tordre exprès de faire ce qu'il a fait , et , à la vérité . je le crois ainsi : car les. termes dans lesquels Sa Sainteté m'écrit correspondent beaucoup à cela, et ses actes y correspondent encore davantage. 11 me paraît donc qu'on ne peut attribuer ce qui s'est passé à de bonnes intentions, mais plutôt à une mauvaise volonté de Sa Sainteté, ou des personnes qu'elle croit plus que nous autres.)

Philippe était très-blessé du refus persévérant de Pie V de lui accorder la bulle de la cruzada.

(*) « .... Porque este dicho obispo ha usadoacâ de tan malos términos de procéder, que en la primera audiencia me propuso los dos particulares arriva dichos de tal manera y con tal forma y sombras que me hizo venir en côlera.... » (Lettre du roi au grand commandeur de Castille, son ambassadeur à Rome, du 26 novembre 4566: Arch. de Simancas, Est ado, leg. 904.)

(*) Lettres de l'archevêque de Hossano au cardinal Alessandrino, des 43 et 47 novembre 4566. (Bibliothèque nationale à Madrid, MS. X 472, pp. 494 et 495.)

l'entremise de son ambassadeur, de la démarche que Sa Sainteté venait de faire, et qui pouvait donner, de lui une mauvaise opinion par toute la chrétienté ; il lui fit observer que, s'il n'avait pas été décidé, comme il l'était, à se rendre aux Pays-Bas et à faire partir pour Rome l'archevêque de Tolède, c'eût été un mauvais moyen de l'en persuader que celui auquel elle avait eu recours; il la supplia, lorsqu'elle voudrait mener quelque affaire à bonne fin , d'employer les voies convenables : car, si elles ne Tétaient pas, même en ce qu'elle désirerait et qui serait faisable, il pourrait arriver qu'elle n'atteignît point son but ( l ). L'évêque, par ordre de Pie V, l'avait engagé à ne pas employer la force pour la réduction de ses sujets des Pays-Bas, et à se servir de préférence des voies de négociation, à cause des maux que la guerre entraînerait à sa suite; il rejeta bien loin ce conseil : « Personne autant que « moi, fit-il dire au pape, ne doit désirer, et n'y a un « si grand intérêt, que ces pays se soumettent sans « effusion de sang et sans ruine , puisque personne k n'y a ce que j'y ai ; mais la voie de la négociation

(') «... Direis a Su Santidad que yo no puedo dexar de quexarme é él .... que haya querido embiarme al obispo de Ascoli à persuadirme lo que yo tengo tan à cargo de hazer, y querido dar tan mala voz de mî por toda la christiandad, con hazer demostracion de que se ba meuester, para que yo acuda a ello, embiarme embaxada tan pûblica.... ; y que, si yo no esUviera en ello como estoy, era mal camino para persuadirme entrar.... ; y que suplico à Su Santidad, para venir al fin de las cosas, quiera usar de los inedios convinientes, porque, quando no lo fueren, aun en las cosas que Su Santidad quisiere y fueren muy hazederas, podria ser occasion de no salirse con lo que se prétende.... » (Lettre du roi au grand commandeur de Castille, du 26 novembre 4566.)

« avec eux est si mauvaise et si pernicieuse pour le « service de Dieu et rétablissement de notre sainte foi « catholique, que j'ai mieux aimé m'exposer aux « hasards de la guerre, avec tous les maux et incon- « vénients qui en peuvent résulter, que de condes- « cendre à la moindre chose qui serait contraire à « cette même foi catholique et à l'autorité du saintce siège : ce qui serait inévitable, si l'on en venait à des « pourparlers et à des arrangements ('). » Philippe terminait la lettre où il marquait ainsi ses volontés à son ambassadeur, par les prescriptions suivantes : « Vous parlerez à Sa Sainteté sur tout cela, en lui « en témoignant un grand déplaisir, dans les termes « qui pour cet effet vous paraîtront à propos; et par « votre prudence et votre dextérité, vous ferez en « sorte qu'à l'avenir elle use de moyens convenables « et non violents comme elle l'a fait cette fois, en « vous servant, quand vous lui adresserez la parole, « de ces propres expressions. Vous lui donnerez à

(') Assimismo direis a Su Sanlidad que el dicho obispo me ha querido persuadir de su parte â que en el remedio destas cosas no quiera usar ni aprovecharme de las armas, sino de la negociacion, por los danos que de la guerra se podrian seguir, y que no hay nadie que tanto haya de dessear ni que tânto le importe la reduccion de aquellos paises sin sangre ni destruccion dellos, como à mimismo, pues nadie Mené en ellos lo que yo ; y el medio de la negociacion con ellos y trato es tan malo y pemicioso para el servicio de Dios y establecimiento de nuestra sa nia Te catolica, que yo he querido ponerme antes â aventura de la guerra, con todos los inconvenientes y danos que délia se me podrian seguir, que venir â condescender en haverles de permilir ninguna cosa que fuesse contra ella ni de la auctoridad dessa $ancta sede : lo quai, en veniendo â tratos y capitulaciones, no podria escusarse... (Lettre du 26 novembre 4566.)

« entendre qu'en nous pressant hors de saison et sans « considération (la mission donnée à l'évoque d'Ascoli « a ce double caractère, surtout par la manière dont il « s'en est acquitté), elle me mettrait dans l'impossibi- « lité de me conformer en tout à ses désirs : ce que je « regretterais extrêmement, et voudrais éviter de tout « mon pouvoir. Vous insisterez là-dessus avec tant de « fermeté que Sa Sainteté comprenne , comme nous « le désirons, à quel point nous ressentons la façon « dont on a agi envers nous, qui est si opposée à notre « condition, et que ne méritaient point l'amour, le « respect et la déférence avec lesquels je me suis « conduit et me conduis toujours envers elle. Vous « voyez, en effet, de quelle importance il est que ni « Sa Sainteté ni ceux qui sont auprès d'elle et la con- « seillent ne s'imaginent que c'est là le moyen de nous « faire faire ce qu'ils voudraient, mais qu'ils recon- « naissent, au contraire, combien l'on s'est trompé et « l'on a risqué en cela, et qu'à l'avenir il y ait, ainsi « que l'exigent le service de Dieu, le bien de la « chrétienté et le remède aux maux présents , une si « bonne correspondance, un respect et un amour si <- réciproques entre nous, que l'on n'en arrive jamais « à de tels termes et l'on ne donne lieu à de pareils « déplaisirs : car il n'en peut résulter qu'un grand « desservice envers Dieu et un grand contentement « de tous les mauvais, lesquels ne désirent autre « chose que de faire entrer la défiance dans nos « esprits et nos volontés, de l'union desquels dépente dent leur châtiment, le recouvrement de ce qui

<c est perdu, la conservation et l'accroissement du « saint-siége ( ! ). »

(') Hablareis asimismo à Su Santidad sobre todas estas cosas, mostrâudole gran sentimiento en todas ellas. coq las palabras que para este effecto vereis convenir, y preveniendo en todo lo que pudiéredes, coq vuestra prudencia y desfcreza, para que Su Santidad use de medios conveniez tes de aquf adelante, y no violentos corao estos, diciéndole las mismas palabras como aquî se os dicen, y déndole a entender que, apretâodouos fuera de tiempo y sazon y sin consideracion (que todas estas partes ha tenido la negociacion que el dicho obispo nos ha propuesto, por la via y en la forma que lo ha h écho), no podré seguir en todo la voiuntad de Su Santidad : que séria cosa que yo sentiria en gran manera y querria escusar por todas las vias possibles. T en todo ello haveis de cargarla manoian de véras que entienda Su Santidad, como deseamos, quan sentidos quedamos de que se haya usado con nosotros una tal forma de procéder, y tan agena de nuestracondicion, y no dévida al amor, respelo y observa ncia con que yo he tratado y trato siempre con Su Santidad, pues veis de la importancia que es que ni Su Santidad ni los queestàn cerca y le aconsejan piensen que este es el camino por donde nos podràn llevar abonde quisieren, y que conozcan quanto se ha aventurado y errado en eslo, y se prevenga para lo de adelanle, por lo mucho que importa al servicio de Diôs, al bien de la christiandad y al remedio de los maies présentes, que haya tan buena correspondencia y un respecto y amor tan reci'proco entre nosotros, que no se lleguejamâsà taies términos ni dé Iugai à semejantes senti mien tos, pues dellos no puede resultar sino mucho desservicio de Dios y gran contentamiento â todos los malos, que no desearan otra cosa sino ver puesta sombra en nuestros ânimos y voluntades, de cuya conjunction y conformidad dépende el castigo dellos, el reparo de lo pérdido, y el augmento y conservacion dessa santa sede.. . » (Lettre du 26 novembre 4566.)

Dans sa lettre du 23 décembre , dont nous avons déjà donné un extrait, le cardinal de Grauvelle dit au roi : « Le grand commandeur a s'est très-bien acquitté de la charge que Votre Majesté lui a donnée; « il a mis sous les yeux de Sa Sainteté la lettre originale de Votre « Majesté, avec une traduction en italien, parce que Sa Sainteté n'en- « tend pas bien l'espagnol.... A la vérité, c'est un grand ministre et qui « sert avec beaucoup de zèle » (El comendador mayor hizo muy bien el oflicio en loqueV. M. le mandé sobresto, y le llevô la carta original y la translacion délia en italiano, porque el espanol no le entiende bien.. . 1 â la verdad cl es gran ministro y sirve con grau zelo).

Depuis longtemps déjà, Berghes et Montigny s'étaient convaincus que leur présence en Espagne n'était d'aucune utilité aux intérêts de leur patrie; plusieurs fois ils avaient supplié le roi de trouver bon qu'ils prissent congé de lui. Berghes avait des raisons particulières et graves d'insister sur cette demande : tandis qu'il se trouvait au château de Valsaîn, il était tombé malade au point que, pendant plusieurs jours, on avait désespéré de sa vie (*); il ne s'était rétabli qu'avec peine; sa faiblesse élait encore extrême ( 2 ); l'air natal, au jugement des médecins, pouvait seul le rendre à la santé. Lui et Montigny renouvelèrent leurs sollicitations # auprès du roi; ils écrivirent à la duchesse de Parme, afin qu'elle intercédât en leur faveur, rappelant à la gouvernante les promesses qui leur avaient été faites, lorsqu'ils avaient consenti à venir en Espagne ("). Vaines prières! Réclamations infructueuses ( 4 )! Le

(') Voy. la lettre d'Hopperus à Viglius, du 4 octobre 4566, dans Joach. Hopperi Epistolae, p. 404, et celle d'Alooso de Laloo au comte de Homes, du 20 septembre, ci-dessus citée. — Tisoacq écrivait à Viglius le 24 septembre : « Monsieur le marquis dé*Berghes a esté à l'extrême et « jà condamné par les médecins.... »

(*) • Sire, dernièrement que je fus chez le roy vostre frère, le marquis de Berghes et le sieur de Montigny venoient de parler à Sa Majesté pour leur congé, duquel ils eurent bonne espérance.... Ledict marquis ne se peut guères bien remectre en sa première santé, ains chemine avec le baston en la main... » (Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 48 janvier 4567.)

( 5 ) Correspondance de Philippe 11, etc., 1. 1, pp. 498, 504, 543, 548.

(*) La duchesse de Parme, qui, dans ses lettres en français, expédiées par le canal des secrétaires d'État belges, sollicitait le roi de laisser retourner Berghes et Montigny, rengageait, dans ses lettres confidentielles en italien, à les retenir auprès de sa personne. [Correspondance de Philippe //, etc., t. I, pp. 486, 504 .) Le cardinal de Granvelle lui

sort des deux seigneurs belges était décidé dans l'esprit implacable de Philippe II ; ils étaient voués l'un et l'autre à une mort ignominieuse. La Providence voulut toutefois que leur destinée fût différente. Le marquis de Berghes eut le bonheur de succomber à la maladie qui le minait ('), avant le temps où Philippe II s'était proposé de jeter le masque; et ce monarque artificieux, qui lui avait permis de retourner aux Pays-Bas après s'être assuré qu'il n'avait plus que quelques heures à vivre, lui fit faire des obsèques solennelles, pour montrer — ce sont ses mêmes paroles — l'estime en laquelle lui et ses ministres tenaient les seigneurs des Pays-Bas Q. Montigny *

donnait le même conseil dans des lettres du 6 décembre 4566 et du 14 mars 4567. Mais ni lui ni la duchesse ne songeaient certainement à des mesures violentes contre les deux seigneurs.

f 1 ) Dietrichstein, dans une lettre du 26 septembre 4567, ou.il annonçait à Maximilien H l'arrestation de Montigny, lui disait que le marquis de Berghes était mort à temps : « Hoc rerum statu ist der Margraf von « Berges zue rechter Zeit gestorben. » (Quellen, etc., p. 495.)

On lira avec intérêt, croyons-nous, l'extrait suivant d'une lettre que, le 24 mai 4567, l'ambassadeur Fourquevaulx écrivait à Charles IX : « Le povre marquis de Berghes est Uespassé ce matin, lequel, à ce qui « m'a esté rapporté, a dict clairement que le roy catholicque est cause « de sa mort, pour ce qu'il Ta détenu si longtemps par force, et avec « grand détriment de sa réputation, comme s'il fût suspect de sa « loyaulté. Il fut si marry de quoy ceste Majesté s'en alla d'icy demie- « rement, sans luy donner son congé (le roi était parti le 43 pour « l'Escurial), qu'il se coucha au lict, dont il n'est jamais relevé. Et « encore que ledict seigneur roy luy eût envoyé le congé deux jours « après son partement, toutesfois la passion du marquis fut si grande, « que la licence de s'en aller ne luy a de rien profité, ains fit response « à celluy qui la luy portoit, que c'estoil trop tard envoyer le remède « au mal. »

(*) Correspondance de Philippe II, etc., t. I, p. 536.

arrêté le jour où parvint à Madrid la nouvelle de l'emprisonnement des comtes d'Egmont et de Hornes, conduit à l'alcazar de Ségovie (') , enfermé plus tard au château de Simancas, y fut étranglé secrètement le 46 octobre 1570; et afin de mieux donner le change à l'opinion publique , on choisit la nuit pour déposer son cercueil en l'église du lieu, où il fut inhumé sans brait comme sans appareil ( 2 ).

f 1 ) Correspondance de Philippe 11, etc., t. I, pp. 578, 584. ( 2 ) lbid., t. II, pp. -152, 455,456, 457, 458, 459, 460.

Convocation des cortès de Gastille. — Séance d'ouverture. — Proposition royale. — . Réponse des cortès. — Départ du roi pour l'Escurial. — Apostrophe adressée aux cortès par don Carlos. — Les cortès accordent au roi le service ordinaire et une subvention extraordinaire. — Elles demandent qu'il ne quitte pas l'Espagne et que le prince se marie. — Don Carlos continue ses emportements et ses violences : il cbasse Juan Estevez de Lobon, donne un soufflet à don Alonso de Cordoba, menace de son poignard don Fadrique En ri q nez, fait, battre des enfants, veut qu'on brûle une maison d'où un pçu d'eau lui est tombée sur la tête, maltraite des chevaux. — Faits qui prouvent, d'autre part, qu'il n'était pas inaccessible à des sentiments généreux : entretien à ses frais d'enfants abandonnés; secours qu'il donne à un malheureux, prisonnier pour dettes. — Jugement porté sur sa conduite par le public de Madrid. — Bruit répandu qu'il n'accomplit plus avec régularité ses devoirs religieux. — Le docteur tiernan Suarez de Toledo. — Son dévouement pour don Carlos. — Lettre qu'il lui écrit après la scène des cortès. — Autre lettre plus pathétique et plus forte à l'occasion des rumeurs qui circulaient sur son compte. — Peu d'effet que ces lettres produisent sur don Carlos, qui néanmoins reconnaît l'attachement de Suarez. — Voyage de Philippe II aux Pays-Bas : doutes dont il est l'objet ; explications provoquées par le nonce; réponse du roi ; circonstances qui contribuent à dissiper en grande partie ces doutes. — Leduc d'Albe va recevoir, à Aranjuez, les dernières instructions du roi. — 11 prend aussi congé de don Carlos, qui entre en colère contre lui et veut le frapper de son poignard. — Philippe II ne fait point paraître le mécontentement que lui cause cette nouvelle incartade de son fils : au contraire, il

lut confie la présidence des conseils d'État et de guerre, augmente sa dotation et lui promet de l'emmener aux Pays-Bas. — Ses rapports avec le prince sont meilleurs, mais pour peu de temps seulement. — Don Carlos lui ayant donné des motifs de plainte, il révoque une partie des choses qu'il lui avait accordées ; l'antipathie entre le père et le fils en devient plus forte que jamais. — L'empereur Maximilien, quoiqu'iostruit des actions publiques et privées de don Carlos, insiste sur l'accomplissement du mariage projeté entre lui et l'archiduchesse Anne. — Hésitations de Philippe II ; conjectures diverses qu'elles peuvent faire naître. — Il montre plus d'ardeur pour un autre mariage : celui du roi don Sébastien de Portugal avec l'archiduchesse Elisabeth, que Charles IX recherchait. — Embarras de Maximilien^ qui aurait préféré l'alliance avec la France, mais qui tient à conserver de bonnes relations avec le roi d'Espagne. — Réponses qu'il fait aux ambassadeurs des deux souverains. — Philippe II lui offre de régler les conditions du mariage du prince des Asluries avec la princesse Anne, lors de son prochain voyage aux Pays-Bas. — Maximilien résiste. — Philippe lui envoie en ambassade extraordinaire Luis Venegasde Eigueroa. — Antécédents de cet ambassadeur. — Instructions quMl reçoit du roi relativement aux deux mariages. — Son départ pour Vienne. — Présents dont il est porteur pour l'archiduchesse Anne. — Don Carlos fait preuve de virilité : joie qu'il en éprouve; avis qu'il en donne au baron de Dietrichstein ; libéralités qu'il distribue à cette occasion. — Déçu de son attente, il prend l'habitude de fréquenter les mauvais, lieux. — Prodigalités auxquelles il se livre. — 11 veut forcer Nicolo Grimaldi de lui prêter cent mille écus. — Le roi, informé de ce fait, reprend vivement son fils. — Arrivée de Venegas à Vienne. — Maximilien fait des objections à la demande de sa seconde fille pour le roi de Portugal, et insiste sur le mariage de la première avec don Carlos. — Venegas engage le roi à se rendre aux vœux de l'empereur. — Philippe II s'applique à convaincre le monde de sa volonté de passer aux Pays-Bas. — Il fait faire des communications en ce sens aux cours étrangères, et transmet des assurances analogues à la duchesse de Parme et au cardinal de Granvelle. — - Il donne avis à son fils, aux archiducs Rodolphe et Ernest et à don Juan d'Autriche de se tenir prêts à l'accompagner. — 11 tient un langage non moins significatif à l'ambassadeur de France et au nonce. — Préparatifs de nature à confirmer le public dans l'idée

que le roi va quitter l'Espagne. — Doutes qui subsistent néanmoins à Madrid dans l'esprit de quelques personnes : lettres écrites à ce sujet par Hopperus, l'archevêque de Rossa no, le baron de Dietrichstein et le seigneur de Fourquevaulx. — L'événement donne raison à ceux qui ne croyaient pas au voyage. — Paroles du prince d'Eboli à Fourquevaulx. — Arrivée de deux courriers du duc d'Albe. — Observations du nonce à Philippe II ; réponse du roi. — Nouvelle de l'arrestation des comtes d'Egmont et de Homes. — Communication officielle du président d'Espinosa au nonce. — Communications semblables faites aux ambassadeurs de France et d'Autriche par le prince d'Eboli et le prieur don Antonio de Tolède. — Longue et importante dépêche de Philippe 11 à son ambassadeur à Rome. — Il écrit en la même substance à ses ambassadeurs dans les autres cours. — Chagrin de l'archiduchesse Anne, en apprenant la remise du voyage. — L'empereur se montre de bonne composition ; il adresse à Philippe. II une lettre pleine de témoignages de condescendance. — Réponse de • Philippe à Venegas au sujet de don Carlos. — Commentaires auxquels donne lieu, à Madrid, le changement survenu dans les résolutions du roi. — Incertitude qui existe encore aujourdh'ui sur le point de savoir si Philippe II eut réellement la volonté de partir pour les Pays-Bas. — Propos que Philippe tient là-dessus à la reine Elisabeth. — Conjectures sur les motifs pour lesquels il aurait changé de dessein, au cas qu'il eût été décidé d'abord à faire ce voyage. — Conclusion.

Les cortès de Castille avaient élé convoquées pour le 1 er décembre 1S66. Philippe II en fit l'ouverture le 11 décembre au palais de Madrid, entouré des grands officiers de sa maison, de Diego d'Espinosa, à qui appartenait la présidence de cette assemblée en sa qualité de président du conseil royal, du licencié Francisco de Menchaca. du docteur Martin de Velasco et du secrétaire d'Etat Francisco de Erasso, désignés

pour ses assistants. Le roi était assis sous un dais. Auprès de lui se trouvait le prince son fils Ç).

La proposition fut lue par le secrétaire Erasso. Ce ministre y rappelait d'abord que, depuis lescortès de 1563, le roi avait tenu sa résidence continuelle dans ses royaumes d'Espagne, comme étant le siège, la tête et la partie principale de ses Etats, et en considération aussi de l'amour réciproque qu'il y avait entre lui et ses vassaux de ces royaumes ( 2 ). Il exposait ensuite ce que le roi avait fait, durant ces trois années, pour le maintien de la foi catholique et de l'obéissance due au saint-siége, pour l'exacte administration de .la justice, pour la défense et garde de ses royaumes contre les agressions des Turcs et des Algériens. Les troubles des Pays-Bas étaient, après cela, l'objet dont il entretenait les cor tes : « Vous aurez « appris, leur disaifr-il, les nouveautés, les émotions « qui se sont manifestées dans les États de Flandre, « et vous pouvez vous former une idée de la néces- « site, de l'urgence même qu'il y a d'y remédier, « tant par rapport à ce qui touche le service de Dieu, « notre seigneur, qu'afin de prévenir la perte de

f 1 ) Les détails dans lesquels nous entrons sur cette assemblée sont tirés des actes mômes des cortès , qui s'impriment en ce moment à Madrid, par ordre et sous les auspices du congrès des députés.

Nous prions don Francisco de Arguelles, greffier du congrès, d'agréer l'expression de toute notre gratitude, pour la communication qu'il a bien voulu nous donner de cet important recueil, avant sa publication.

(*) « .... Por ser, como son, la silla, cabeza y principal parte de sus Estados, y por el amor que les tiene y sabe que en ellos se le tiene à SuMajestad.... »

« provinces qui sont d'une telle importance. Sa Ma- « jesté a pris et fait prendre toutes les mesures qui « étaient possibles en son absence; elle a employé à « propos les autres moyens et expédients convenables « pour arrêter les progrès du mal et pacifier lesdits « États : mais tout cela n'a point suffi, et il faut qu'elle « s'y rende en personne, afin d'appliquer le vrai et « entier remède qu'exige la situation des affaires. Vous « jugerez des grandes dépenses auxquelles Sa Majesté « aura à fournir et, par conséquent, des grandes som- « mes de deniers dont elle aura besoin pour cette « entreprise; vous apprécierez en même temps le « devoir qu'elle a de l'exécuter; vous considérerez « enfin à quel point cela est essentiel, non-seulement « pour la conservation des Pays-Bas, mais encore « pour celle des autres, provinces de la monarchie^). » L'orateur terminait en signalant aux cortès l'état

(')« An sucedido después, como avreis oido, tas novedades, movimientos y alteraciones eD los Estados de Flandes, en que podeis bien considérer quanto importa y la necessidad grande que ay de remedio, ansi por lo que toca al servicio de Dios nuestro senor como para la conservacion y seguridad de aquellos Estados, que son tan principales. T aunque Su Magestad a hecho y mandado bazer todas las provisiones y prevenciones que an sido posibles y en su ausencia se podian, y usado con tiempo de los otros medios y formas que convenian para atajar este mal que se a movido, y para quietar y pacificar aquellos Estados; mas siendo, como paresce ser, necesaria su ida en persona para el verdadero y entero remedio y asiento dellos, podreis juzgar las provisiones y prépara mien tos que para esto serân necessarios, y las grandes costas y gastos que se avrân de bazer, y las muebas quantias de dineros que serân menester, y juntamente la obligacion que Su Majestad tiene à esto, y lo que importa, no solo para la conservacion de aquellos Estados, mas para todos los demâs. »

fâcheux du patrimoine royal , qu'avaient obéré les guerres du règne précédent et celles que le roi avait eu à soutenir. Il déclarait que, si le roi n'était aidé, il lui serait impossible de remplir les obligations attachées à sa couronne. « Et ainsi, continuait-il, « Sa Majesté vous prie, cpmme de si fidèles et loyaux « vassaux, d'examiner les objets qui viennent de « vous être exposés, avec cet amour, cette ancienne ce fidélité que ces royaumes ont accoutumé de témoi- « gner à Sa Majesté et aux rois ses prédécesseurs. « de glorieuse mémoire, et d'y donner l'ordre qu'il « convient ('). »>

Cristoval de Miranda, l'un des procuradores de Burgos ( 2 ), répondit au nom de l'assemblée. Il dit. en adressant la parole au monarque lui-même, que les cortès étaient informées des dépenses notables qu'il avait été obligé de soutenir, pour avoir reçu de Dieu la double mission de résister au Turc, ennemi déclaré du nom chrétien, et de remédier aux. erreurs et aux mauvaises doctrines qui avaient cours dans la chré-

(') « .... T ansî Su Magestad os ruega y encarga que .... como tau fieles y leales vasallos, con aquel amor y antigua fidelidad cou qu'esLos reynos an acostumbrado servir à Su Magestad y à los reyes sus antecesores, de gloriosa memoria, lo mireis, trateis y platiqueis, y deis la ôrden que coovenga para se proveher. •

(*) Les cortès de Castille étaient composées de deux procuradores ou députés de chacune des cités ou villes suivantes : Burgos, Tolède, Léon, Grenade, Séville, Cordoue, Murcie, Jaën, Ségovie, Salamnnque, Soria, Avila, Zamora, Valladolid, Cuenca, Guadalazara, Madrid, Toro.

Les villes de Burgos et de Tolède se disputaient la prééminence dans leur assemblée. Comme l'usage l'attribuait à la première., Tolède ne voulait pas venir après, et ses députés donnaient leur vote les derniers de tous.

tien té; qu'elles savaient également les sacrifices qu'exigeait l'état des Pays-Bas, de ces très- importantes provinces (*) qui, en partie du moins, par leur adhésion aux opinions des prédicateurs d'hérésies, s'étaient séparées de la communion de l'Église catholique, et avaient abjuré à la fois l'obéissance due à Dieu et à leur souverain légitime. Tout en reconnaissant que la présence du roi dans les mêmes provinces semblait être nécessaire, l'orateur insinua que, s'il pouvait ne pas y aller, ce serait pour ses sujets de Gastille une grande faveur, un grand bénéfice, un grand contentement ( 2 ). 11 loua ensuite la très-sainte intention, la sagesse, la prudence que le roi avait montrées, les peines qu'il avait prises dans le gouvernement de ses royaumes et qui aVaient tourné à la gloire de Dieu, à la sienne propre, au bonheur et à la prospérité de ses sujets. 11 ajouta — et la chose paraitrait bien étrange, si les harangues officielles que nous a transmises l'histoire n'étaient pleines de ces fades adulations — il ajouta que la félicité de la nation était d'autant plus assurée, que le monarque se perpétuait dans le prince des Asturies, en qui resplendissaient la grandeur, la clémence, la magnanimité, la magnificence et les autres vertus de son père, qu'il imitait de la manière la plus heureuse ( 3 ). 11 conclut

(') • .... Que son Estados de grandïsima importancia. » (*) « .... Séria para vuestros sûbditos suma merced, sumo beneficio, -sumo contentamiento.... »

( 8 ) « .... Y esta felicidad y bienavenluranza es tanto mayor quanto mas se perpétua en el mu y alto y muy poderoso principe nuestro senor, «n quien admirabtemente resplandesce la grandeza, clemencia, magna-

son discours par des protestations de zèle et de dévouement.

Philippe remercia les cortès en quelques mots ; il les invita à s'occuper sans^délai des objets pour lesquels elles étaient convoquées : après quoi il leva la séance et se retira dans ses appartements.

Dans les conférences particulières que les procuradores tinrent entre eux, la question du gouvernement que le roi laisserait en Espagne pendant son absence fut surtout agitée. La majorité était d'avis que le prince des Asturies demeurât à Madrid comme lieutenant général de son père, de même que le roi actuel l'avait été de l'empereur, au départ de Charles-Quint pour les Pays-Bas en 1542. Don Carlos eut connaissance de l'intention exprimée par les cortès : il avait juré qu'il accompagnerait le roi en Flandre ; il avait même déjà fait des apprêts pour ce voyage ( 2 ); il ressentit un vif déplaisir de l'opinion que manifestaient les députés des communes.de Castille. Suivant son habitude de se mettre en retraite dans quelque monastère à l'époque des grandes solennités religieuses, Philippe II avait quitté Madrid, le 22 décembre, pour aller passer les fêtes de Noël à l'Escurial ( 2 ). Don Carlos, profitant

Dimidad y magnificencia, con ias otras grandes virtudes de Vuestra Magestad, con uoa felicisima imitacion. »

f 1 ) « .... Le prince dit qu'il accompagnera son père où qu'jl aille, et at envoyé un escuyer en Andalousie avec 42,000 escus, pour achapter des chevaux de service.... » (Avis envoyé à Charles IX par Fourquevaulx, le 2 novembre 4566.) — Voy. plus loin l'extrait de la lettre de l'arche-*, vôque de Rossano. du 7 janvier 4567.

(*) Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 4 janvier 4567.

de son éloignement, se fit ouvrir la salle du palais où les cortès étaient réunies ; et, après s'être assuré que tous les procuradores étaient présents, il leur adressa, d'un ton courroucé, les paroles suivantes : <e Vous « devez savoir que mon père a le dessein d'aller en « Flandre, et que j'entends de toute manière y aller w avec lui. Aux dernières cortès (*), vous eûtes la témé- « rite de supplier mon père qu'il me mariât avec la « princesse ma tante. Je trouve fort singulier que vous c< vous mêliez de mon mariage, qui ne vous regarde ce pas, et ne sais pourquoi vous prétendez que mon « père me marie plutôt avec l'une qu'avec l'autre. Je «< ne voudrais pas que la fantaisie vous vînt maintece nant de commettre une nouvelle témérité, en sup- « pliant mon père de me laisser en Espagne. Je vous « engage à ne pas faire cette demande : car les dépuce tés qui la feraient pourraient me tenir pour leur ce ennemi capital, et j'emploierais tous mes moyens ce à les détruire. » Cela dit , il tourna le dos aux procuradores, et sortit de la salle , les laissant stupéfaits d'une apostrophe aussi inattendue et aussi véhémente ( 2 ).

(') L'ambassadeur de Gênes, dans sa lettre du 8 janvier, dit : nette corti di Toledo, mais il se trompe. C'était aux cortès de Madrid, de 4563, que la chose s'était passée.

(') Voici comment ce fait est rapporté dans une dépêche adressée au doge de Gênes, le 8 janvier 4567. par le protonotaire Marcantonio Sauli, ambassadeur de la république à Madrid : « Corne in altre mie ho scritto, • si celebrano qui in Madrid le corti di Castjglia. Ed essendosi congregati « i proccuradori l'altro giorno nella capella del palazzo, per tratar délie « coseappertenenti alla conclusionedi essi, il principe di Spagna, essendo « assente il re, si fece aprire; et entrato nel mezzo di essi, li domandô

Les cortès accordèrent promptement ce qu'o appelait le service ordinaire et qui consistait en trois

« se tutli H proccuradori si trovavano air hora presenti ; et aveodo inteso « che si, gli disse : • Voi dovete sapere che mio padre vuole andare in

• Fiandra,. e che io voglio in ogni modo andar seco. Nelle corti di « Toledo, voi faceste uoa necedad, di suppiicar mio padre che mi mari- « tasse con la priDcipessa mia zia. Non so perché habbiate voi da « intromettervi en proccurar che mio padre mi mariti più con una che « con un* altra. Non vorrei che vi venisse hora voglia di fare una con- « si mi le necedad, suppiicar mio padre che non mi menasse seco, mi « h) sciasse qui in Spagna. Avvertasi di non far questa domanda, perché « se la farete et io restera, ne pesara a voi et a me. Et voltatoli le spalle, « se ne andô via. »

L'ambassadeur de France, Fourquevaulx, le raconte de la manière suivante dans un avis envoyé à Charles IX le 4 janvier : « Le prince » d'Espagne ayant entendu que les courtz avoient intention de re- « quérir qu'il demeure en ce royaume pendant l'absence du roy son « père, il entra, ces jours passez, en leur assemblée, et leur protesta « que celuy qui proposerait sadicte demeure le peult tenir pour son

• ennemy capital et de sa ville, car il les détruira de tout son pouvoir,

• et de mesme s'ilz seront si folz de parler du mariage de la princesse « sa tante et de luy, comme ilz le proposèrent aux dernières courtz qui « se tindrent il y a trois ans en ce lieu, trouvant fort estrange qu'ilz o s'entremectent de telles choses, car le roy son père le mariera bien « sanseulx, et que de luy il est si résolu d'aller où Sadicte Majesté yra, « que tout le monde ne l'en sçauroit garder ; et leur deffendist, sur leurs « vies, de ne desceler ce propoz. Mais il s'est toutesfois descouvert. »

L'archevêque de Rossano mande au cardinal Alessandrino, le 7 janvier : « Le corti di Castiglia, che hora sono in essere in questa terra, gl' eletti « cioè délia città, dimandano al re che non vadi, o almeno lasci il prin- « cipe, et il principe ha giuralo di andare, et ha detto alli eletti stessi m che non consiglino il re che lo lasci, ch' egli non vuol cestarvi vivo, et « che se ne guardino. »

Le garde des sceaux Tisnacq, écrivant à Viglius, le 34 décembre 4566, lui dit : « Nostre prince ne veult, en façon que ce soit, sinon en cevoiaige » accompagner le roy son père, et ne serait son amy qui lui conseil- « leroit le contraire; et déclaira l'aultre jour aux députez des cortès « qu'ilz ne se entremissent de le y empescher ny mesmes de son ma- « riaige, comme ilz avoient fait aultre fois. •

Les détails que donne le baron de Dietrichstein dans sa lettre des

3Sî DON CARLOS ET PHILIPPE H.

cent quatre cuentos (millions) de maravédis (') payables en trois années. Le roi était revenu de l'Escurial ; l'assemblée alla en corps, le 9 janvier, lui annoncer sa résolution, qu'il accepta avec gratitude. Don Carlos était à côté de lui dans cette réception. Le vote du service extraordinaire souffrit plus de difficultés : les cortès voulaient, au préalable, obtenir le redressement de plusieurs griefs ; elles firent et réitérèrent à cet effet au président d'Espinosa et au roi lui-même des remontrances qui étaient empreintes d'une certaine énergie. Philippe ni son ministre n'y eurent égard. L'assemblée n'en vota pas moins, le 18 mars, à la presque unanimité, — les députés de Salamanque furent les seuls opposants — une subvention extraordinaire de cent cinquante cuentos de maravédis, à payer en trois ans, comme le subside ordinaire.

C'était l'usage qu'avant de clore leur session, les mandataires des villes de Castille exposassent au roi, dans un cahier, leurs vœux, leurs doléances, leurs demandes. Celui que présentèrent à Philippe II les cortès de 1566 ne comprenait pas moins de soixanteseize pétitions. La première était qu'il voulût ne pas quitter l'Espagne, puisque, pour le gouvernement de ses autres États, il avait des ministres si éminents; ]a seconde, que le prince des Asturies se mariât, car

2 et 8 janvier 4567 à Pempereur (Koch, Quellen, etc., p. 477), sont d'accord, pour le fond, avec ceux qui précèdent.

Naturellement, les actes des cortès sont muets sur cet incident.

(•) La valeur du maravédi variait; on en comptait environ quatre cents pour un écu.

il avait l'âge convenable, et le bien de la monarchie l'exigeait ( ! ). Les autres sont étrangères au sujet de ce livre.

Quoique don Carlos eut défendu aux membres des cortès de divulguer les paroles qu'il leur avait dites, elles transpirèrent bientôt dans le public, et le roi 7 aux oreilles de qui elles parvinrent, en conçut un extrême mécontentement. Mais le prince d'Espagne se souciait peu du blâme dont sa conduite était l'objet; il semblait, au contraire, prendre à tâche de lé provoquer. C'est ainsi qu'il continuait ses emportements et ses violences envers les personnes attachées à sa maison, sans épargner plus celles qui y occupaient des charges principales que les officiers d'un rang inférieur. Il avait eu longtemps une grande prédilection pour Juan Estevez de Lobon, d'abord son aide de chambre ( 2 ), et qui était devenu son garde-joyaux et le maître de sa garde-robe ( 3 ) : un jour, — c'était au commencement de i 567 — pour une raison qui

( ! ) Voici le texte :

• Pétition I. Decimos que â Vuestra Magestad es notorio de quan gran importancia es al bien y bénéficie pûblico destos sus reynos la asistencia de su real perso n a en ellos. A Vuestra Magestad suplicamos sea servido de no hazer ausencia d'ellos, pues desde estos se pueden governar losdemâs por ministros tan principales como Vuestra Magestad tiene.

« Peticion II. Otroâf : suplicamos à Vuestra Magestad, por lo mucho que importa al bien destos sus reynos, sea servido que el principe don Carlos, nuestro senor, se case, pues tiene edad bastante para ello : eu lo quai estos reynos rescibirân de Vuestra Magestad senalada merced. »

(')Voy.pp. 438 et 159.

( 5 ) • Guardajoyas y ropa. »

n'est pas bien connue, il entra tout à coup en fureur contre lui, voulut le jeter par la fenêtre, le traita de coquin, de voleur, lui dit qu'il avait commis le crime de lèse-majesté, le chassa de son service, et enjoignit qu'on lui fît rendre compte, de la manière la plus rigoureuse, de tous les objets qu'il avait eus sous sa garde ('). A quelque temps de là il donna un soufflet

(') En 4583, à la demande de Ruy Diaz de Quintanilla, exécuteur testamentaire de Juan Estevez de Lobon , le tribunal supérieur des comptes ordonna qu'il fût fait une enquête sur l'exactitude du compte que Lobon avait rendu, eu 4567, par commandement du prince don Carlos, devant Juan Martinez de la Cuadra, aide de chambre de ce prince, et le contador Sébastian Coloma, des objets qui avaient été à sa charge. Cette enquête eut lieu les 43, 44, 45 et 47 juin : on y entendit Garci Alvarez Osorio et Pierre Laynez, anciens aides de chambre de don Carlos ; Juan d'Espinosa, qui avait été aide de sa garde-robe, et Pedro de Bilbao, orfèvre du roi.

La. déposition de Juan d'Espinosa est la plus significative. On y lit « que vio como S. A. se desgusto y enojô raucho con el dicbo Juan « Estevez de Lobon por un billete que le faltô, y en tanta manera que « le quiso echar por una ventana, y algunos de los caballeros de su

• câmara vio que le detuvieron ; y asi S. A. mandô despedir al dicho « Lobon, y que se fuese â su casa, Uamândole bellaco, ladron, y que « habia cometido crimen lesae majestatis, y con mucba ira y enojo « mandô que los dichos Cuadra y Coloma le tomasen cuenta de todo lo « que era â su cargo.... Y esto sabe este téstigo, porque estaba en la

• dicba guardardpa, y lo vio ansï pàsar. »

La déposition de Pierre Laynez confirme que le prince dit à Lobon « palabras ma las. »

Pedro de Bilbao dépose que le prince « le dijo muchas palabras feas, « con ira y enojo. » Il ajoute qu'il congédia Lobon, « por ciertas oca- « siooes que tuvo, que no se pueden declarar. »

D'après les points d'interrogatoire sur lesquels les témoins furent entendus, ce fait se serait passé une année et demie environ avant la mort de don Carlos (ano y medio, poco mas 6 menos, ântes que el principe fallesciese).

(Voy. Coleccion de documentes inéditos, etc., t. XXVII, pp. 430 et suiv.)

à don Alonso de Çordoba, gentilhomme de sa chambre, fils du marquis de las Navas, en lui disant qu'il y avait plus de six mois qu'il en avait envie, et cela sous prétexte de certaines paroles de don Alonso qui lui avaient déplu Ç). Une autre fois il menaça de son poignard don Fadrique Enriquez, son majordome ( 2 ). En présence de ces faits bien constatés, et lorsque nous voyons figurer, dans les comptes des dépenses de don Carlos, des indemnités payées à des personnes dont les enfants avaient été battus par ses ordres ( 3 ), nous ne trouvons rien d'invraisemblable à ce que

(') Cabrera [Felipe II, liv. VII, cbap. XXII, p. 470) raconte ce fait d'une autre manière ; il dit que don Alonso de Cordoba, qui couchait dans sa chambre, n'ayant pas répondu à un coup de sonnette, don Carlos se leva furieux, prit don Alonso par les bras, en jntention de le jeter dans le fossé du palais, et qu'aux cris de ce gentilhomme, des serviteurs du prince accoururent qui l'empêchèrent d'exécuter son dessein. Nous avons préféré la version qu'en donne l'ambassadeur de Florence, Leonardo de Nobili, dans une lettre du 24 juillet 4567 au ducCôme de Médicis ; voici comment il s'exprime : « A don Alonso di Cordova, figliuolo « del marcbese de las Navas, pur délia sua caméra, dette uno schiaffo, • con dire che ne aveva patito voglia più di sei mesi, per certe parole « che aveva dette.... * D'après une lettre du baron de Dietrichstein à l'empereur, du 10 mars 4567 (Koch, Quellen, etc., p. 483), la chose avait eu lieu quelques jours auparavant.

( 3 ) « .... Minacciô a questi giorni di pugnalata D. Federigo Enriches, suo majordomo e fratello del prior don Antonio.... » (Lettre de Nobili, du 24 juillet 4567 ) — Voy. aussi la lettre du docteur Hernando Suarez de Toledo dont nous donnons plus loin, dans le texte, la traduction.

( 8 ) « El 45 del dicho mes (octubre 4566), diô a Damian Martin, padre « de las ninas pegadas por mandado de Su Alteza , cien reaies de « limosna. » (Arch. deSimancas : Contadurias générales, leg. 4440.)

Dans la Coleccion de documentas inéditas, etc., t. XXVII, p. 404, on lit : pagadas, qui n'a pas de sens, au lieu de pegadas, que nous trouvons dans la copie qui nous a été délivrée aux Archives deSimancas.

raconte Cabrera, qu'un peu d'eau lui étant tombé sur la tête de la fenêtre d'une maison devant laquelle il passait, il commanda qu'on brûlât la maison et qu'on en mît à mort les habitants : cet historien ajoute qu'il fallut imaginer l'entrée du saint viatique au moment où l'on allait exécuter sa volonté, pour se justifier auprès de lui de ne l'avoir point fait (').

Le caractère violent et cruel de don Carlos se manifestait jusque envers les animaux. Il s'enferma un jour, pendant cinq heures, dans ses écuries, et lorsqu'il en sortit , une vingtaine de chevaux étaient en l'état le plus déplorable, par suite des mauvais traitements qu'il leur avait fait subir ( 2 ). Son père avait un cheval qui lui plaisait au point qu'on l'appelait le favori : don Carlos demanda au grand écuyer, le prieur don Antonio de Tolède, de le voir', jurant qu'il ne lui ferait aucun mal. Le prieur céda à son désir : il traita ce cheval de fafeon que la pauvre bête mourut peu de jours après ( 3 ).

A côté de ces actions où la méchanceté le dispute à l'extravagance, il nous faut pourtant placer quelques traits qui prouvent que le cœur de don Carlos

(*) a Porque le cayé de una ventana un poco de agua, enbiô la guarda para quemarla i matar los moradores ; i bolvieroo diziendo (para satisfazelle) eotraba el santissimo sacrameDlo del viâtico en ella, i respetaroa por estosus paredes. » (Liv. Vil, chap. XXII, p. 470.)

(*) Voy. la lettre du docteur Suarez.

( 8 ) * El rey ténia un cavallo tan para si que fué Uamado el privado, i el principe le pidiô al prior don Antonio, cavallerizo raayor, para verle, jurando por la vida de su padre que no le haria mal. Forçadocon tal protesta i jura, se le diô, i tratôle de manera que brevemente muriô. » (Cabrera, /. c.)

n'était pas inaccessible à des sentiments généreux. Ainsi nous apprenons, par ses comptes, qu'il pourvoyait à l'entretien et à l'éducation d'enfants qui avaient été abandonnés (*) ; nous y remarquons encore qu'un malheureux, prisonnier pour deltes, ayant eu recours à lui, il lui fit tenir la somme dont il avait besoin pour sortir de prison ( 2 ). C'est que ce prince, comme le remarque Brantôme, était plein de bizarreries. Ne fit-il pas un jour dire des messes pour retrouver des pierres précieuses qu'il avait perdues ( 3 )?

La scène faite par don Carlos aux représentants de la nation, ses démêlés notoires avec le roi, sa conduite brutale, envers les officiers de sa maison, les acles de violence auxquels trop souvent il se laissait aller, tout cela était commenté à Madrid d'une manière qui n'était rien moins qu'à son avantage. Dans le même temps, le public s'émut d'un bruit dont la ville était remplie : on disait que le prince n'accomplissait plus avec régularité ses devoirs religieux, qu'il ne s'était ])as confessé à l'époque où il avait coutume de le faire ( 4 ). Ce bruit était-il fondé? On comprend que les

(') Voy. les extraits donnés dans la Coleccion de documentes inédites, etc., t. XXVII, pp. 44, 45, 84, 89, 90, 404. — Nous possédons d'autres extraits du même genre.

(*) Voy. le tome cité de la Coleccion, p. 400.

( 8 ) « El dicho dia (22 de mayo 4566), à fray Diego de Ovando dos escudos en oro por las misas que hizo decir, porque pareciesen las piedras que se perdieron. • (Ibid., p. 440.)

(*) Voy. plus loin la lettre du docteur Suarez de Toledo, du 48 mars 4567.

éléments nous manquent pour le confirmer ou le démentir ( ! ).

Le lecteur n'aura pas oublié le docteur Hernan Suarez de Toledo , cet alcade de casa y corte, qui s'était acquis, à Alcala, l'affection et la confiance de don Carlos ( 2 ). Le docteur Suarez n'avait cessé d'y répondre par un véritable dévouement à la personne du prince ; il était du très-petit nombre de ceux qui s'intéressaient à sa gloire et à sa prospérité : aussi voyait-il avec la peine la plus vive les sujets de plainte qu'il donnait continuellement au roi et les actes par lesquels il s'aliénait l'opinion publique. Déjà, après ce qui s'était passé aux cortès, il lui avait écrit pour lui faire des représentations : s'efforçant de le détourner, par de nombreuses et de solides raisons, d'un chemin qui devait être celui de sa perte et de sa ruine ; lui mettant devant les yeux la chute d'Icare; l'exhortant à suivre l'exemple de son père, qui avait toujours montré autant de respect que d'amour à son aïeul Charles-Quint ( 3 ). En apprenant les bruits fâcheux

( 1 ) Nous savons cependant, d'une manière positive, par les comptes de ses dépenses, qu'il s'était approché de la sainte table le 22 mai 4566 : « En Madrid el dicho dia (22 de mayo 4566) dié à los mozos de capilla un « escudo de oro que ellos prestaron para la ofrenda de la com union del « jubileo que ganô S. A. en San Gerônimo. » (Coleccion de documentos inédites, etc., t. XXVII, p. 440.)

( a ) Voy.p. 425.

( 8 ) M. de Castro, Historia de los protestantes espanoles, p. 377, rite cette lettre d'après un manuscrit existant à la bibliothèque de l'archevêché de Tolède ; mais il lui assigne à tort la date de décembre 4567 : c'est de décembre 4566 qu'elle doit être.

P rescott, Bistory ofthe wign of Philip the Second, en dit aussi quelques mots.

qui circulaient sur son compte, il crut qu'il ne lui élait pas permis de garder le silence : au risque d'encourir son indignation, il lui adressa une seconde lettre plus forte, plus pathétique que la première ('). S'autorisant d'une maxime de Caton, qui veut qu'on donne des conseils à ceux mêmes qui n'en demandent pas, quand on les aime bien, il lui disait : « Je dois aimer Votre Altesse ; je l'aime comme mon « seigneur naturel, et particulièrement pour la faveur « signalée dont elle a toujours daigné m'honorer. « Par ce motif, je ne cesse de m'inquiéter des soucis « que doit nécessairement avoir Votre Altesse, en « songeant à l'état si périlleux où sont ses affaires, « d'après ce qu'on en rapporte; et je souhaite ardem- « ment qu'elle finisse par comprendre qu'elles ont « empiré au point que moi , qui désirerais tant les « voir prospérer, je crains qu'elles n'aient la pire « issue dont on puisse se faire une idée ( 2 ). »

(*) Cette lettre, datée du 48 mars 4567, a été publiée dans El bibliotecario y el trovador espanol, coleccion de documentas interesantes sobre nuestra historia national, etc., Madrid, Saocba, 4841, in-fol., t. II, p. 24.

M. de Castro, qui en a eu connaissance d'après un manuscrit de la bibliothèque nationale de Madrid, lui donne la date du 48 mars 4568 [Historia de los protestantes espanoles, p. 367). Il est évident qu'il se trompe sur cette date, comme sur celle de l'autre lettre de Suarez.

Indépendamment du contenu même de la lettre, qui montre qu'elle se rapporte à Vannée 4567 et non à 4568, il y a une remarque décisive qui se présente à l'esprit : c'est qu'après l'arrestation de don Carlos, le docteur Suarez' se serait gardé de récrire; toute relation du prince avec le dehors fut alors, comme on le verra, rigoureusement interdite par le roi.

(*) • Yo debo amar â V. A., y hagolo comq â senor mio naturel, y particularmente por la merced y particular favor que siempre ha sido

Il lui rappelait ensuite que souvent, de bouche et par écrit, il lui avait parlé le langage de la vérité ; il lui déclarait qu'il était obligé actuellement de le lui faire entendre avec plus de clarté encore, et de manière que peut-être il ne pourrait pas le souffrir; mais il protestait que cette franchise lui était imposée par son zèle pour le service du prince, dont il regardait la perte comme inévitable, s'il ne changeait pas de conduite : « Votre Altesse — continuait-il — a « commencé de faire quelque chose du plus mauvais ce exemple et du plus déplorable effet, en ne se con- « fessant pas. Que peut-il en résulter qui ne soit « très-fàcheux pour elle? Votre Altesse doit parfai- « tement concevoir qu'en se faisant l'ennemi de son « père et en lui désobéissant, elle agit mal; que, « en outre, elle offense Dieu. Et comment veut-elle « ainsi que quelqu'un des plans qu'elle a formés lui « réussisse? C'est ce qui frappe tout le monde; et « Votre Altesse elle-même montre qu'elle en est « frappée autant que personne. 11 y a plus : elle le « reconnaît en ne se confessant point, car, si le cas « ne lui paraissait pas si mauvais qu'il ne souffre ni « confession ni communion, elle ne se tiendrait pas a éloignée de la sainte table ('). »

servido hacerme ; y ansi siempre tengo cuidado grande del muebo que entiendo que de fuerza ha de fatigar à V. A., teniendo sus negocios en tan peligroso estado como entiendo que estân; y deseo en estremo que eche de ver V. A. que se han empeorado de suerte que à mi, que tanto deseo la mejorfa de ellos, otro tanto temo el suceso que puetlen tener y que sea el peor que se pnede imaginar. » .(') « V. A . ha comenzado cosa de tan mala nota y egemplo como es no

Suarez disait sans détour au prince que le nombre de ses' ennemis devenait de jour en jour plus grand, et qu'il n'avait point d'amis : comment pouvait-il en avoir, alors que chacun était instruit de la mésintelligence qui régnait entre lui et son père (')? « seigneur très-éminent ! — poursuivait-il — par « vos pauvres domestiques qui vous ont servi si « longtemps sans récompense ! par ces royaumes « auxquels, à votre naissance, vous avez coûté tant « de larmes ! par le saint fray Diego qui vous a « sauvé miraculeusement la vie! par Dieu lui-même « qui vous la donna, et à qui Votre Altesse doit « d'être appelé* à gouverner un jour une si grande « monarchie! votre esclave soussigné supplie très- « humblement Votre Altesse de se convertir à ce « Dieu , de l'invoquer , de se soumettre à sa loi. « Elle remportera ainsi la vraie et la plus belle vicie toire; elle sera assurée de réussir dans ces affaires « qui lui causent tant de soucis. En se soumettant à « la loi de Dieu, Votre Altesse gardera ses comman- « déments, elle honorera son père et lui obéira, elle

confesarse £ Y que suceso puede de esto salir que no sea de malîsima calidad como esello? Y V. A. en tien de muy bien que cuanto prétende por via de enemistad y desobediencia con su padre, es malo y demàs ofen6a de Dios £ Pues como quiere V. A. que cosa de cuantas desea tenga buena salida? Y esto se ve por todos, y V. A. déclara que lo ve mejor que nadie, y aun lo conûesa en no confesarse, pues si no fuese viendo que es tan malo que no sufre confesion ni comunion, no se hantia V. A. apartado de ella. »

('] « .... V. A. gana cada dia enemigos declarados.... Aficionados no se los veo ni quien tenga ocasion de servirlo, y viéndole enemigo de su padre, nadie lo ha de hacer »

« suivra en tout sa volonté et aura plaisir à la suivre. '< Et il en résultera que tout se fera selon les désirs « de Votre Altesse ; que Dieu lui-même en favorisera « l'accomplissement , comme il le fit toujours pour

« les enfants obéissants à leurs pères (')

Suarez avait souvent demandé au prince sur quoi il se fondait pour espérer qu'en désobéissant au roi et en agissant contre son gré, il parviendrait à ses fins; il le lui demandait encore. De tels moyens, s'il en avait, ne pouvaient qu'être en opposition avec les préceptes de Dieu et contraires à toute bonté ( 2 ); s'il n'en avait pas, il fournirait un prétexte à ses ennemis de le taxer de folie et d'incapacité ( 3 ). Suarez en venait alors aux actes qui avaient, en dernier lieu, excité l'animadversion publique , au soufflet donné par le prince à don Àlonso de Cordoba, à la menace qu'il

(■) « Oh senor muy alto ! por &us pobres criados que tanto tiempo le ban servido sin premio I por estos reynos que tan tas lâgrimas le costô su vida ! por el santo fray Diego a quien tanto desea honrar por el milagro de ella, y por el mismo Dios que se la diô, a quien V. A. debe de haberle hecbosucesor de tantamonarqufa, suplica humilisimamente este su siervo â V. A. se convierta a él, y se llame a él, y se deje vencer de solo él : con que ganarâ la verdadera y mejor Victoria, y con ella tenerla cierta en estos negocios que tan cautivo, y con vida de peor, traeo â V. A. ; y dejândose vencer de Dios, guardarâ V. A. susmandamientos, reverenciarâ y obedecerâ â su padre, seguirâ en todo su voluntad y gustarâ de seguirla ; y seguirâse de ello que todo se baga â la de V. A. y que Dios lo encamine à ella, como siempre lo bizo con los hijos obedientes à sus padres ... »

(*) « .... Aunque teniéndolos, serian tan contra Dios y su ley y toda bondad.... »

( 8 ) « .... Pensarlo, no habiendo alguno, es tan de todo punto condenado y ocasionado â que baya atrevimiento, como para que los enemigos de V. A. le tengan de decir que es locuray falta de capacidad.... » *

avait faite à don Fadrique Enriquez de le poignarder, aux vingt-trois chevaux qu'il avait accablés de coups et criblés de blessures (*) ; il ajoutait : « Que Voire « Altesse songe à ce que feront et diront les gens, « lorsqu'ils apprendront qu'elle ne va pas à confesse, « et lorsqu'on découvrira, de plus, certaines choses « qui sont terribles (") au point que le saint-office « aurait à s'en mêler, s'il s'agissait d'une autre « persQjine, pour savoir si elle est chrétienne ou « nonf). »

Enfin il lui faisait entendre qu'il s'exposait à perdre son état et, ce qui était pire encore, son âme ( 4 ) ; que lui, Suarez, n'y voyait pas de remède, et qu'il s'en affligeait.- Il lui réitérait le conseil de se tourner vers Dieu et vers son père ; il l'engageait à se mettre en rapport avec des hommes sages et sincères, et particulièrement avec le président du conseil de Gastille, qui l'éclaireraient sur la conduite qu'il devait tenir.

Il concluait en le suppliant d'employer à réfléchir sur un sujet aussi grave un peu du temps qu'il con-

(') « Cod esto hace V. A. cuanto les pâresce que no paresce bien à las gentes ; y solemnizan los bofetones, y lo de don Fadrique, y el.encerrarse V. A. cinco horas y hacer mal â vointe y très caballos y no dejar cosasana.... »

(*) Quelles pouvaient être les choses terribles dont Suarez parle ici ? Toutes nos recherches sur ce point ont été infructueuses.

( 8 ) « Vea V. A. que harân y diran todos, cuando se entienda que no se confiesa, y se bayan descubriendo otras cosas terribles, que ïo son .1

tanto que llegan â que el santo oficio tubiera mucha entrada con otro, para saber si era cristiano 6 no. »

( 4 ) « Final mente yo declaro à V. A. que corre peligro del estado y, lo que peor es, del aima.... »

sacrait à discourir à sa fantaisie, d'une manière préjudiciable à lui aussi bien qu'aux autres ('j.

Cette épître, non moins hardie que respectueuse, ne dut pas déplaire à don Carlos, puisque, quelque temps après, il signa une cédule où il promettait au docteur Suarez, « son très-grand ami, » dix mille ducats pour le mariage de ses tilles Q. Mais elle ne le fit modifier en rien ses sentiments non plus que ses actions. >

Après la déclaration solennelle que Philippe H avait faite de son intention de se rendre aux Pays-Bas, comment ce voyage pouvait-il encore être mis en question? Bien des gens cependant, en Flandre, à Rome, en Espagne même, persistaient à douter qu'il se réalisât. Au mois de février, l'archevêque de Rossano eut ordre de sa cour de provoquer du roi catholique des explications à cet égard. Afin de les faire naître, l'archevêque, dans une audience où il présenta au monarque un bref du saint-père sur les affaires des Pays-Bas, lui dit que, # s'il fallait en croire un bruit assez répandu, quelques-uns des seigneurs deCastille, qui n'aimaient pas à le voir s'éloigner de Madrid,

t 1 ) « .... Torno à suplicar à V. À. que de cuanto tiempo gasta en discurrir à su voluntad y âpétito, en dano suyo y de todos, que V. A. lo haga alguD rato en eslo en que va tanto provecho.... »

(') M. de Castro nous a fait connaître cette cédufe, que nous croyons devoir reproduire ici : « Digo, el principe don Carlos, que por esta « cédula, firmada de mi nombre y sellada con mi sello, os daré à vos, a el doctor Suarez, mi grandïsimo amigo, diez mil ducados para quando « pudiere, para casamiento de vuestras très hijas. Y por verdad lo « firmo cou mi firma. De Madrid, à doce de agosto de 4567. Yo kl « Principe. » (Historia de los protestantes espanotes, $. 345.)

suscitaient des difficultés à son voyage. Le roi lui répondit qu'il savait quels avis il devait suivre et quels non, bien qu'il eût l'habitude d'écouter tout le monde

. et de montrer de la confiance à tous ; qu'il n'était pas vrai que les seigneurs castillans s'opposassent à son départ; qu'au contraire, ils le lui conseillaient, reconnaissant combien sa présence dans ses Etats des Pays- Bas était nécessaire (').

Les doutes qui subsistaient $ur ce point dans le public se dissipèrent en grande partie, lorsqu'on sut que, le 19 mars, le duc d'Albe ( 2 ) avait prévenu tous

* les officiers et domestiques de la maison royale qu'ils eussent à se tenir prêts pour le dernier de mai ou le premier de juin , en . leur annonçant qu'on allait régler et payer ce qui leur était dû, et qu'ils auraient à payer, à leur tour, ce qu'ils devaient à Madrid ; que, le lendemain, une publication officielle, où l'on en avertissait les habitants, avait été faite par tous les carrefours de la capitale (*) ; que le duc de Franca villa,

( l ) « Li diedi il brève di nostro signore, dicendoli quanto ogni rimedio saria debole e infermo in Fiandra sensa la sua real presenza,.... et similmente di baver inteso che alcuni di qtiesti signori castigliani, cbe lo vorriano, sempre inCastiglia, li vannoponendoavantidifficoltà.... Sua Maestà rispose che nostrp signore si ri posasse, che non lassa rà di far cosa che sia cooveniente di fare per lo rimedio di Fiandra,.... et che sa bene et conosce a quali consegli deve credere et a quali no, se bene le conviene udir tutti et mostrar confidenza con tutti, et che io sappia che non è vero cbe gl'huornini di Castiglia lo ritirino, anzi conoscendo che gl'importa tanto, lo consigliano ad andare.... » (Lettre de l'archevêque de Rossano au cardinal Alessandrino, du 47 février 4Ô67, dans le MS. X 472 de la bibliothèque nationale de Madrid, p. 268.)

(*) Il était grand maître de la maison du roi.

( s ) Lettre de l'archevêque de Rossano au cardinal Alessandrino, du

vice-roi de Catalogne, était renvoyé dans son gouvernement, afin de prendre les dispositions nécessaires pour la réception et rembarquement de son maître à Barcelone ( ! ). Le dessein qu'avait Philippe H à cette époque, ou que du moins on lui attribuait, était de se rendre aux Pays-Bas par l'Italie, d'emmener avec lui la reine, le prince des Asturies et les archiducs Rodolphe et Ernest, de faire, en passant, inaugurer le prince dans les royaumes de Valence, d'Aragon et de Catalogne', de descendre à Gènes, d'avoir à Milan une entrevue avec Pie V, et de donner rendezvous à lnspruck à Maximilien II ( 2 ).

Le duc d'Albe, qui devait prendre les devants et rassembler l'armée destinée à entrer aux Pays-Bas, avait mis peu de diligence dans ses préparatifs de départ; des affaires de famille l'avaient occupé longuement ( 3 ) ; au mois d'avril il se trouvait encore à Madrid. Cependant la flotte équipée pour le transporter en Italie était prête au port de Carthagène \ quinze des compagnies de soldats qu'il avait fait lever étaient réunies dans cette ville; un grand nombre de

49 mars 4567. — Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 24 mars 4567.

(') Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 45 mars 4567. — Avis du môme, du 24 mars, envoyé aussi à ce monarque.

( a ) Lettres de Fourquevaulx à Charles IX, du 23 février et du 45 avril 4567, et à Catherine de Médicis, du 24 mars. — Lettre de Dietrichstein à Maximilien II, du 26 mars, daus Quellen, etc., p. 483.

( 5 ) Suivant un avis secret que Fourquevaulx fit parvenir à Charles IX le 30 juin 4567, le prince d'Eboli lui avait dit, le 26, que le duc d'Albe était cause du retardement du voyage du roi et du sien propre ; qu'il pouvait partir deux mois plus tôt, s'il l'avait voulu ; que ses affaires domestiques l'avaient fait temporiser.

gentilshommes qui avaient sollicité et obtenu la permission de l'accompagner l'y attendaient aussi ('). Enfin, le 15 avril, il quitta Madrid. Le roi était à Aranjuez; il y alla pour lui faire ses adieux et recevoir ses dernières instructions; il eut avec lui, dans la soirée du même jour et dans la matinée du lendemain, deux longues conférences où aucun autre ministre ne fut admis ( 2 ). Ce fut vraisemblablement alors que Philippe II et son lieutenant convinrent du système de t'erreur et de sang qui allait être appliqué •au rétablissement de l'ordre dans les Pays-Bas ( 3 ).

(*) Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 7 mai 4567.

(*) Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 24 avril 4567.

( 5 ) Voy., dans la Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas, etc., t. Il, p. 29, la lettre du 9 juiu 4568 où le duc rend compte au roi de ce qu'il a fait « pour l'exécution des ordres qu'il lui donna à « son départ. » Le texte porte : « Yo truxe desde alla resuelto, como â « V. M le parecio que convenia y me lo mandé, de prender los nombres o principales culpados 6 sospechosos, para casligarlos exemplarmente, « y asimismo alguna de la gente de poca qualidad mas culpada, y luego « tratar lo de la hacienda y procurar de sacaila,.... y acabado lo de la » hacienda, venir al castigo de las villas y la justicia que se ba de « hacer en ellas, etc. » (J'apportai de là-bas la résolution, comme il parut à V. M. que cela convenait et comme elle me l'ordonna, de prendre les hommes principaux de ce pays, coupables ou soupçonnés de l'être, pour les châtier exemplairement ; de prendre et châtier de même les plus coupables d'entre le peuple ; de traiter ensuite des moyens de procurer des ressources au trésor,.... et, l'affaire des chances réglée, d'en venir au châtiment des villes et aux exécutions qui s'y devaient faire, etc.).

Ce que le duc d'Albe rapporte dans cette lettre est confirmé par ce que le nonce du pape à Madrid, l'archevêque de Rossano, mandait au cardinal Alessaud ri no,Je 28 septembre 4567. L'archevêque écrivait qu'il avait eu, la veille, une audience du roi ; que S. M. lui avait dit que, pour parvenir à ses fins, il fallait d'abord lever l'obstacle occasiouné par la présence de certains chefs ; que pour cela il avait donné commission au duc de prendre ceux qu'il avait pris, et de faire les autres actes qui se faisaient. Voici le texte : « Hieri parlai a Sua Maestà tongamentè, et

Le prince d'Espagne se trouvait aussi à Aranjuez (') ; le duc d'Albe ne put se dispenser de prendre congé de lui. Don Carlos avait vu avec un extrême déplaisir la nomination du duc (*); dès qu'il l'aperçut, il entra en colère, lui dit que c'était à lui, don Carlos, de partir pour les Pays-Bas, et le menaça de le tuer, s'il prétendait faire ce voyage^ Le duc lui représenta que la vie de l'héritier présomptif de la couronne était trop précieuse pour qu'on l'exposât dans une pareille entreprise ; que le roi l'envoyait aux Pays-Bas afin que ces provinces fussent pacifiées, quand Sa Majesté s'y transporterait ; qu'alors Son Altesse pourrait y accompagner son père, si elle n'était pas nécessaire au gouvernement de l'Espagne; que lui-même il supplierait le roi de donner satisfaction aux vœux du prince et à ceux de l'empereur, son oncle, à cet égard; enfin qu'il ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour lui complaire et le servir. Ce langage respectueux ne toucha point don Carlos, qui tira son poignard : « Vous n'irez pas en Flandre, lui cria-t-il, « ou je vous tue. » Le duc lui saisit les bras de manière à l'empêcher d'exécuter son dessein. Le

« rallegrandomi delli buoni successi di Fiandra, mi rispose che già mi « haveva più volte detto che in questa cosa vuole fare da vero, il che « non si poteva fare se non si levava l'ostacolo di certi capi, el. perô ha « dato quella commissione al. duca di pigliar quelloxhe a preso, et far « dell' altre provision i che si fan no, etc. » (M S. de la bibliothèque nationale de Madrid, X 472, p. 449.)

(») Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 45 avril 1567.

(*) Lettre de Dietrichstein à Maximilien II, des 2 et 8 janvier 4567, dans Quellen, etc., p. 477.

prince essaya de lutter quelque temps ; l'impuissance de ses efforts et la fatigue l'obligèrent d'y renoncer. Mais bientôt après il se lança avec une nouvelle furie contre le duc pour le frapper de son arme. Le duc le retint de nouveau, jusqu'au moment où, un* gentilhomme de la chambre étant entré, don Carlos se retira (').

Il n'est pas difficile de concevoir l'impression que produisit sur Philippe II cette nouvelle incartade de son fils. Soit qu'il voulût pourtant user de dissimulation avec lui, dans, la crainte d'inconvénients plus graves auxquels il n'aurait pu remédier, soit qu'il tînt à s'assurer -*- comme son confesseur, -l'évêque de Cuenca, le disait, l'année suivante, à l'ambassadeur de Venise — si les choses désordonnées que faisait le prince procédaient, ou d'une ardeur excessive de jeunesse, ou du désir de dominer, ou d'un manque de jugement, il prit plusieurs mesures qui devaient être particulièrement agréables à don Carlos : il lui confia la présidence des conseils d'Etat et de guerre ; il lui donna le pouvoir de disposer sur certaines affaires de gouvernement; il éleva à cent mille ducats sa dotation qui n'était que de soixante mille. Indé-

(') J'ai entièrement reproduit ici le récit de Cabrera, liv. VII, cbap. XIII, p. 442, quoique j'aie de la peine à eu admettre tous les détails. Daos sa lettre du 24 janvier 4568 à l'empereur (Koch, Quellen, etc., p. 204), le baron de Dietrichstein, parlant du môme fait, dit que don Carlos avait tiré son poignard contre le # duc, seulement parce que celui-ci ne voulait pas lui communiquer le secret de son père : « allaiu « darumben das er ime seines vaters gehaimb (Geheimnisse) nit sagen .« wollen. »

pendamraent de tout cela, H lui fit la promesse formelle de l'emmener aux Pays-Bas (').

Pendant quelque temps , de meilleurs rapports existèrent entre don Carlos et son père. Le prince présidait régulièrement aux assemblées du conseil; il s'y conduisait avec retenue ; il montrait, sinon une parfaite connaissance des affaires qui y étaient mises en délibération, du moins la volonté de l'acquérir. Il se rendait avec les ministres % auprès du roi, et lui faisait rapport sommairement de ce que le conseil avait résolu ( 2 ). Mais, s'il faut en croire un témoignage qui n'est peut-être pas exempt de partialité,

( 1 ) «... Le prince est fort resjouy de quoy le roy son père luy a promis de le mener quant et "luy en Flandre, et de luy avoir augmenté son estât de 40,000 escus par an, outre 60,000 qu'il en avoit ; a ordonné pareillement que les conseils d'Estat et de guerre se tiendront dorénavant en la chambre dudict prince, où don Juan d'Autriche entrera.... » (Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 24 mai 4567.)

« .... Con tutto ciô [Sua Cattoliea Maestà] andava tollerando le sue paccie, vedéndo se per giornata si andasse a componerlo, et ha fatto diverse prove per veder se le cose stravacanti che faceva procedevano da furor giovenil ne da appetito di dominar, o per mancamento de giudicio ; perô lo pose capo en li consegli, li diede autorità di comandar in moite cose, ordinô che li fusse somministrato sempre grossa summa de danari.... » (Lettre de Sigismondo Cavalli au doge de Venise, du 44 février 4 568.)

(*) Posl ducis Albani abitum, princeps noster in consilio praesidere coepit, praesente quocjue domino Joanneab Austria. Hactenus permodestè se gerit, et rem intelligere aut sanè intelligere velle ostendit, itque nobiscum ad regem; et quae acta in consilio sunt, summatim referet. Relîqua nos supplemus.... » (Lettre du garde des sceaux Hopperus au président Vigiius, du 30 mai 4567, dans Hopperi Epistolae ad Viglium, p. 4-27.)

Dans un mémoire envoyé à Charles IX le 30 juin 4567, Fourquevaulx disait, en parlant du prince : « Les conseils d'Estat et de guerre se « tiennent en sa chambre; il commande absolument en beaucoup de « choses, et veut estre obéy sans réplique. »

ces bonnes dispositions furent de courte durée : bientôt on reconnut que don Carlos apportait la confusion dans les séances du conseil ; qu'il faisait un déplorable usage de l'autorité qui lui avait été confiée; qu'il s'épuisait en folles dépenses. Le roi alors revint sur plusieurs des choses auxquelles il s'était prêté en sa faveur. L'antipathie qu'il y avait entre le fils et le père s'en augmenta ( ! ).

L'empereur Maximilien II n'était point ignorant des actions publiques et privées de don Carlos ; les dépêches de son ambassadeur, le baron de Dietrichstein, l'en instruisaient régulièrement ( 2 ), et il eu était informé aussi par d'autres voies ( 3 ). Il n'en persistait pas moins, ainsi que l'impératrice, à vouloir donner au prince d'Espagne la main de l'archiduchesse Anne : l'un et l'autre ils se flattaient que le mariage calmerait la fougue de son caractère ; que la douce influence d'une compagne aimable et jolie adoucirait Fàpreté

(*) C'est encore le confesseur du roi qui, au mois de février 4568, disait cela à l'ambassadeur de Venise : « Ma si conobbe et si provô che « quando lui entrava in consilio, pooeva confusione in tutlo.et impe- « dimento in ogni deliberatione ; la autorité havuta dal re usava, per il «'Contrario, ne a suo maleficio; lidanari li gettava fuori di proposito a et senza giudicio : perô parve a S. Al. di tornar a rivolger la man in a tutte queste cose. Da qui si augmentorno le discontentezze.... » (Lettre de Sigismondo Cavalli, ci-dessus citée.)

(*) Voir la publication de M. Koch, Quellen, etc.

(■) Fourquevaulx écrivait, le M février 4566, à Catherine de Médicis : « Le coorrier'de l'empereur s'en retourne. Il s'en va mal édifié des cou- « tenances qu'il a veu tenir au prince d'Espaigne en table et hors icelle, m et m'a dit qu'il ne les cèlera point à son maître, estant bien marri « qu'il faille que madame la princesse Anne de Bohême espouse un « prince si mal composé de personne et de mœurs comme il est. »

m DON CARLOS ET PHILIPPE II.

de son humeur. Déjà, à la fin de i 565 , l'empereur avait témoigné à Chantonay son étonnement du retard que le roi catholique mettait à se résoudre sur l'union projetée ('). Mais Philippe II hésitait de plus en plus à prendre une telle résolution. Craignait-il, comme il le donna à entendre après l'arrestation de son fils, de faire le malheur de l'archiduchesse? Etaitil persuadé que le prince était incapable de continuer sa dynastie? N'appréhendait-il pas plutôt que don Carlos, marié avec la fille de l'empereur, ne devint encore plus difficile à maintenir dans les bornes de la soumission et du respect envers -lui ; que son orgueil et ses prétentions ne s'en accrussent ; qu'il ne fallut lui assigner un revenu beaucoup plus considérable que celui dont il jouissait, et l'investir du gouvernement, peut-être même de la souveraineté de quelqu'un des Etats de la monarchie? L'histoire, en l'absence de données certaines, ne saurait former là-dessus que des conjectures.

Il y avait un autre mariage dont le roi catholique poursuivait avec chaleur la conclusion auprès de Maximilien ': c'était celui de l'archiduchesse Elisabeth, deuxième fille de l'empereur^ avec le roi don Sébastien de Portugal. Philippe n'y avait pas songé d'abord; il ne s'en était avisé que lorsqu'il avait appris que la cour de France demandait la main de l'archiduchesse pour Charles IX, et proposait, à Lisbonne, pour le

l 1 ) « El emperador se maravilla mucho de lo que se tarda â responder sobre lo de! casamiento. » (Lettre de Chantonay au roi, du 43 octobre \ 565, dans les Papiers d'État du catàinal de Granvcllc, t. IX, p. 568.)

roi don Sébastien, la princesse Marguerite de Valois. Il avait ainsi un double intérêt à persuader l'empereur d'acquiescer à ses vues : car, s'il y réussissait, il empêchait, du même coup, que la politique française n'acquit de l'influence dans la Péninsule et en Allemagne ( ).

Maximilien eût infiniment préféré une alliance avec la France, de laquelle il était fondé à se promettre quelques avantages, au mariage de Portugal, qui ne pouvait lui être d'aucune utilité. Une autre considération le préoccupait encore : il craignait, s'il rejetait les ouvertures de la cour de Fontainebleau, que la maison de Valois ne s'unît à la maison de Saxe, et que, profitant de l'appui qu'elle trouverait par-là dans l'Empire, elle ne cherchât à y supplanter la dynastie des Habsbourg ( 2 ). Mais il désirait beaucoup aussi conserver les étroites relations existantes, depuis quelques annëes, entre lui et le roi d'Espagne. Dans l'embarras où il était, il s'attacha d'abord à gagner du temps. Il répondit à l'ambassadeur de France, révoque de Rennes, qu'avant de donner suite aux propotions de sa cour, il avait besoin de savoir si elle était disposée à restituer à l'Empire les villes de Metz, Toul et Verdun, à renoncer à son alliance avec le Turc, et à trouver bon que les liens qui l'unissaient au

(*) Voy., dans la Coleccion de documentes inédites, etc., t. XXVIII, pp. 427 et suiv., la pièce intitulée Relation sumaria de lo que se ha tratado con el emperador y 'con el rey de Portugal sobre su casamiento con la infante Isabel.

(*) Relation sumaria, etc.

roi catholique subsistassent sans altération, même qu'il pût secourir son beau-frère, en cas de guerre entre l'Espagne et la France ('). Au seigneur de Chantonay, ambassadeur du roi catholique, il allégua que l'archiduchesse et le roi de Portugal n'étaient pas si âgés qu'il fallut tant se presser de prendre un parti ( 2 ); il lui fit observer, de plus, qu'il serait peu convenable de conclure le mariage de sa deuxième fille avant que celui de la première fût assuré ( 3 ). Philippe crut le déterminer, en lui offrant de régler les conditions du mariage de l'archiduchesse Anne avec don Carlos, dans une entrevue qu'ils .auraient aux Pays-Bas, où il allait se rendre ( 4 ). Chantonay s'efforça de le convaincre qu'il n'avait rien à redouter de la France ni de la Saxe ; il lui mit adroitement devant les yeux l'affection que le roi catholique portait au prince Rodolphe, et les vues qu'il avait sur lui ( 5 ). Maximilien ne se laissa point ébranler : il déclara à Ghantonay que, lors de son entrevue avec le roi, ils arrêteraient ce qui concernait l'un et l'autre mariage ( 6 ). Il ajouta que la mort seule pourrait l'empêcher d'aller aux

( 1 ) Relation sumaria, etc

(*j Us n'étaient l'un et l'autre âgés que de douze ans , étant nés eu 4554.

( 8 ) Lettre de Chantonay à Philippe II, du 22 septembre 4566. (Arch, de Simancas, Estado, leg. 655.)

(*) Ibid.

( s ) « .... Usé de toda la persuasion possible para que S. M estubiesse en este uegocio como convenia, poniéndole delante el particular del principe Rodolfo, y lo que V. M. le queria, y el fundamento que hace ya en él.... » (Ibid)

( 6 ) Ibid.

Pays-Bas, et que,. dans le cas où une indisposition viendrait y mettre obstacle, il s'y ferait transporter, fût-ce même sur les épaules de ses serviteurs ('). Ce n'était pas ainsi que l'entendait Philippe II. Il

' voulait que l'empereur s'engageât au mariage de l'archiduchesse Elisabeth avec le roi de Portugal, et il ne voulait pas s'engager lui-même relativement au prince son fils. Pour montrer l'importance qu'il attachait à cette négociation, il résolut d'envoyer en ambassade

* extraordinaire à Vienne Luis Venegas de Figueroa, son grand maréchal des logis ( 2 ). Il se flattait que Venegas serait, plus que tout autre, agréable a la cour impériale ( 3 ); il avait été maître d'hôtef de l'impératrice et fort avant dans les bonnes grâces de l'empereur. Déjà, en 156>o, Philippe, étant en Angleterre, l'avait député vers Ferdinand, roi des Romains, et Maximilien, alors roi de Bohême, pour les assurer de son amitié et traiter de la dot de sa sœur Marie ( 4 ). 11 avait rempli

(') « .... Pues uinguna cosa si no lamuertepodrâ estorbar à S. M. de verse con V. M....; y que tanto deseaba estas vistas que si por fhdispusicion do pudiere ir à ellas, se ha ri a llevar, aunque â hombros.. . » (Lettre deChantonay à Philippe II, du 24 septembre 4566, dans la Coleccion de documentas inéditos, etc., t. XX VI, p. 546.)

(*} « ."... Para que se concluya este casamiento con la grandeza y autoridad que yo deseo, he despachado à Luis Venegas, nuestro aposeniador mayor, etc. » (Lettre de Philippe II à don Hernando Carrillo, son ambassadeur à Lisbonne, du 24 mai 1567, dans la Coleccion de documentes inéditos, etc., t. XXVIII, p. 459.)

(*) Por ser persona que lo sabra tratar y negociar con la pru-

dencia y destreza que el negocio requière, y entender que al emperador mihermanoleserémuygrata.... » (Ibid.)

(*) Lettres de Fourquevaulx £ Charles IX, du 45 avril, et à Catherine de Médicis, du 30 mat 4567. Il dit dans la première : « Lorsque le feu

plusieurs autres missions délicates, bien justifiées par l'illustration de sa naissance, les charges qu'il avait occupées dans la maison de ses souverains et sa rare intelligence des matières d'État (').

Venegas devait user de tous les pioyens possibles pour obtenir de Maxiniilien II son consentement formel au mariage de l'archiduchesse Elisabeth avec le roi don Sébastian. Il était chargé de dire à l'empereur que le roi, son maître, ne quitterait pas, l'Espagne volontiers avant que cette affaire fût conclue, car don Sébastien et la princesse dona Juana y tenaient extrêmement, et il fallait s'attendre aussi à ce que, lui absent, les Français mettraient de nouveau en avant l'offre de la princesse Marguerite. Il lui était recommandé de rassurer la cour de Vienne sur les conséquences d'un concert de la maison de Valois avec la maison de Saxe, concert qui paraissait d'ailleurs plus qu'improbable : quoi qu'il arrivât, l'empereur pouvait compter sur l'appui de son beaufrère, qui était disposé aussi à compléter, s'il en était besoin, la dot de l'archiduchesse, au gré du roi de Portugal. L'ambassadeur avait encore à remercier Sa Majesté Impériale des mandements qu'elle avait donnés pour faciliter en Allemagne les levées de gens de guerre faites au nom du roi, et empêcher que

« roy vostre père m'envoya vers l'empereur, n'estant que roy de « Bohesme, ledict Vanègues estoit des plus advancez qu'il eût près de « sa personne. » — Voy. aussi Cabrera, liv. I, ebap. VIII, p. 30.

(*) « .... Por su nobleza de sangre, criânça en la casa real, inteligencia de materias de Estado. » (Cabrera, liv. I, chap IV, p. -17.)

ses rebelles de Flandre ne trouvassent de l'appui dans l'Empire.

Telle était, en substance, l'instruction que reçut Venegas (*). Philippe II lui fit connaître verbalement sa volonté sur le langage qu'il aurait à tenir, si, comme il f&llait s'y attendre, l'empereur lui parlait du mariage de l'archiduchesse Anne avec le prince d'Espagne : tout ce que nous en savons d'une manière positive , c ? est que l'ambassadeur était autorisé à assurer Sa Majesté Impériale de la conclusion de ce mariage, mais seulement pour l'époque où son maître aurait avec elle l'entrevue projetée ( 2 ) ; il semble résulter aussi d'une lettre de Venegas ( 3 ) que le roi l'avait chargé d'instruire

(') Cette ioslructioD, datée du 44 mai 4567, a été publiée dans la Coleccion de documentes inéditos, etc., t. XXVIII, pp. 438-456. — Cabrera, liv. VII, chap. XVI, pp. 448-450, en donne un résumé assez exact.

(') Voici ce que contient sur ce point l'instruction du 44 mai : « Porque ho dudamos si no que el emperador mi hermano os ha de • preguntar la çomision que lïevais para tratar en lo del casamiento del « principe mi hijo con la infanta Ana, su hija mayor, à esto le habeis de a satisfacer y responder lo que a boca se os ha dicho mas particular- « mente, y las causas por que no se trata agora de la résolution deste « casamiento, que son las que yo le tengo escripto â él tan claramenle « demi ma do.... »

Dans la Relation sumària, etc., déjà citée, il est fait mention d'une lettre du roi à l'empereur où il l'assure que « el casamiento del principe « nuestro senor esta muy cierto, y se conduira cuando S. M. C. se vea « con el emperador. » Venegas était porteur de cette lettre.

(*) Nous voulons parler de la lettre du 30 septembre 4567, insérée dans le t. XXVI, p. 563, de la Coleccion de documentes inédites, etc. On y lit en effet : « En las très cosas que el emperador prétende, no veo « ympedimento que con razon lo pueda ser, presupuesto que la princi- <r pal, que es el casamiento del principe, se le tiens V. M. ofrecido y « bemitido a su voluntad, la quai tiene ya V. M. entendida, pues sin

l'empereur et l'impératrice de certaines particularités qui n'étaient pas de nature à faire concevoir une opinion flatteuse de son fils. Venegas se mit en route pour Vienne le 3 juin (') ; il était porteur de présents magnifiques envoyés par le roi et par le prince à l'archiduchesse Anne ; le prince, entre autres, lui avait remis pour sa cousine une bague en diamants où était gravé son portrait, d'une valeur de trente mille écus ( 2 ). Bien des gens croyaient qu'il avait mission d'organiser la maison de la future princesse des Asturies ( 3 ). Quelques jours avant son départ , un événement s'était passé à Madrid, qui avait causé une rumeur extraordinaire dans la ville et à la cour. Don Carlos était blessé des bruits qui couraient sur son incapacité d'avoir des enfants ; au moment où se négociait son mariage, il avait à cœur d'en démontrer la fausseté. Après s'être entendu avec son barbier ( 4 ), qui jouis-

« EMBARGO DE TODO LO QUE SB LES HA DICHO Y DECLARADQ» pide el empera-

a dor que se efectûe, y deséalo con mucha aficion, y la emperatriz con « muymayor. •*

(') Lettre de Dietrichstein à l'empereur, du 5 juin 4567, dans Koch, Quellen, etc., p 489. —Mémoire de Fourquevaulx pour le S' de l'Aubespine, s'en retournant en France, du 30 juin.

(*) « Louys Vanègues a porté de belles bagues et de beaux présents eu don à la fille aînée de l'empereur, de la part de ce roy et du prince, mesmement dudict prince, qui lui a envoyé un diamant à porter au doigt, où il est gravé au naturel, estimé valoir 30,000 écus. » (Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du . . juillet 4 567.)

( 8 ) « Venegas partira bientôt pour l'Allemagne.... Il a charge.... de dresser estât et maison à la fille aisnée de l'empereur comme à princesse d'Espaigne, pour commencer à monstrer qu'on la tient par deçà pour telle. » (Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 30 mai 4567J — Voy. aussi la lettre de Dietrichstein, du 5 juin 4567, ci-dessus citée.

( 4 ) Ruy Diaz de Quintanilla.

sait de toute sa confiance, il eut recours à trois médecins que celui-ci lui désigna. Ces hommes de l'art lui firent prendre un breuvage dont il ressentit de tels effets qu'il donna incontinent de certaines preuves de virilité. La joie qu'il en eut ne saurait se décrire. Il s'empressa d'informer de ce bel exploit le baron de Dielrichstein , afin qu'il le fît savoir à Vienne; il gratifia les trois médecins chacun d'une rente de mille ducats; il en assigna une de six cents à son barbier, ainsi qu'à l'apothicaire qui avait préparé le breuvage. La don zel le qui s'était prêtée à cette singulière épreuve reçut de lui un présent de douze mille ducats, et il fit acheter une maison pour elle et pour sa mère (*).

Ces prouesses de don Carlos ne se soutinrent malheureusement pas ( 2 ). Faut-il attribuer au désappoin-

I 1 ) Voy. la lettre du baron de Dietrichstein à l'empereur, du 5 juin * 4567 (Koch, Quellen, etc., p. 489). Dans cette lettre tout intime et confidentielle, l'ambassadeur donne des détails qu'il nous est interdit de reproduire ici.

Fourquevaulx mandait, le 30 juin, à Charles IX : « Le prince est main- « tenant en quelque opinion de demi-homme naturel : car trois siens « médecins ont fait ce qu'ils ont peu de le rendre, de deux mois en ça, « habille et puissant d'habiter avec femme, ainsi qu'il en a faict les « preuves : à cause de quoy chascun desdicts médecins en a rapporté o mille escus de rente que ledict prince leur a donné et assigné, au « denier quatorze.... »

L'ambassadeur de Florence, Leonardo de Nobili, écrivant, le 24 juillet, au duc Côme de Médicis, lui parle aussi de cet événement. Voici comment il s'exprime : « A questi giorni tre medici e un barbiere suo « favori to li dettero non so che bevanda, talchè par che cosl usasse « deboimente con una» donna; e parendoli bella cosa, ordinô a lei « dodici mi la ducati, e alli medici mille scudi d'entrata per ciascuno , « e al barbiere seicento.... »

( 8 J Le même jour où Fourquevaulx écrivait à Charles IX la lettre dont

tement qu'il en éprouva, l'habitude qu'il prit de courir la nuit les mauvais lieux, armé d'une arquebuse et commettant toute sorte d'insolences? Le fait nous est attesté par les ambassadeurs de Florence et de Yenise Q, et les détails qui sont consignés dans les comptes des dépenses du prince, sur des barbes postiches achetées par lui, sur des chemises perdues pendant des nuits qu'il avait passées dehors, ou brûlées par ses ordres dans sa chambre ( 2 ), n'y sont probablement pas étrangers.

Rien de tout cela n'échappait à la connaissance du

nous donnons un extrait à la note précédente, il en adressait une autre à Catherine de Médicis dans laquelle il réduisait à assez peu de chose l'expérience qui venait d'être faite par don Carlos, et cela d'après le dire du médecin de la reine Isabelle, • que, nonobstant les receptes que les « trois médecins luy ont faict user pour le rendre habille d'espouser « femme, c'est temps perdu d'en espérer lignée, car jamais il n'aura « enfants, et qu'il le sçait très-bien. •

Nobili fait allusion à la même chose dans sa lettre du 24 juillet : « Pare, dit-il, che non potendo di nuovo usar S. A. carnalmente, corne « fece quella vol ta, l'affezione ai medici vada mancando. »

(*) « Tutta la notte va in bordellocon poca dignité e molta arroganza, » écrit Nobili le 24 juillet. — Dans sa lettre au doge de Venise, du 22 janvier 4568, qu'on trouvera à J'appendice B, Sigismondo Cavalli dit à son tour: « Tutta la notte andava armato con archibuzeti, comntettendo « diverse insolentie. »

Ainsi se trouve confirmé ce que rapporte Cabreba, liv.VU, chap. XXII, p 469 : « Salia el principe de noche por la corte cou indecencia. . »

(*) « .... A Felipe Forula, gorrero de Su Alteza, oincuenta reaies que Su Alteza le mandé dar por seis barbas postizas, y por el raso en que Jas forré, y por cintas y otras cosas que les puso.... » (Arch. de Simancas, Contadurias générales, Uépoca, leg. 1440.)

' « El 4° de agosto (4567) se perdio una camisa de Su Alteza que la dejé una noche que fué fuera. .

« E) 44 de noviembre (4567), se perdiô é quemô una camisa eu la càmara de Su Alteza. « [Ibid., leg. 4070.)

roi, et Ton peut juger si les mécontentements qu'il avait de son fils en devenaient plus profonds. Ce qui le choquait encore au dernier point, lui qui était si économe, c'étaient les prodigalités de don Carlos et l'absence d'ordre et de règle dans ses dépenses. En élevant la dotation du prince à cent mille ducats, il s'était flatté d'avoir pourvu largement à ses besoins ; il reconnut bientôt que le résultat ne répondait pas à son attente. Son fils continua à faire des dettes, et Ton n'en est pas étonné en parcourant ses comptes : il perdait assez d'argent dans des gageures fréquemment répétées ('); il achetait à tout prix ce qu'il lui prenait fantaisie d'avoir.

Il eut envie, à cette époque, d'un ornement de chambre à coucher que le comte de Modica avait fait travailler à Milan, et qui pouvait valoir quinze cents écus; il en offrit vingt mille. Sa cassette était vide comme toujours; il manda Nicolo Grimaldi ( 2 ), pour lui emprunter cette somme. Le banquier génois la lui compta sur-le-champ, et se mit à sa disposition pour tout ce qu'il désirerait de lui. Don Carlos, prenant au sérieux ces paroles de courtoisie, lui demanda cent mille éfcus. Grimaldi se récria, disant qu'il ne les avait pas; que, pour se les procurer, il lui faudrait compromettre son crédit, fondement de toute sa fortune. Le prince, avec les plus grandes menaces, lui fixa

H Voy M dans le t. XXVH de la Coleccion de documentes inédites, etc., pp. 84 etsuiv., les extraits des comptes des dépenses de la maison de don Carlos.

(") Voy. p. 370.

vingt^quatre heures de délai pour les lui faire tenir en argent ou en lettres de change; il chassa de chez lui le fils de Grimaldi qui était au nombre de ses pages. En vain on lui représenta que les offres du banquier n'étaient que de simples compliments, que la somme qu'il voulait avpir était excessive : il répondit qu'on ne devait pas user de semblables compliments avec des princes tels que lui ; que Grimaldi prétait au roi des sommes bien plus considérables sans tant de difficultés, et que, s'il ne lui procurait pas promptement les cent mille écus, il en arriverait mal à lui et à sa famille. Le prince d'Eboli et plusieurs autres personnages s'interposèrent pour lui faire entendre raison; ce fut sans succès : il fallut que Grimaldi lui prêtât au moins soixante mille écus, qui servirent à payer les libéralités dont nous avons donné le détail, après avoir raconté l'étrange épreuve au moyen de laquelle il avait prétendu établir sa virilité( 1 ). Le roi

(') II conte di Modica gli aveva venduto uno attrezzo di letto e di caméra fatto in Milano, del valore di 4,500 scudi, e il principe l'aveva compero 20,000 scudi, ed aveva mandato a ricercar Niccolo di Grimaldo che gli prestasse li danari per pagar il conte ; il quale Niccolo lo fece subito, e con parole di complimento rende grazie a Sua AJtezza, offerendoli sempre tutto quello che per lui se poteva. Il principe, appicandosi sopra queste offerte, li mandô a domandar cento mila scudi ; e facendo Niccolo di Grimaido resisteoza a darglieli , aliegando che non li aveva e che perderebbe il credito, fondamento di tutta la sua faculté, il principe gli fece un a grandissima bravata, dandogli tempo fi do alTaltro giorno a mandargli i contanti o le polizze, e cacciô via il figliuojo che era paggio ; e a chi gli diceva che lo offerte di Niccolo erano state parole di complimento, e che questa era troppo gran somma, rispondeva che sjmil complimenti e ce n mon ie non si usano con li principi pari suoi, e che a suo padre prestava molto maggiori somme senza tan ta difficulté,

ne put s'empêcher, cette fois encore, de faire sentir à son fils l'irrégularité, l'inconvenance de ses procédés Q). Cette leçon ne porta pas plus de fruit que les précédentes : peu de temps après, don Carlos, s'abandonna à un nouveau caprice ; il acheta de Fernand Rodriguez Cadeyra, marchand portugais, un diamant du poids de trente-neuf carats, au prix de vingt-cinq mille écus, sans avoir le moyen de payer la moindre partie de cette 'somme ( 2 ).

Venegas arriva à Vienne le 10 juillet. L'empereur et l'impératrice étaient à Presbourg; il alla les y trouver. Après qu'il leur eut exposé l'objet principal de son ambassade ( 3 ), Maximilien lui fit, de bouche, une réponse qu'il jugea à propos de lui remettre ensuite par écrit; et, comme il ne se fiait pas à la discrétion de son secrétaire espagnol, il la fit

e che se non li provedeva questi danari presto, sarebbe mal per lui e per la sua casa. Ci si messe di mezzo Ruy Gomez e molti altri, ne si è mai potuto quietare fin tanto che Niccolo non li ba prestato sessanta mil scudi con sua polizza senza altro assegnamento ; e questi danari serviranno per far l'entrata ai medici e li altri donativi.... • (Lettre de Leonardo de Nobili au duc Gôme de Médicis, du 24 juillet 4567.)

Dans sa lettre du 22 janvier 4568, déjà citée, l'ambassadeur vénitien Sigismondo Cavalli parle aussi de cet emprunt forcé fait par don Carlos à Nicolo Grimaldi.

f 1 ) Lettre de Leonardo de Nobili, du 24 juillet 4567. — Fourquevaulx mande à Catherine de Médicis, le 30 juin, que le médecin de la reine lui a dit « qu'il a y eu quelque prinse entre le «roy catholicque et le « prince son filz, pour les désordres qu'il continue de taire assez mal à « propoz. »

(*) Voy. la Coleccion de documentes inédites, etc., t. XXVII, pp. 443,

( 5 ) Lettre de Venegas au roi, du 49 juillet 4567, aux Archives d* Simancas, Estado, leg. 656.

rédiger en latin, puis il la traduisit lui-même en espagnol pour le roi ('). Dans cette réponse, il insistait longuement sur les 'raisons qui devaient le porter à préférer pour gendre le roi très -chrétien au roi de Portugal. Il ajoutait que le roi de France pourrait s'offenser, en voyant conclure le mariage de Portugal avant qu'il se fût expliqué sur les conditions qu'on lui avait proposées l'année précédente : or, ayant déjà le Turc pour ennemi, il lui importait d'éviter avec soin les occasions de s'en attirer d'autres. Il conjurait le roi, son beau-frère, de réfléchira tout cela. Il était prêt, afin de lui prouver son attachement, àlui sacrifier ses intérêts propres, mais alors il désirait savoir sur quel secours il pouvait compter de sa part, au cas qu'il s'exposât à l'inimitié de la France. Il priait encore son beau-frère de considérer, à l'égard de la dot, qu'il avait beaucoup d'enfants ; qu'il convenait d'observer • l'égalité entre eux ; que l'empereur Ferdinand, avec des États plus nombreux, n'avait donné que 100,000 florins à ses filles. Quant à l'union projetée entre le prince des Asturies et l'archiduchesse Anne, il lui paraissait que le mieux était de ne pas la différer, puisque don Carlos avait déjà vingt-deux ans; qu'ayant atteint cet âge et étant ce qu'il était, il y avait lieu d'espérer qu'il serait ce qu'il devait être, et que le temps, le mariage et l'expérience apporteraient de l'amendement dans sa conduite ( 2 ). Enfin il voyait des inconvénients à con-

(') Lettre de Venegas au roi, du 20 juillet 4567, dans la Coleccion de documentos inédilos, etc., t. XXVI, p. 557.

(') « Tambien S. M. ba entendido de Luis Vanegas lo que el rey le

dure le mariage de sa seconde fille ayant celui de la première : car s'il survenait quelque chose d'inattendu, la princesse Anne demeurerait, comme on disait, assise entre deux chaises (').

Venegas, écrivant à son maître le 20 juillet ( 2 ), l'engagea fortement à se rendre aux vœux de Fempereur et de l'impératrice. Le 30 septembre, il renouvela "ses instances pour que le roi prît une prompte détermination : l'impératrice avait su que, de Rome même, on sollicitait son mari d'accorder la princesse Elisabeth, au roi de France ; elle appréhendait qu'il ne finît par céder à tant de démarches. Venegas s'étonnait des hésitations du roi. Des trois choses prétendues par l'empereur, il n'y en avait pas une, selon lui, qui fût sujette à difficulté. Le mariage du prince en formait la principale : or, le roi l'avait remis à la volonté de son beau-père, et, malgré tout ce qu'on leur avait dit et déclaré, l'empereur tenait à ce qu'il se fît, et l'impératrice encore davantage ( 3 ). Venegas n'avait pas obtenu, à la vérité, que la dot de l'archiduchesse Elisabeth excédât cent 'mille florins ;

envia â decir tocante al principe con su bija mayor : sobre locual le paresce que es lo mejor no differillo, mas paresciéndole asi al rey, pues su hijo tiene ya 22 anos, y teniendo esta edad y siendo quien es, se ha d'esperar d'él que sera el que debe; y aunque tuviese algunas faltas, es de créer que con el tiempo, casamientoy experiencia habrâ emienda en ellos. »

(') « Quedaria su hija, como dicen, entre dos bancos sentada. »

La réponse de l'empereur est dans la Coleccion de documentes ,inéditos, etc., t. XXVI, p. 553.

(*) Voy. la note \ à la page 424.

( 5 ) Voy. la note 3, à la p. 417.

mais il dépendait du roi de fournir ce que la cour de Portugal exigerait de plus. Restait le secours demandé en cas de rupture avec la France, et il était facile de tranquilliser la cour impériale à cet égard, au moyen d'une promesse générale (*).

Tandis que Venegas suivait à Vienne des négociations qui devaient n'aboutir à rien, à Madrid ce dont le public et la diplomatie étrangère se préoccupaient surtout, c'était le voyage du roi aux Pays-Bas. Nous avons vu que des mesures avaient été prises, au printemps de cette année, qui semblaient annoncer le prochain départ du monarque. Pendant plusieurs mois, Philippe s'appliqua à convaincre le monde que sa ferme volonté était de passer en Flandre : seulement il ne songeait plus à s'y rendre par l'Italie et l'Allemagne (ce détour aurait entraîné un trop long retard, et la saison était déjà avancée), mais il s'embarquerait à la Corogne, pour traverser l'Océan. Ce fut dans ce sens qu'il fit faire, par ses ambassadeurs, des communications aux cours de Rome, de Portugal, d'Autriche, de France, et qu'il écrivit à la régente des Pays-Bas, ainsi qu'au cardinal de Granvelle : « Ceux qui ne croient « pas à mon voyage, mandait-il à ce dernier, achève- « ront bientôt de se désabuser; ils verront le contraire « de ce qu'ils répandent avec tant de malice (*). »

( ! ) Coleccion de documentes inédites, etc., t. XXVI, p. 563.

(*) Voy., dans la même Coleccion, t. XXV1I1, p. 464, sa lettre du 23 juin 4567 à don Hernando Carrillo, son ambassadeur à Lisbonne, et dans la Correspondance de Philippe 11 sur les affaires des Pays-Bas, 1. 1, pp.cLiv, 550 et 564, ses lettres à la duchesse de Parme et au cardinal de Granvelle.

Le 26 juin, le prince des Àsluries, les deux archiducs Rodolphe et Ernest et don Juan d'Autriche reçurent, de sa bouche, l'avis de se préparer à l'accompagner ('). Don Carlos était dans l'enchantement : ayant rencontré chez la reine l'ambassadeur de France et le jeune seigneur de PAubespine, que Charles IX venait d'envoyer en mission à Madrid, il les pria de demander au roi leur maître un passe-port pour tous ses grands chevaux, qui étaient au nombre d'une cinquantaine au moins ( 2 ).

Philippe renouvela, le 15 juillet, à son fils la recommandation de Mter les dispositions qu'il avait à faire (*). Quelques jours après, il en causa aussi avec les princes ses neveux, les questionnant sur le plaisir qu'ils se promettaient de ce voyage et sur le costume qu'ils avaient choisi pour la route ( 4 ). Le 21 juillet, on publia à Madrid les actes des dernières cortès de Castille : il y était déclaré que, nonobstant les requêtes et les instances des cortès, le roi était résolu à partir pour les Pays-Bas au premier jour ( 5 ).

Le langage de Philippe aux représentants des puissances étrangères accrédités à sa cour n'était pas moins significatif. Il dit à l'ambassadeur de France,

(') Lettre de Dietricbstein à l'empereur, du 27 juin 4567, dans Koch, Quellen, etc., p. 494. — Lettre de Fou rquevaulx à Catherine deMédicis, du 30 juin.

(*) Mémoire de Fourquevaulx pour Charles IX, du 30 juin.

(') Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 46 juillet.

(*) Lettre de Dietrichstein h l'empereur, du 23 juillet, dans Quellen, etc., p. 194. *

( s ) Recueil des actes des cortès. — Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du ..juillet J 567.

qui lui demandait s'il était vrai qu'il se fût déterminé à passer en Flandre par la mer du Ponant, « que le « passage de sa personne en Flandre estoit très- « nécessaire pour remédier à beaucoup de désordres « qui y estoient survenus, par aucuns de ses mauvais « subjects (*), » Au nonce, qui désirait savoir s'il devait le suivre aux Pays-Bas ou rester à Madrid, il répondit qu'il lui serait très-agréable de le compter au nombre de ceux qui formeraient son cortège ; et, à cette occasion, il se mit à discourir avec lui sur les dangers de la traversée d'Espagne en Zélande ; il ne lui cacha point qu'il eût mieux aimé aller par terre ; il l'engagea à prendre ce chemin, tout en lui offrant de mettre un navire à sa disposition, s'il donnait la préférence à la voie de mer ( 2 ).

Les préparatifs qui se faisaient ne pouvaient que confirmer le public dans l'idée que le roi allait quitter l'Espagne (*). Des navires avaient été affrétés en Portugal, dans les Asturies, en Galice; des magasins de vivres et de munitions formés à Alicante et à Carthagène ; des soldats levés en Biscaye ( 4 ). Le 9 juillet, don Diego de Mendoza, nommé commissaire général

• (') Mémoire de Fourquevaulx, du 30 juin 4567. .

(*) Lettre de l'archevêque de Rossa no au cardinal Alessandrino, du 4" août 4567, dans le MS. X 472 de la bibliothèque nationale, à Madrid, p. 375.

(*) « Tout le propos qui se tient icy présentement n'est que de la préparation des navires, gens, victuailles et munitions pour lepartement de S. M , et que S. M. partira d'icy ce mois prochain » (Lettre de Tisnacq à Vigliu's, du 29 juin 4567.)

(*) Mémoire de Fourquevaulx, du 30 juin. ,

de l'embarquement , partit pour se rendre à son poste ('); il fut suivi, le 15, d'un des maréchaux des logis du roi, chargé de faire le logement sur la route ( 2 ); le 21 juillet, Pedro Melendez, que les Espagnols « tenaient pour un Neptune en la mer( 3 ), » arriva à la cour; il avait été appelé tout exprès de la Floride afin de diriger le navire qui porterait son souverain. Déjà la garde-robe royale était emballée; les meubles qui garnissaient lePardo avaient ététransportés au palais de Madrid ; deux charges de vitres destinées aux chambres que la personne du monarque occuperait pendant la traversée avaient été expédiées à la Corogne ; la chapelle et l'évêque de Cuenca se disposaient à prendre la même direction ; des bannières de damas cramoisi, avec la croix de Saint-André, étaient toutes prêtes pour les navires du roi^ du prince et des archiducs ; des instructions avaient été transmises et des postes militaires établis dans les provinces par lesquelles la cour devait passer ; enfin la garde à pied et à cheval avait reçu son ordre de départ ( 4 ). On disait que, pendant l'absence du roi, la reine aurait le gouvernement de l'Espagne. Elisabeth de Valois, dont les couches étaient attendues pour le mois d'oc-

(') Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 46 juillet.

(*) lbid.

( 8 ) Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 2 août 4567.

Pedro Melendez de Valdes, asturien-, était le capitaine qui avait chassé les Français de la Floride Tannée précédente.

(*) Lettres de Fourquevaulx à Charles IX et à Catherine de Médicis, des 46 juillet, 2 et 24 août 4567.— Lettre de l'archevêque de Rossa uo au cardinal Alessandrino, du 44 août. *

tobre, se trouvait hors d'état d'accompagner son mari ; mais elle Tirait rejoindre plus tard aux Pays-Bas, et alors la régence serait exercée par la princesse dona Juana ( l ).

Malgré tout cela, il y avait encore des gens, à Madrid, auxquels on ne pouvait persuader que le roi voulût s'éloigner de celte résidence qui lui était si chère. C'est ce que nous apprennent une lettre du garde des sceaux Hopperus à son ami le président Viglius ( 2 ) et des dépêches adressées à leurs cours par le nonce -et l'ambassadeur d'Autriche ( 3 ). L'ambassadeur de France lui-même se montre médiocrement convaincu par toutes les mesures qui sont prises et par les assurances que le prince d'Eboli lui donne: il écrit à Charles IX : « Je ne voudrois point m'obli- « ger, de la vie, que. ce roy passe en Flandre, car il « peult feindre et faire tels semblants qu'il lui plais t, ce à ses despens (*). »

L'événement fit voir que ceux qui ne croyaient p?s au voyage du roi avaient raison. Déjà, au milieu du mois d'août, époque qu'il avait fixée pour son départ de Madrid , on n'y comptait plus , quoiqu'il continuât de dire qu'il irait aux Pays-Bas, qu'il regar-

l 1 ) Mémoire de Fourquevaulx, du 30 juin 4567.

(») « .... Et tamen plures invenias, ut fît, qui non credant Su a m Majestatem profecturam, quàm qui credant..,. » (Lettre du 29 juin 4567, dans Hopperi Epistolae ad Viglium, p. 4 34 .)

( 8 ) Lettre de l'archevêque de Rossano au cardinal Alessandrino, du 4« r août 4567. — Lettres de Dietricbslein à l'empereur, des 23 juillet et 40 août, dans Quellen, etc., pp. 494 et 492. ' ( 4 ) Lettre du 4 6 juillet 4567.

dait sa présence dans ces provinces comme indispensable ( ! ). Le prince d'Eboli, qui avait poussé de tout son pouvoir à ce voyage, car, à ses yeux, les intérêts et la réputation de son maître l'exigeaient impérieusement (*) , déclarait à Fourquevaulx que « s'embar- « quer en septembre serait naviguer en homme qui se ce veut perdre et faire perdre les siens ( 3 ). Dans la nuit du 21 au 22 août, arriva un courrier du duc d'Albe, expédié de Luxembourg, et annonçant que le duc était entré sans obstacle dans les Pays-Bas ( 4 ). Un second courrier suivit de près le premier. Personne ne supposait déjà plus que le roi dût se mettre en route ; la saison était décidément trop avancée ( 5 ). Le nonce, ayant demandé audience, dit à Philippe II, « avec « toute la révérence convenable, » qu'il Regretterait de ij'être pas allé en Flandre; il l'assura que le saintpère en éprouverait une grande douleur ( 6 ), et il ne craignit pas d'ajouter que le monde en porterait un jugement qui lui serait peu favorable ( 7 ). Philippe

(') Lettres de l'archevêque de Rossa no, du 44 et du 24 août 4567. (') Lettre de l'archevêque de Rossa no, du 24 août.

(3) Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 24 août.

( 4 ) Lettre de l'archevêque de Rossano au cardinal Alessandrino, du 22 août.

(*) Lettre tle l'archevêque de Rossano au cardinal Alessandrino, du 4 er septembre.

( 6 ) « .... Et quanto tiolore ne haveria sentito nostro signore, etquanto . maie sonaria al mondo.... »

Pie V en fut, en effet, très-affecté d'abord. Voy. la lettre du cardioal deGranvelle au roi, du 46 septembre 4567, dans la Correspondance de Philippe i/7etc, t. I, p. 476.

f 7 ) Lettre de l'archevêque de Rossano au cardinal Alessandrino, du 8 septembre. •

répondit à l'archevêque de Rossano qu'il .informerait bientôt Sa Sainteté des causes qui l'avaient retenu à Madrid, ainsi que de ses intentions ultérieures, et qu'il lui en ferait donner avis à lui-même, mais seulement lorsqu'il serait instruit d'une chose qu'il devait apprendre dans quelques jours ( ! ). Cette chose, le roi l'apprit par des dépêches du duc d'Albe qui parvinrent à Madrid le 19 septembre au matin, et qu'on lui envoya immédiatement à l'Escurial, où il se trouvait (•) : ce n'était rien moins que l'arrestation des comtes d'Egmont et de Homes, nouvelle qui le remplit de joie , quoique le coup concerté entre lui et son lieutenant eût manqué en partie, le prince d'Orange ne s'étant pas laissé prendre au piège dans lequel étaient tombés les deux malheureux comtes (*). Le 20 septembre, le président d'Espinosa annonça officiellement au nonce qu'un courrier allait être expédié au souverain pontife, et que le roi ouvrirait son cœur à Sa Sainteté avec le même respect, la même affection qu'il le ferait à l'empereur son père, s'il était encore vivant ( 4 ). Espinosa fit connaître, en

(') « Gia. scrissi che Sua Maestà mi haveva detto di voler dar coulo

a Sua Santità délia causa per la quale non eraandata in Fiandra, et mi

* soggiunse che a me faria similmente dirlo, ma non voleva prima che non

havesse inteso una cosa che fra pochi giorni iutenderebbc. » (Lettre de

l'archevêque de Rossano, du 20 septembre 4567.) .

(*) « .... Etfu mandatoal re lo spaccio in posta.... » (Ibid.)

( 8 ) L'archevêque de Rossano, en annonçant, le 26 septembre, au cardinal Alessandrino, le retour du roi à Madrid, lui disait : « Etsta « molto allegro, per la cattura di quei di Fiandra ; et se poteva havere « il principe d'Oranges, era il disegno riuscito affato. »

( 4 ) « .... Et con tanta riverenza et amorevolezza le sigoifica il suo

substance, à l'archevêque de Rossano les raisons qui avaient engagé le roi à remettre son voyage jusqu'au printemps de l'année suivante, et il ajouta : « Ou le « roi n'existera plus, ou il ira aux Pays-Bas au « mois de mars prochain, à moins que le monde ne ce s'abîme ('). »

Le prince d'Eboli et le prieur don Antonio de Tolède parlèrent, à peu près en des termes identiques , à l'ambassadeur de France et au baron de Dietrichstein ( 2 ).

Philippe II signa les dépêches pour Rome le 22 septembre.

Dans sa lettre à Pie V, il se bornait à le prier d'ajouter foi et créance à ce que lui dirait, de sa part, son ambassadeur, le grand commandeur de Castille, don Luis de Requesens y Zûniga ( ? ).

A Requesens il dictait, dans ce style prolixe et diffus qui était propre à sa chancellerie, le langage qu'il aurait à tenir au saint-père ( 4 ).

animo corne farrebbe alla clara memoria delP imperatore suo padre, se fosse vivo... » (Lettre du 26 septembre.)

(*) « il re non havera l'essere, o andara questo marzo, se il mondo non si profonda. » (Ibid.)

( a ) Lettre de Fourquevaulx à Charles IX,- du 23 septembre 4567. — Lettre de Dietrichstein à l'empereur, du 26 septembre, dans Quellen, etc. , p. 494.

• ( 3 ) Correspondance de Philippe 11 sur les affaires des Pays-Bas, t. I, p. 579.

(*) Nous donnons ici le texte tout entier de cette importante dépêche :

« El Rev.

« Comendador mayor de Gastilla, del nuestro consejo y uuestro embaxador, à los xn de julio se os escriviô ultimamente lo que hasta

« Premièrement, — lui mandait-il — résumant cette affaire ab ovoj et rappelant à Sa Sainteté ce qui

en ton ces se offrecia en las cosas de Flândes ; después de lo quai no se os ha dado mas aviso, esperaido el progresso y successo que la jornada del duque de Alva ternia, y su llegada y entrada en Flândes. Y como en* esta ha bavido mucha mas dilacion de la que se pensé, y la ha de haver alli en algunas cosas de las que se han de prévenir y ordenar an tes de mi yda, y con esto se llegue a la boca del invierno, ha sido forzoso el differir mi partida hasta la primavera ; y haviendo de ser esto asi, me ha parescido justo se dé part i eu la r razon a Su Santidad, y que para este, effecio vos le deveis de advertir en la sustancia y forma que aqui se os dira.

« Primeramente, que, resumiendo este negocio desde su ôrjgen, y reduciendo a Su Santidad a la memoria lo que en él ba passado y se le ha an tes referido, le digais que desde el principio de la turbacion de las' cosas de Flândes, entend iendo yo que para el verdadero remedio en lo de la religion, y para la seguridad y assiento firme en lo del Es ta do,, era no solo conveniente mas necessana y forzosa mi yda y presencia en aquellos Estados, me délibéré, no embargante las difîcultades é' inconvenientes que ocurrian, que no eran de poca considération, de? hazer esta jornada. Y porque, demâs de io que tocava â la seguridad de mi persona, para el effecto para que esto se enderezava, era necessario fuesse y estuviesse con las fuerzas y authoridad que se dévia, 1 para que en lo que fuesse menester usar de fuerza y rigor se pu di esse executar, y para quietar los ânimos que de fuera y de dentro tenian mala intencion, y assî convinio tratar del tiempo y forma en que mi yda havia de ser, y lo que â ella ha via de précéder y prevenirse antes : aviéndose bien considerado , parecio que no solo dévia mos ir sosten iendo y cresciendo las fuerzas que en aquellos Estados se podian crescer y reforzar, para que la illustrissima madama de Parma, mi hermana, y los servidores y devotos nuestros pudiessen ir allanando y reduciendo el paisâ la obediencia, pero que demâs d'esto se dévia de meter numéro de infanteria espanola y algunos regimientos y cavalleria tudesca, y embiarse persona de arutoridad que la 1 levasse y asistiesse alli : para lo/ quai nombrâmos al duque de Alva. Y como quiera quesegun el tiempo en que esto se ordenô y las prevenciones y diligencias que por todas partes se hicieron, tuvîmos por cierto que el duque llegara muchoântes, y que para el principio del mes de agosto no solo estuviera ya en Flândes, mas buviera, después de su llegada, prevenido y dispuesto o que esta va ordenado, de manera que mi yda fuere en tiempo y en

s'est passé et a été porté à sa connaissance, vous lut . direz que, dès le principe des troubles des Pays-Bas,

sazon, y en esta conformidad mandâmos prévenir la armada en que haviamos de passar por el mar de Poniente, *para el dicho tiempo de principio de agoslo; y aunque el duque, como teneis entendido y Su Santidad sabe, â Dios gracias, pasô con su exército salvo y seguro, y ha llegadoy entradoen los Estados de Flandes pacificamente, por algunas indisposiciones que él tuvo y por ser el camino que havia de hacer tan largo y trabajoso, y las difficultades que ocurrieron, y lo que fué necessario prévenir y disponer para esta jornada, la dilacion ha sklo mucha mas y su llegada mas larde de lo que se pensé. Y como para lo que toca â mi yda, no solo fuesse necessario el haver allî llegado y entrado, mas haver prevenido y ordenado algunas cosas que han de précéder a mi jornada, porque. haviendo llegado las cosas de aquellos Estados à los términos que han llegado, parece necesario usar primero del rigor de la justicia y execucion délia, a la quai se ha de couseguir la clemencia y benignidad : y lo primero, que es mas riguroso y odioso, conviene que se haga en mi ausencia, y por medio y mano de los ministres, y lo . segundo, de que résulta conciliar los ânimos y ganar el amor y corazones de los hombres, parece que se deve guardar y reservar para mi presencia , y que por esta ôrden conviene procederse para el verdadero remedio de lo que toca a la religion, que es mi principal fin y intento, para lo quai no solo se deven escarmentar con la pena, pero en su tiempo y modo usar de la clemencia, para disponer por todas vias los ânimos quanto en esta materia son menester ; y que por la dicba causa y por otras que convienen al Estado, haviendo llegado el duque tan tarde, hasta que en lo susodicho se haya hecho el effecto que se prétende, para loqual parece cômodo y acepto tiempo el del ynvierno, el quai assimismo assegura de los movimientos interiores y ayuda de fuera, ha parescido que mi yda en esta sazon séria anticipada, y que el proprio y cômodo tiempo en que las cosas estarén en la disposicion y ôrden que mi llegada alli requière, sera el de la primavera, para la quai havemos acordado de differirla.

V Ha conçu rrido assimismo con esto que la armada que haviamos mandado juntar en la mar de Poniente para nuestro passage, fraviendo de venir los navi'os de diversas partes y haviendo corridô tiempos con- : trarios, ha venido à llegarse tan tarde que a poco que se acabô de juntar ; y siendo ya el tiempo tan adelatite y en la boca del invierno, demâs de la poca seguridad que hay en la navegacion, como aquella havia de ser por las costas de reynos estranos y, segun el tiempo, facil-

ayant regardé mon voyage et ma présence dans ces provinces non pas seulement comme opportuns, mais

mente, siendo en el invierno, podrian succéder tiempos forzosos que nos hiziessen tomar las dichas costas, que séria del inconveniente y peligro que Su Santidad puede considéra r, eslando ya assegurado lo de Flândes con la entrada del duque y del exército, quando no concurrieran las consideraciones que arriva estân referidas, con mucba razon se dévia y podia differir por este poco tiempo mi partida.

« Y como, demàs desto. Su Santidad con razon deve d'estarenteramente salisfecho, por lo que' de mis actiones y discurso y progresso de procéder puede juzgar, que en lo que tanto toca al servicio de Dios, nuestro senor, honor y autoridad de su Igiesia y religion, y autoridad de aquella santa sede, y en lo que importa tanto à mis Estados, yo no ne de rehusar ningun peligro ni trabajo, y que con promta voluntad y determinado anirao he de exponer mi persona y Estados quanto sera necessario para el remedio de la religion, y todo lo que â esto tocare y se enderezare, quando no se le representasscn razones tan évidentes y notorias, juzgarâ que en negocio de tan ta importancia procedo en él segun lo que el tiempo y la causa requière y pide, y lo que entiendo que mas couviene y mas se endereza al fin que se prétende.

« Y juntamente con esto que toca â la razon de dicha dilacion, le direis que asi como he lenido por necessario y convenienteel diferir mi partida hasta el dictao tiempo de la primavera, que assi tengo por forzoso y que en ninguna manera se puede ni deve escusar, el hazer la jornada al dicho tiempo. entendiendo que de tal manera esto importa que todo lo que hasta aqui se ha h écho, y las grandes costas y gastos que ban intervenido, y los trabajos que se han tomado, serian sin ningun effecto, y lo que mas es de considerar, que de la merced que Dios, nuestro senor, me ha hecho en poner y reduzir las cosas de aquellos Estados â tal tôrmino, no se sacaria el fruto \serdadero para que se deva piamente créer que Dios lo ha enderezado, si ye dexasse y diffirièsse la dicha partida y assistencia en aquellos Estados: siendo assi que sin mi presencia, ni en lo de la religion se puede dar verdadcro remedio, ni en lo del Estado entera seguridad. /

« Y ultimamente direis â Su Santidad que si con su ferviente y santo zelo que tiene en las cosas del servicio de Dios y de su religion, y con el amor particular que â mi, como â su verdadero hijo, muestra. juzga cualquiera dilacion por dan osa, y desea se venga oon gran brevedad â la execucion de lo que se trata, que asi tambien con su gran prudeucia «quiera considerar que en los grandes negocios, en que tanto es menester

comme nécessaires et même indispensables, tant pour le remède que réclamaient les choses de la religion, que pour la sécurité et l'établissement solide des affaires de l'Etat, je me déterminai à faire ce voyage, malgré les difficultés et les inconvénients qui y étaient attachés, et qui n'étaient pas de peu de considération. Cette détermination prise, il élait essentiel, pour le but auquel je voulais parvenir, indépendamment de ce qui touchait la sûreté de ma personne, que j'eusse les forces requises afin de pouvoir user d'autorité et de rigueur là où il en serait besoin, et de pacifier les esprits qui, dans le pays et dehors, avaient de mauvaises intentions; il fallut donc s'occuper du temps et de la forme dans lesquels mon voyage aurait lieu, et des mesures qui seraient à exécuter préalablement. Le tout bien pesé, il parut que je devais maintenir et même accroître les troupes indigènes que j'avais dans les Pays-Bas, pour que l'illustrissime madame de Parme, ma sœur, et ceux de mes serviteurs qui étaient disposés à lui prêter leur concours, réduisissent ces provinces sous mon obéissance; que, de plus, il convenait d'y faire entrer un certain nombre d'infanterie espagnole et quelques régiments de cavalerie allemande, en envoyant une personne d'autorité qui

tairar como se goviernan y enderezan, no se deve ir con precipitacion, sino preveniéndolas y dîsponiéndolas para que maduramente y anteviendo las difficultades é inconvenientes, y preveniendo todo lo que es menester, se disponga, pues aquello que se baze bien no se haze tarde.

« Del Escurial, à xxn de septiembre 456"?. »

(Arch. de Simancas, Estaclo, leg. 904-.)

les conduisît et assistât la gouvernante, et je choisis, à cet effet, le duc d'Albe.

« Vu le moment où furent adoptées les mesures dont il vient d'être parlé, et les dispositions et diligences qu'on fit de toute part pour y donner suite, je m'assurais qu'au commencement du mois d'août, le duc serait arrivé aux Pays-Bas, et y aurait effectué ce qui lui avait été prescrit, de manière que je pusse me mettre en route en temps et saison : dans cette confiance, j'ordonnai que la flotte destinée à me transporter en Flandre, par la mer du Ponant, fût prête dès les premiers jours d'août. Grâce à Dieu, le duc, comme vous le savez, et comme Sa Sainteté en est instruite, a passé avec son armée en toute sûreté, et est entré dans les Pays-Bas pacifiquement. Mais, à cause de plusieurs indispositions qu'il a eues, de la longueur et des embarras du chemin, des difficultés qu'il a rencontrées, des préparatifs qu'a nécessités son voyage, il y est arrivé beaucoup plus tard qu'on ne l'avait pensé.

« Il était cependant nécessaire, pour que je me misse en route, non-seulement que le duc fût entré dans les Pays-Bas, mais encore qu'il y eût accompli certains actes qui devaient précéder mon départ : les choses en effet en sont venues au point, dans ces provinces, qu'il faut d'abord y déployer la rigueur de la justice, pour user après de clémence et de bénignité. Or, le premier moyen étant dur et de nature à exciter la haine, il convient qu'il soit mis en pratique en mon absence, et par l'intermédiaire et la main des

ministres, tandis que le second, qui tend à concilier les esprits et à gagner l'amour ainsi que les cœurs des sujets, doit être réservé pour l'époque où je serai présent; et cette marche, il importe surtout de la suivre, dans l'intérêt de la religion, qui est mon principal but

« Prenant égard donc à ladite cause , et à d'autres raisons d'État liées à l'arrivée sî tardive dû duc, jointes à ce que les mesures auxquelles il est fait allusion ci-dessus pourront être exécutées cet hiver , pendant lequel on n'aura pas à craindre les agitations intérieures et l'appui qu'elles tireraient du dehors, on a été d'avis que mon voyage serait actuellement prématuré, et que le printemps sera le moment propice et commode pour l'entreprendre, puisque les choses seront alors dans la disposition et l'ordre que mon arrivée là-bas requiert. En conséquence , j ai résolu de le différer jusque-là.

« Un motif à ajouter encore à ceux qui sont énoncés plus hatit, c'est que la flotte dont j'avais ordonné la réunion dans la mer du Ponant pour mon passage, vient à peine d'être rassemblée, par suite des vents contraires qui ont retardé les vaisseaux qu'il avait fallu faire équiper en différents endroits. Or, la saison étant déjà si avancée et l'hiver si proche, outre le peu de sûreté de la navigation à celte époque de l'année, il pourrait arriver, ayant à longer les côtes de royaumes étrangers, que des tempêtes me forçassent d'y faire relâche : ce qui aurait l'inconvénient et présenterait le péril que Sa Sainteté peut considérer. Il résulte de

tout cela que j'ai bien des raisons de remettre pour ce peu de temps mon départ, d'autant plus que la soumission de la Flandre est assurée par l'entrée du duc d'Albe avec l'armée dans ce pays.

« Comme Sa Sainteté, d'ailleurs, doit être entièrement convaincue, par ce qu'elle connaît de mes actions et de ma façon de procéder , qu'en une chose qui touche tant le service de Dieu, notre seigneur, Thonneur et l'autorité de son Eglise et de sa religion, ainsi que l'autorité du saint-siége, et qui est d'une si haute importance pour mes Etats, je ne reculerai devant aucune fatigue ni devant aucun péril , et qu'avec une prompte volonté et un esprit résolu, j'exposerai ma personne et mes royaumes, s'il en est besoin, pour le remède de la religion et tout ce qui s'y rapporte, elle jugera, alors même que des raisons si évidentes et si notoires ne seraient pas placées sous ses yeux*, que je me conduis dans cette circonstance selon que le temps et la matière l'exigent, et selon ce qui parait le mieux convenir et tendre le plus directement à la fin qu'on se propose.

« Vous lui direz ensuite que, de même que j'ai tenu pour nécessaire de différer mon départ jusqu'au printemps, je regarde mon voyage comme indispensable et comme chose qui ne se peut ni ne se doit éviter à l'époque susdite : car je sais que, si j'y renonçais, ou si je le différais davantage, tout ce qui s'est fait jusqu'ici, et les grandes sommes qui ont été dépensées, et les peines qu'on a prises, resteraient inutiles, et (ce. qui est le plus à considérer) que la

grâce que Dieu , notre seigneur , m'a accordée , en ramenant les affaires dans les Pays-Bas à l'état où elles sont aujourd'hui, ne produirait pas véritablement le fruit pour lequel on doit croire qu'il les a ainsi dirigées. Sans ma présence, effectivement, ni le vrai remède ne saurait être apporté aux maux de la religion,

ni une entière sécurité ne saurait être garantie à l'Etat.

« Vous direz enfin à Sa Sainteté que, si le zèle fervent et saint qu'elle a pour les choses du service de Dieu et de sa religion, et l'amour particulier qu'elle me témoigne, comme à son vrai fils, la portent à trouver préjudiciable tout délai, et à désirer qu'on en vienne bientôt à l'exécution de ce qui est projeté, elle veuille également considérer, avec sa grande prudence, que, dans les affaires majeures, où il est tant besoin de se conduire prudemment, on ne doit pas aller avec précipitation, mais avec maturité, et en prévoyant, pour les écarter, les obstacles qu'on peut rencontrer sur son chemin, puisque ce qui se fait bien ne se fait pas trop tard (*). »

Le roi écrivit, en la même substance, à ses ambassadeurs dans les autres cours ( 2 ). Les navires qui

(') Loisque Requesens rendit compte au pape des motifs qui portaient le roi à différer son voyage aux Pays-Bas, déjà Pie V y était préparé par uoe communication du duc d'Albe, et il s'en* montra satisfait. (Correspondance de Philippe II, etc., t. I, pp. 581, 589, <596.)

Philippe II fut enchanté du succès de ses combinaisons auprès de la cour de Rome, comme nous l'apprend une lettre de l'archevêque de Ilossano au cardinal Alessandrino, du 18 décembre 1567. (Bibliothèque nationale, à Madrid, MS. X 1 72, p. 530.)

( 2 ) Voir, dans la Colcccion de documentas inëditos, etc., t. XXVIII,

devaient servir à son voyage furent désarmés ; les provisions de guerre et de bouche qu'on y avait embarquées furent rapportées à terre, et des contreordres donnés pour toutes les autres dispositions qui avaient été prises (*).

Philippe pouvait craindre que sa détermination ne fût mal reçue à Vienfte, puisque le mariage de l'archiduchesse Anne, objet de toutes les sollicitudes de l'empereur . allait en souffrir un nouveau délai ; Venegas fut chargé de l'expliquer et de la justifier. Ce diplomate y réussit sans beaucoup de peine. En apprenant que le voyage de son oncle était remis, la jeune archiduchesse en avait conçu un tel chagrin qu'elle avait été vingt- quatre heures sans vouloir prendre d'aliment ( 2 ) : l'empereur, au lieu de se plaindre, adressa au roi, son beau-frèïe, une lettre pleine de témoignages de condescendance. « JSn ce qui « concerne l'affaire d'Anne, lui disait-il, je baise les « mains à Votre Altesse pour la manière franche « dont elle s'explique avec moi, et que je mérite par « mon dévouement à son service. J'ai vu la lettre de « Luis Venegas. Certes je ressens le déplaisir de « Votre Altesse, plus encore peut-être que le chagrin « de ma fille, et néanmoins, je l'avoue, j'ai pour

p. 427, sa lettre dit 27 septembre 4567 à don Hernando Carillo, son ambassadeur à Lisbonne.

(') Lettre de Fourquevaulx à Charles IX É du 23 septembre 4567. — Lettre de Dietrichstein à Maximilieu, du 26 septembre, dans Quelten, etc., p. 494.

( s ) Post-scriptum d'une lettre de Cbantonay, sans date, qui est aux archives de Siinaueas.

« Anne une affection qui l'emporte rfur celle que « m'inspirent tous mes autres enfants ensemble : mais « puisque Votre Altesse juge convenable qu'on diffère « jusqu'au printemps, je suis content d'attendre ; je le « serai surtout de voir et de connaître le prince, si « Dieu nous fait la grâce d'amener Votre Altesse par « ici. Au cas que cela ne' soit point, car les Turcs « y pourraient mettre obstacle, je supplie Votre « Altesse de penser dès à présent à ce que nous « ferons pour arranger cette affaire à part et de la « façon qui soit le plus à l'avantage de ma fille, afin « qu'elle ne se voie pas, comme on a coutume de dire, « assise entre deux bancs ( 1 ). » Il annonçait à son .beau-frère que le baron de Dietrichstein avait 'ordre de solliciter de lui le retour des archiducs Rodolphe et Ernest, dont la présence élait nécessaire en Autriche, et le priaij de ne pas s'y opposer. 11 terminait par ces paroles, qu'on trouvera bien humbles, sortant de la plume d'un empereur, et bien affectueuses de la part d'un prince à qui Philippe II avait cherché à enlever

(') « .... En el negocio de Anna beso las manos â Vuestra Alteza por la llaneza que trata conmigo, que es la que meresce la affection que tengo â su servicio Vo vi la carta de Luis Venegas, y cierto sienlo el desgusto de Vuestra Alteza, no se si mas que el que puede tener mi hija, aunque confieso que la quiero mas que â todos los otros junlos. Y pues V. A. tiene por bien que se espère hasta la primavera, holgaré d'ello, y mucho mas de ver y tratar el principe, si Dios nos haze merced de traer â V.- A. por acâ : mas no siendo esto, porque no se si los Turcos daran lugar é ello, suplicoâ V. A. que dcnde agora comienze pensar lo que hemos de hazer para poner esto aparté, y de la manera que mejor lo sté é mi hija, y que no se siente entre dos bancos, como se suele decir....» (Lettre du 40 novembre 1 567 v écrite de Vienne : Arch. de Simancas, Ësiado, leg. 656.)

la couronne impériale : « Ma goutte me travaille toute jours, quoiqu'elle me fasse un peu moins souffrir, « après m'avoir persécuté pendant huit semaines : « mais ni goutte ni quoi que ce soit ne m'empêcheront « de servir Votre Altesse tant que je vivrai, comme « mes fils le feront après moi, s'ils veulent être tenus « pour tels ('). »

Il n'est pas hors de propos de remarquer ici que, le 17 décembre (à cette date, la lettre de Maximilien que nous venons de faire connaître n'était pas encore parvenue à Madrid), Philippe répondait en ces termes à celle de Venegas du 30 septembre ( 2 ) : « Quant aux « discours que l'empereur vous a tenus au sujet du « prince mon fils, puisque je dois si tôt aller aux « Pays-Bas, je n'ai rien à vous dire, sinon que je « me réfère à ce que, à votre départ, je vous ai « notifié là-dessus ( 3 ). »

Les commentaires ne firent pas défaut à Madrid sur le changement qui s'était opéré dans les dispositions du roi. Les uns disaient que jamais l'intention du monarque navaitété d'aller aux Pays-Bas; qu'il avait fait courir le bruit de son prochain départ, afin d'imposer aux rebelles de ces provinces, d'empêcher qu'ils ne reçussent du secours des Etats voisins, d'assurer, le passage du duc d'Albe avec ses Espagnols par la

(*) « .... Mi gota todnvia me va travajando, aunque nfloja algo, que son ocho seraanas que me persigue; pero para servira V. M. ni gota ni quanto ay m'estorbarà de serville mientras viva, y después lo han de hazer mis hijos, si por mios quieren ser tenidos. »

(») Voy. p. 425.

i( 3 j Coleccion de riocumentos inéditos, etc., t. XXVIII, p. 475.

Savoie, le comté de Bourgogne, Ta Suisse et la Lorraine, enfin de tenir la duchesse de Parme en l'espérance de le voir, de sorte qu'elle ne s'offensât point de l'autorité presque illimitée dont le duc était investi (/). Les autres, s'inspirant des propos dont la cour était l'écho, expliquaient le changement qui avait causé tant de surprise, dans le sens des communications faites au pape et aux souverains étrangers ( 2 ).

On se demande encore aujourd'hui si Philippe II eut réellement la volonté de partir pour les Pays-Bas.

L'ambassadeur de France, Fourquevaulx, dans une dépêche adressée, au mois de mai IS68, à Catherine de Médicis, rapporte que Philippe , causant avec la reine Elisabeth, lui avait dit « qu'on pouvoit assez « deviner qu'il n'iroit pas en Flandres ces deux années « passées, puisqu'il en faisoit si ostentations et sem- « blants ( 3 ). » Mais peut- on ajouter une foi explicite aces paroles d'un prince, « père de la dissimulation, » selon l'expression du vénitien Vendramino?

D'un autre côté, dans l'hypothèse que Philippe ait été d'abord décidé à faire le voyage, admettra-t-on pour vrais les motifs qu'il allégua afin d'en justifier la remise à un autre temps, alors que, les mêmes

(') Lettres de Fourquevaulx à Charles IX» des 21 août et 23 septembre 4567. — Lettre de l'archevêque de Rossano au cardiual Alessandrino, du \** septembre, dans le MS. X 472 de la Bibliothèque de Madrid, p. 391. — Lettre de Dietrichstein à Maximilien, du 46 novembre, dans Quellen, etc., p. 197.

(*) Lettre de l'archevêque de Rossano, du 1er septembre.

( 5 ) Relations des ambassadeurs vénitiens sur Chartes-Quint et Philippe 11, p. 247.

motifs n'existant plus l'année suivante, il démentit encore une fois son langage par sa conduite ?

Cette hypothèse acceptée, nous croirions plutôt qu'il aurait changé de dessein à cause de l'embarras que lui causait son fils : appréhendant , à un égal degré , de le laisser en Espagne comme gouverneur de ses royaumes, ou de l'emmener aux Pays-Bas, dont il serait forcé de lui confier aussi le gouvernement ( l ). On pourrait même aller plus loin, en supposant avec Fourquevaulx que, las des déportements et de la désobéissance de don Carlos, il aurait voulu attendre, pour prendre un parti, les couches prochaines de la reine ( 2 ).

En dernière analyse, nous inclinerions assez à trouver la véritable explication de la conduite de Philippe II dans ce que Chantonay écrivait, quelque temps auparavant, à son frère le cardinal de Granvelle : « Il « ne fault doubter — ainsi s'exprimait-il — qu'on ne « donne plustost les millions que de passer en Flan-

(') L'archevêque de Rossano écrivait, le 7 janvier 4567, au cardinal Alessandrino : • Ha ancora il re qualche difficoltà nella persona del « principe : lassarlo al governo non li pare bene, condurlo non li pare « conveniente. » (MS. X 472 de la Bibliothèque de Madrid, p. 245.)

(*) « Le prince d'Eboli m'a dit.... que je laissasse venir les couches et délivrance de la royne catholicque : -car, selon le fruict que Dieu luy donnera, on prendra résolution et parti.. . Ce propos me faict songer s'il vouldroit point eutendre que, si la royne vostre fille faira un fils, ils ayent icy pensé de donner au roy la fille aisnée de l'empereur, laissant le prince d'Espagne en blanc.... » (Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 23 septembre 4567.)

Elisabeth accoucha, le 40 octobre, d'une fille, que l'archiduc Rodolphe •tint sur les fonts avec la princesse dona Juana, et qui fut nommée Catalina, en l'honneur de Catherine de Médicis, son aïeule.

« dres; c'est abus d'entendre aultre chose.... Et suis « encoires en mon opinion, que, quoique doibge « advenir, il ne viendra au Pays-Bas : car il a opinion « qu'il n'y est aymé, et que ces pays ne se contien- « nent en son obéissance que inviti et de peur de « tomber en pires mains ( ! ). »

(>) Lettre du 42 mai 4565, dans les Papiers d'État du cardinal dé Granvelle, l. IX, p. 484.

Mécontentement qu'éprouve don Carlos de ce que le voyage du roi aux Pays-Bas est ajourné. — Il forme le projet de s'enfuir d'Espagne et de passer en Italie. — Il veut en cela imiter Louis XL — Parallèle entre ce prince et lui. — Difficultés que don Carlos devait rencontrer dans l'exécution de son entreprise. — Il s'entoure de précautions extraordinaires pour la sûreté de sa personne. — L'ingénieur de Foix, à sa demande, fait un mécanisme à l'aide duquel il puisse ouvrir et fermer lui-même la porte de sa chambre, et un livre d'un assez grand poids pour tuer un homme. — Don Carlos envoie à Tolède, à Médina del Campo, à Valladolid, à Burgos, pour emprunter de l'argent; ces démarches n'ont qu'un médiocre succès. — 11 en fait taire d'autres à Séville par Garci Alvarez Osorio, l'un de ses aides de chambre ; lettres de créance dont il le munit. — Incertitude qui subsiste sur le résultat du voyage d'Osorio ; peu de confiance que mérite ce qui en est rapporté par Cabrera. — Invitation de don Carlos aux noces du prince de Bavière avec la princesse Renée, fille du duc de Lorraine; lettre qu'il écrit en réponse au duc Albert le Magnanime.— Départ de Philippe II pour l'Escurial. — Lettres de don Carlos à quelques-uns des grands, pour qu'ils l'accompagnent dans sa fuite. — Réponses qu'il en reçoit.

— Lettres que, à son départ, il se proposait d'adresser au roi, aux différents ordres du royaume de Castille et aux princes de l'Europe.

— Il compte sur la coopération de don Juan d'Autriche : détails sur l'intimité qui régnait entre eux. — Il appelle don Juan dans sa chambre, et lui découvre tout son dessein, en l'engageante s'y associer.

— Raisons qui en détournent don Juan. — Il fait des représentations à don Carlos, et prend un prétexte pour aller trouver le roi, à qui il révèle tout ce qu'il vient d'apprendre. — Objets dont Philippe était occupé en ce moment : pratiques de dévotion et de piété; profession des religieux hiéronymites qui avaient été envoyés à l'Escurial de

diverses maisons de leur ordre. — Irritation que lui cause le récit de don Juan. — Incident qui l'augmente : don Carlos déclare, en confession, porter une haine mortelle à son père.— Philippe passe encore plusieurs jours à ITÎscurial ; il fait dire des prières dans les couvents.

— 11 retourne à Madrid. — 11 consulte, non de graves docteurs, comme ledit Cabrera, mais les membres de son conseil intime — 11 se décide à arrêter et emprisonner son fils. — Eutrevue de don Carlos avec don Juan d'Autriche et le prieur don Antonio près du Pardo; propos qu'ils échangent ensemble. — Philippe; à son arrivée au palais de Madrid, se rend auprès de la reine ; sou fils vient l'y trouver. — Don Carlos emmène don Juan dans sa chambre; il veut que son oncle lui prête son concours et s'oblige à le servir en toute occurrence et en tout lieu. — Embarras de don Juan : il cherche à gagner du temps et va tout raconter au roi.— Philippe donne audience à l'ambassadeur de France, et assiste ensuite à la messe avec son fils ; aucun signe d'altération ne se fait remarquer sur son visage.— Don Carlos, ne voyant pas revenir don Juan, soupçonne que le roi connaît quelque chose de son dessein ; il se dit malade et se met au lit. — A onze heures du soir, Philippe, accompagné de plusieurs de ses ministres, se rend à la chambre de son fils, où il pénètre sans peine, grâce à ce qui a été concerté avec de Foix. — Stupéfaction de don Carlos ; paroles qu'il adresse à son père; réponse du roi. — Philippe fait clouer les fenêtres de la chambre de son fils, enlever les armes et toutes les pièces en fer qui s'y trouvent, ainsi que la cassette renfermant les papiers du prince. — Lettres et écrits qu'on y découvre. — Désespoir de don Carlos, qui veut se jeter dans le feu.— Reproches qu'il fait à son père.

— Le roi se retire après avoir donné ses ordres aux personnes qu'il charge de la garde du prince. — Mesures prises par le duc de Feria.

— Admiration, exprimée par plusieurs ambassadeurs, de la tranquillité d'esprit et de la constance montrées par Philippe II dans l'arrestatfop de son fils. — Réflexion à ce sujet.

La résolution du roi renversait toutes les espérances, tous les projets de don Carlos. 11 voyait son

mariage avec la princesse Anne ajourné pour un temps indéfini , sinon rompu ; rétablissement dont il s'était flatté dans les Pays-Bas lui échappait ; il était contraint de demeurer à Madrid sous les yeux et sous l'autorité de son père qu'il ne pouvait souffrir. Sa haine contre le roi en redoubla ('). Plusieurs fois déjà l'idée lui était venue de s'enfuir d'Espagne :,il l'embrassa, dès ce moment, avec ardeur, et ne cessa plus d'en poursuivre la réalisation. Le plan auquel il s'arrêta fut de passer en Italie, d'où il se rendrait, selon les circonstances, soit aux Pays-Bas, soit à la cour de l'empereur ( 2 ). .* x

Un pareil dessein n'était pas nouveau dans l'histoire. Louis XI, encore dauphin, s'était réfugié auprès du duc de Bourgogne, Philippe le Bon, pour se soustraire à l'autorité paternelle, et, tant que Charles VII avait vécu, il était resté éloigné de la France ( 3 ). Mais Louis XI, durant son séjour aux Pays-Bas, n'avait

(') « Madame, vous pouvez croire qu'il y a une merveilleuse indignation et mauvaise satisfaction entre le roy catholicque et le prince son filz; et si le père le hait, le filz ne fait pas moins.... » (Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 42 septembre 4567.) — Voy. aussi, dans V Appendice B, la lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 49 jauvier 4568.

(*) Fourquevaulx écrit à Catherine de Médicis, le 24 août 4567 : « Ce « roy.... est mal satisfait du prince, et voit bien qu'il se veut desrober « de luy...; et craint ceste Majesté qu'il s'eu aille en Portugal ou en « autre part.... » — L'envoyé de Gênes à Madrid, Marcantonio Sauli, mande au doge, le 25 janvier 4568 : « Quelloche io intendo... è che il « principe.... fusse entrato in capricio, da molti mesi in quà, di fuggir- « sene in Portogallo o in Allemagna (Voy. V Appendice B.)

( 8 ) Histoire des ducs de Bourgogne, par M. de Barante, 4« édition, t. VIII, pp. 45 et 52.

point cherché à porter le trouble dans les États de son père ; il lui avait même, à différentes reprises, fait témoigner sa soumission et sa déférence (*) ; tandis que tout ce qu'on connaît de don Carlos autorise à croire qu'il aurait poussé la désobéissance jusqu'à la révolte (*).

Il y avait, d'ailleurs, plus d'un point de ressemblance dans la situation et même dans le caractère du dauphin de Viennois et du prince des Asturies. Comme don Carlos, Louis XI était ambitieux et d'un esprit inquiet ; il voulait commander et ne savait pas obéir ; il détestait son père ; il était l'ennemi implacable des conseillers que le roi honorait de sa faveur. Mais, sous d'autres rapports, que de différence entre eux ! Si personne n'était plus imprudent que le dauphin dans ses discours, nul n'était plus caché dans sa

(') Duclos, Histoire de Louis XL — Sismondi, Histoire des Français

(») « J'ay sceu qu'il pensoit s'en aller à Gènes, pour, estant arrivé en « Italie (où n'y au roi t eu faulte de gens qui l'eussent poulsé à troubler « toutes choses), sommer et constraindre la Majesté Catholique de luy * accorder certains articles hors de toute raison.... » (Lettre de Fourquevaulx, du 5 février 4568.) — « Mi dice questo mio amico che il prin- « cipe.... voieva sopra l'arma ta passar con don Giovanni d' A us tria in « Italia, et métier revolutione nelli Stati di S. M. in quelle parti et » veder di farsene padrone, et passar poi nella Fiandra, per haver « quelli altri, etc. » (Lettre de Cavalli, du 22 janvier 4568.) — « La

« veritâ è che s'era risoluto, con Taiuto di don Giovanni d'Austria,

« col seguito de' principi d'italia e aiuto dell* iroperatore, ribellarsi da a suo padre.... » (Lettre de Nobili, du 25 janvier .4568.)— <• .... A questo » aggtongerano altre cause, che dicono apparire per proprie sue scrit- « ture, cioè d'haver havuto animo di fuggire, irapadronirsi dell'armata, « -de* Stati, o cose simili.... • (Lettre de l'archevêque de Rossano, du 4 février 4568.) — Toutes ces lettres se trouvent dans V Appendice 13.

conduite (') : le prince d'Espagne ne dissimulait rien, ni ses sentiments, ni ses actions. Aussi Louis XI réussit dans son projet, et don Carlos vit avorter le sien. Il est vrai qu'il était plus difficile à don Carlos de se rendre du centre de la Castille en Italie, qu'il ne l'avait été à Louis XI de passer du Dauphiné dans la Bourgogne : indépendamment de la distance à franchir etde la mer à traverser, il lui fallait mettre en défaut la surveillance ombrageuse du roi et le zèle de ses officiers. Une telle entreprise exigeait d'ailleurs des moyens d'exécution préparés de longue main et en grand secret; elle exigeait surtout des amis dévoués. Don Carlos était trop dur envers ceux qui rapprochaient pour avoir des amis ( 2 ), et l'on verra que les moyens auxquels il eut recours devaient nécessairement éveiller l'attention et

les soupçons de son père.

Ce fut à cette époque et dans ces circonstances . qu'il crut devoir s'entourer de précautions extraordinaires pour la sûreté de sa personne. Il ne se couchait plus sans avoir des armes sous son chevet, outre des arquebuses, de la poudre et des balles qui étaient placées en réserve dans sa garde- robe. Les règles de l'étiquette prescrivaient qu'un de ses gentilshommes dormît dans sa chambre : non-seulement il s'en affranchit , pour être seul pendant son sommeil, mais encore, afin qu'on ne pénétrât point chez lui contre son gré, il fit faire, par l'ingénieur français

(') COBJMINES.

( a ) Voy., p. 401, ce que le docteur Suarez lui disait là-dessus.

Louis de Foix ('), un mécanisme au moyen duquel il pût. étant au lit, ouvrir et fermer sa porte ( 2 ). Le même de Foix avait fait, par ses ordres, un livre assez pesant pour tuer un homme d'un seul coup ; ce livre, composé de douze tablettes, de pierre bleue, long de six pouces et large de quatre, était couvert de lames d'acier et, par-dessus, de lames d'or. Don Carlos avait voulu avoir un livre de cette façon , après* avoir lu , dans les annales d'Espagne , cju'un certain évêque prisonnier, ayant enveloppé de cuir une brique de la grandeur de son bréviaire, s'en était servi pour tuer celui qui le gardait, et s'était sauvé ensuite Ç).

(') De Foix était au service de Philippe II eu qualité d'horloger, d'après les actes conservés dans les Archives de Simancas.

(*) C'est ce que de Foix raconta lui-môme à de Thou [Histoire universelle, liv. XLIU), et le fait est confirmé par les comptes des dépenses de don Carlos, qui en précisent la date.

On lit, dans un état des ouvrages exécutés par de Foix, pour le service du prince : « En 24 dias del mes de octubre de 4567 a nos, hizo, « por mandado de S. A. t un cordon grueso y tejido de seda carmesi de a Granada, para cerrar con un ingenio las puertas de la câmara de S. A., « que tiene sesenta varas de larga, y pesé cinco libras y una onza, que « son ochenta y una onza, y a real de hechura de cada una.... » (Arch. de Simancas, Contadurias générales, i*época, leg. 4056.)

Une relation, faite à Madrid le 46 juin 4568, par Ruy Diaz de Quintarïilla, de l'argent qu'il avait prêté a don Carlos, contient les deux articles suivants :

« Di â masse Luis Dufois, relogero de S M., a buena cuenta para las « ruedas del ingenio que hacia para las puertas del aposento de S. A., « 400 reaies. »

« Pagué, por la misma ôrden, 45 reaies de 30 libras de plomo que « rompre para los dichos ingenios de las puertas ... » (Ibid., leg. 4440.)

( 8 ) De Tnou, Histoire universelle ,liv. XLIU. Le personnage dont il est ici question est don Antonio de Acuna, évêque de Zamora, qui fut

Pour l'exécution de son plan, don Carlos avait besoin de beaucoup d'argent, et il n'en avait pas. A Madrid, il ne pouvait guère espérer d'en obtenir; son crédit y était ruiné. Il envoya à Tolède, à Médina del Campo, à Valladolid, à Burgos, deux de ses aides de chambre , Garci Alvarez Osorio et Juan Martinez de la Cuadra, chargés de solliciter en prêt, des marchands de ces différentes localités , des sommes plus

enfermé au château de Simancas, pour la part qu'il avait prise à la révolte des comuneros. Il assomma, à la vérité, le concierge de ce château, au moyen d'une pierre, de la forme et de la dimension de son bréviaire, qu'il avait recouverte d'un fourreau, comme il avait l'habitude de le faire de celui-ci ; mais il ne parvint point à se sauver. Le fils de la victime, aidé de quelques autres personnes, l'arrêta, et CBarles-Quint, à la nouvelle du crime qu'il venait de commettre, le fit étrangler. {Bulletins de la Commission royale d'histoire de Belgique, \'* série, t. fà, pp. 346 et suiv.)

Dans les comptes des dépenses de don Carlos, on trouve différents articles qui paraissent se rapporter à la confection du livre dont parle de Thou, d'après le témoignage de de Foix. Un de ces articles est ainsi conçu : « A Luis de Fois, relojeio, 400 reaies que S. A. le mandé dar, « por oro para dorar un libro de memoria de S. A. » (Conladurias générales, 4 a época, leg. 4440.) Un autre, qui est consigné dans Je compte de 4566 de Juan Estebez de Lobon, guardaropa du prince, porte : « Para clavar una guarnicion de unas hojas de un libro de memoria, « dos castellanos de oro. » (Ibid., leg 4053.)

De Foix avait aussi fait plusieurs horloges pour don Carlos.. Un état des ouvrages exécutés par lui en 4564, 4565 et 4566, contient les articles suivants : *

« Mas hice, en el ano 4 565, un relox que ténia cinco muestras : las « horas con despertador ; el movimiento del sol ; las horas cuando el sol « sale y se pone ; la cantidad del dia y noche ; los doce meses de! ano ; « la cual obra esta hecha con sus col unas à manera de templo antiguo : « que voie la hechura del dicho relox 400 ducados. *

« Mas hice, en este ano de 4566, un despertador para- la cémara de « S. A., con mucho artificio, la cuerda con muchas ruedas : que vale la « hechura 4,400 reaies. © (Conladurias générales, 4" época, leg. 4056.)

ou moins considérables ('). Mais là aussi, les hommes de finance se défiaient du prince ; ils savaient que, s'il empruntait souvent, il ne rendait jamais. Osorio et Cuadra eurent un médiocre succès dans leurs négociations : quelques milliers de ducats furent .tout ce qu'ils parvinrent à recueillir ( 2 ).

11 en fallait six cent mille ( 3 ) à don Carlos, selon les

( 1 ) Les voyages (TOsorio sont constatés par les deux articles suivants d'un compte de Juan Martinez de la Cuadra qu'on trouve dans la liasse 4440 des Contadurias générales, aux Archives de Siraancas :

« A Garci Alvares Osorio, trescientos ducados que, por carta de Su • Alteza firmada de su nombre, le diô en Médina del Gampo, â buena « eue n ta de lo que oviese de gastar en las postas y otras cosas que « oviese menester en ir desde Médina del Gampo à Benamexî, en busca « de Diego Bernuy, y à otras parles donde iba por ôrden de Su Alteza, « y vol ver a Madrid....

« Al dicho Osorio otros cien cincuenta ducados mas, à buena cuenta » que Su Alteza mandô de palabra al dicho Cuadra enviase â la ciudad » de Toledo al dicho Osorio, para que volviese â Sevilla, donde Su Alteza » le manda va ir â cosas de su servicio.... •

A la marge du premier de ces articles, est la note que nous allons transcrire : « Carta missiva de S. A. firmada de su nombre en 34 de « otnbre de 4 567, para que el dicho Cuadra entregasse â Osorio el dinero « que oviese menester para sus postas y su camino de ida y vuelta de « cierto viage que le mandava hacer.... »

On apprend, par cette note, que, dès le mois d'octobre, don Carlos s'occupait de ramasser de l'argent.

Quant à Juan Martinez de la Cuadra, la lettre de don Carlos à Osorio, du 4» décembre 4567, que Vander Hammen a publiée dans Don Juan de AustHa, Madrid, 4627, in-4°, fol. 39, fait voir qu'il fut aussi employé dans ces négociations.

( 2 ) Lettre citée du 4 « décembre 4567.

(*) Dans la lettre du 1 er décembre, on lit : « Aviéndose hecho aquella « cuenta delo que forçozamente he menester para cumplir lo que tengo « ordenado, parece que llegan à 600,000 ducados {en chiffres^; » et, quelques lignes plus bas : « Aveis de tener entendido que no solo' aveis « de procurar de aver los dichos cien mil ducados [en toutes lettres). »

calculs qu'il avait faits: Il donna Tordre à Osorio de se rendre à Séville, pour y tenter de nouvelles démarches. 11 lui remit douze lettres de créance en blanc, signées de sa main ; Osorio devait s'en servir selon les indications que lui fourniraient le comte de Gelves et Juan Nunez de Illescas. Il lui recommanda d'agir avec secret et circonspection, et de réclamer le même secret des personnes avec lesquelles il traiterait ('). 11 lui prescrivit enfin de stipuler des termes de remboursement aussi longs que possible ( 2 ).

Les lettres de créance qu'il lui transmit étaient de la teneur suivante : « Garci Alvarez Osorio, aide « de ma chambre, qui vous délivrera celle-ci, vous « demandera, de ma part, le prêt d'une certaine « somme d'argent pour une nécessité impérieuse et « très-urgente. Je vous prie et charge beaucoup d'y «satisfaire : outre que vous remplirez ainsi votre « devoir de vassal, vous me ferez un grand plaisir. « En ce qui touche le remboursement, je m'en rap- « porte audit Osorio. Je ratifie d'avance ce dont il « conviendra avec vous ( 3 ). »

L'un ou l'autre de ces deux passages renferme une erreur d'impression, et c'est vraisemblablement le second.

( ! ) « .... No solo aveis de procurar de aver.... todo lo mas que sea « possible, cou el secreto y decencia queser pueda, encargândolo assî « à los conquien lo tratâredes.... »

(*) Lettre citée du 4 « p décembre 4567.

( 5 ) « Garci Alvares Osorio, ayuda de mi câmara, que esta os darà, os « hablarâ y pedirâ de mi parte cierta cantidad de dinero prestado, para « una necesidad forçosa y urgentissima. Os ruego y encargo mucho que « lo bagais : que allende que correspondereis con la obligaçion de vas- « sallo, me bareis mucbo plazer. Y en lo que toca é la paga, me remito

Nous manquons de renseignements positifs sur le résultat du voyage d'Osorio à Sévillë. Cabrera prétend qu'il en revint avec cent cinquante mille ducats et des lettres de change pour le reste des six cent mille (') : cette assertion est certainement inexacte. Lorsque don Carlos fut arrêté, on ne trouva presque pas d'argent dans ses coffres ( 2 ), et une particularité que nous fournit un document authentique prouve qu'en effet il devait en avoir bien peu à sa disposition ; on lit., dans un compte rendu, le i 6 juin 1568 /par son barbier, Ruy Diaz de Quintanilla, l'article suivant :« J'ai « prêté à Son Altesse deux cents écus d'or; je lui en « ai prêté cent, un soir, qu'il emporta, dans sa bourse, « à l'appartement de la reine, notre maîtresse, pour « jouer au clavo. Quand Son Altesse descendit, sa « bourse était vide ; elle la donna au comte (de Lerma) « ou à don Rodrigo de Mendoza, afin qu'il me la « remît, et que, dans la matinée du jour suivant, je « lui apportasse cent autres écus d'or, sans faute. Je

« al dicho Osorio : que lo que él hiziere , doi por hecbo. De Madrid, à « 4° de diziembre de 4567.

« Y de manopropia : En esto me hareis mucho plazer.

« To el Principe. »

Cette seconde lettre du 4" 1 décembre a été publiée aussi par Vandeii Hammen, Don Juan de Austria, fol. 40.

f 1 ) • .... Avia llegado ya de Sevilla Garci Alvares Osorio, su guarda- « joyas i guardarropa, cor ciento i cincuenta mil escudos de los seiscien- « tos mil que le avia enbiado à buscar i proveer ;... i la resta le remi- « tirian en polizas eu saliendo de la corte. » (Liv. VU, ebap. XXII, p. 474.)

(*) « On luy a trouvé seulement trois mil fescuz d'or et un nombre de désirez de Portugal. Voylà tout son trésor. » {Lettre de Fourquevaulx, du 5 février 4568.)

« me les procurai, et les lui donnai en présence des « gentilshommes de sa chambre. Ces derniers cent « écus sont ceux que Son Altesse avait en sa bourse « au temps de son arrestation, comme Ruy Gomez « et d'autres le savent ('). »

Au mois de décembre, arriva à Madrid un gentilhomme du duc de Bavière, Albert le Magnanime, chargé d'inviter le roi et le prince d'Espagne aux noces du prince Guillaume, fils aîné du duc, avec Renée, fille du duc de Lorraine ( 2 ). Don Carlos, en s'excusant, dans une lettre courtoise, de se rendre à l'invitation du duc, lui annonça qu'il se ferait représenter au mariage de son fils par le comte Philippe de Lalaing,

l'un des .principaux seigneurs des Pays-Bas ( 3 ).

f 1 ) • Preste â S. A. 200 escudos de oro, los ciento una uoche, y los llevô en su boisa al aposento de la reyna, Duestra senora, para jugar al clavo; y cuando bajô S. A., no bajô ninguuo en la boisa, la cual diô al conde ô â don Rodrigo de Mendoza, y mandé que me la diesen, para que, en la manana siguiente, le trugese otros cien escudos de oro, y que no volviese sin ellos : los cuales busqué y le di en su presencia de los de su camara, y estos dicbos cien escudos postreros son los que S. A. ténia altiempo de su recogimiento en su boisa, como lo sabe Ruy Gomez y otros. » [Coîeccion de documentes inédites, etc., t.XXVII,p.84.)

(') Lettre d'Hopperus à Viglius, du 48 décembre 4367, dans Joach. Hopperi Epistolae, p. 449.

( 5 ) Cette lettre était en allemand. # Un duplicata original en existe aux Archives du royaume. En voici la traduction littérale :

« Nous, Charles, par la grâce de Dieu, prince d'Espagne, archiduc d'Autriche, duc de Bourgogne, etc., comte de Habsbourg, de Flandre, etc., à Hllustre prince et seigneur Albert, palatin au Rhin, duc de la haute et basse Bavière, etc., notre salut, notre amitié et tout ce quo nous pouvons lui offrir d'agréable et de bon.

« Illustre prince, cousin et allié, tant par lettre bienveillante que l>ar message verbal, Votre Dilection nous a invité, de même que Sa

Philippe II partit pour l'Escurial le 20 décembre ; il ne devait revenir qu'après les Rois ( ] ).

Don Carlos avait apparemment compté sur l'absence de son père ; il se mit en mesure d'en profiter. 11 écrivit à plusieurs des grands qu'il désirait les avoir avec lui dans un voyage d'importance, et qu'ils eussent

Majesté Royale d'Espagne, notre cher et gracieux père, à assister aux noces et fêtes nuptiales de son bien-aimé fils l'illustre prince, notre cher cousin, le seigneur Guillaume, duc de Bavière. Quoique nous ne soyons pas, moins que Sa Majesté, particulièrement disposé à complaire

# à Votre Dilection, à faire preuve à son égard d'amitié, de déférence et de bonne volonté en tout ce qui se rapporte à son honneur, son avantage et son contentement, il ne nous est cependant pas possible, à notre grand regret, d'assister à ces fêtes, et cela par de graves motifs et à cause d'empêchements que Votre Dilection ne peut manquer d'apprécier suffisamment. En conséquence, nous avons fait choix, pour nous représenter, conjointement avec l'ambassadeur du roi, de notre cher et féal Philippe, comte de Lalaing et baron de Wavrin, lui donnant ordre de se rendre en la résidence indiquée, et d'y prendre part aux fêtes nuptiales et cérémonies chrétiennes, en notre nom et en remplacement de notre personne, de prêter à Votre Dilection l'aide désirée, de s'acquitter dignement de sa charge, et principalement aussi d'assurer Votre Dilec-

.tion de notre amitié pour elle et pour les siens, comme elle pourra l'entendre de lui-même. Nous prions donc Votre Dilection de l'agréer à notre place, de lui faire le meilleur accueil possible, et de prendre tout en bonne part. Et, si à l'avenir nous pouvons témoigner à Votre Dilection nos sentiments amicaux et lui prouver notre empressement à l'obliger, nous le ferons toujours de manière à la convaincre, par le fait, de notre affection cordiale pour elle et pour les siens. Nous souhaitons, en outre, que Dieu veuille accorder à Votre Dilection, par rapport à cette nouvelle alliance, pleine satisfaction, ainsi qu'en général du bonheur en toutes choses; et enfin nous la recommandons à la protection du Tout-Puissant.

« Donné à Madrid, le 19 décembre 4567.

« Carolus. » '

f 1 ) Lettre de Fourquevaulx à Charles IX , écrite de Madrid , le 20 décembre 1567.

çn conséquence à se tenir préls à l'accompagner. Les .uns, dit-on, tels que le duc de Sesa, le duc de Médina de Rioseco et le marquis de Pescaire, lui firent une réponse conforme à ses vues (') ; d'autres répondirent qu'ils étaient à ses ordres, pour toute chose qui ne serait pas contraire à la religion et au service du souverain ; d'autres enfin, et notamment l'amiral de Castille ( 2 ), envoyèrent sa lettre au roi. Philippe II se montra aussi satisfait des derniers, que mécontent de ceux qui avaient observé le silence à son égard ( 3 ).

Don Carlos prépara et signa d'autres lettres qui devaient être envoyées à leur destination, dès qu'il serait parti : il y en avait pour le roi, pour le pape, pour l'empereur et, en somme, pour tous les princes chrétiens ; pour les grands, les chancelleries, les audiences et les villes principales de Castille ; enfin pour les autres royaumes et Etats qui faisaient partie de la monarchie.

Sa lettré au roi contenait un exposé des griefs qu'il avait contre son père ; il la terminait en disant qu'il

quittait l'Espagne, parce qu'il lui était impossible de supporter plus longtemps les injures que le roi lui faisait ( 4 ).

Dans celles qui étaient adressées aux grands, aux

(') Lettre de Nobili, du 25 janvier 4568, ci-dessus citée.

(*) Cabrera, liv. VII, chap. XXII.

( 5 ) Lettres de Sigismondo Cavalli au doge de Venise, du 22 janvier et du M février 4568, dans V Appendice B. — Lettre de l'archevêque de Rossa uo au cardinal Alessandrino, du 30 mars, ibïd.

(*) a Diceva ch'egli se n'andava fuori delli suoi regni, per non poter sopportare tanti agravii che li faceva. »

chancelleries et aux villes de Castille, il donnait aussi le détail de ses sujets de plainte contre le roi ; il ajoutait que son père différait de le marier, afin que la succession de la couronne ne passât point aux enfants qui pourraient naître de lui. Leur rappelant qu'ils l'avaient reconnu solennellement pour leur prince, il les requérait de rester fidèles à la foi jurée, et de lui donner leurs conseils là où il était obligé d'aller chercher un asile. Il promettait à ceux qui se montreraient fermes dans l'observation de leur serment : aux grands, des faveurs et des grâces, et spécialement la restitution des gabelles dont le roi les avait dépouillés ; aux villes, la suppression des impôts qui pesaient sur le peuple.

Aux princes de l'Europe, il disait qu'il avait été forcé de prendre cette détermination ; il tâchait d'exciter leur sympathie par le tableau des mauvais traitements que lui avait fait essuyer son père , et de captiver leur bienveillance par toute sorte d'offres et d'assurances calculées de manière à produire de l'impression sur eux ( ! ).

Don Carlos s'était flatté de la coopération de don Juan d'Autriche : elle lui était nécessaire, car il voulait s'embarquer, sur l'un des navires de la flotte qu'on équipait à Carthagène, et qui dépendait de l'autorité de don Juan comme général de la mer. Il avait une grande affection pour don Juan et une entière

(') Lettre de Leonardo de Nobili, du 25 janvier 4568. — Lfettre de* l'archevêque de Rossano au cardinal Alessandrino, du 30 mars.

confiance en lui ; il ne doutait pas que don Juan ne le payât de retour; il disait hautement que c'était le meilleur ami qu'il eût au monde ( l ). Depuis 1559, ils avaient été élevés ensemble et ne s'étaient presque pas quittés. Il régnait entre eux une intimité qui était plutôt celle de deux frères que d'un oncle et d'un neveu : il est vrai que leur âge ne différait guère. Un jour qu'ils jouaient à la paume, don Carlos s'étant laissé aller à dire à don Juan, à l'occasion d'une discussion qui s'éleva sur un coup, que, n'étant pas son égal, il ne pouvait point disputer avec lui, don Juan lui riposta aussitôt qu'il était fils d'un père plus grand que le sien ( 2 ). Ce fait montre l'étroite familiarité dans laquelle vivaient le fils légitime et le frère naturel de Philippe II ; mais les comptes des dépenses de don Carlos conservés aux Archives de Simancas en témoignent encore davantage : on y voit figurer fréquemment des cadeaux faits par don

(*) « .... Er bat ain zeit her gar ain grosses vertrawen in den Don Juan d'Ans tria gestelt und ime grosse lieb erzargt. auch fnergeben, das er sein becbster, groster freuut sej,.den er hab, awer offtermals sich mit ime zum bochsten erziernet und zum tolch grifen, was er im Dit seinen benuegen nab, vermelt oder angezaigt hat, was etzwa der khunig mit im tracteeret hat.... » (Lettre de Dietricltstein à Maximilien II, du 21 janvier 1568, dans Kocn, Quellen, etc., p. 204 )

( 2 ) Relations des ambassadeurs vénitiens sur Charles-Quint et Philippe II, p 496. — Brantôme, dont les dires ne doivent jamais être acceptés qu'avec réserve, raconte ainsi cette anecdote : « . .. Ôrdinai- « remeot ils avoient dispute, jusque-là qu'il l'appela une fois bas tard « et fils de p....n ; mais il lui respondit : Si, yo lo soy, mas yo tengo « padre mejor que os, c'est-à-dire : « Oui, je le suis, mais j'ay un père # « meilleur que vous ; » et en cuydèrent venir aux mains. » [Œuvres complètes, t. I, p. 321.)

Carlos à don Juan, et surtout des gageures qu'il lui a payées ('). Lorsque, quelque temps auparavant, au mois d'octobre ( 2 ), le roi avait conféré à don Juan le généralat de l'armée navale, don Carlos, surmontant son antipathie pour son père, avait couru à l'Escurial afin de l'en remercier (*).

La veille ou Pavant-veille de Noël ( 4 ), il appela don Juan dans sa chambre, où il s'enfermji avec lui; il découvrit à son oncle tout son dessein, et le sollicita

(') Voici deux extraits de ces comptes, relatifs à une bague d'un grand prix et à une épée données par don Carlos à don Juan :

« A Jaconve de Trezo, 800 ducados, que valen 299,200 maravedis, que « S. A. le mandé dar, por una sortija de un diamante tabla que lecom- « pré, % el cual S A. diôal senordon Juan de Austria.... » (Contadurias générales, \ a época, leg. 4410.)

« En eH 6 de agosto 4562, en Madrid, dié S. A. al senQr don Juan de « Austria una*espada con sus talabartes guarnecidos con trencilla; era « la guarnicion negra y dorada a manera de unas roquecillas.... » [lbid., leg. 4053 2°.)

Les gageures perdues par don Carlos contre don Juan forment un nombre d'articles considérable.

. ( s ) « Hic nibil est aliud quam quod dominus Joaiînes ab Austria his diebus praefectus universi maris creatus est.... » (Lettre d'Hopperus à Viglius, du 29 octobre 4567, dans Joach. Hopperi Epistolae, p 443.)

( 8 ) Dans un compte de dépenses payées par Juan Martinez de la Cuadra, se trouve l'article suivant : « A Garci Alvarez Osorio, ayuda de « câmara de S. A., 440 ducados que S. A. le mandé dar, por tantos « quel habia buscado prestados, para pagar las postas, quando S. A. fué « al Escorial a besar las manos â S. M. por la merced que habia hecho « al senor don Juan de Austria del cargo de gênerai de la mar. » (Arch. de Simancas, Contadurias générales, 4* época, leg. 4440.)

(*) Je ne puis pas préciser autrement cette date ; Fourquevaulx écrit à Charles IX, le 26 décembre, que le roi, qui est à l'Escurial, a mandé don Juan d'Autriche, lequel est parti par la poste la veille de Noël, afin, comme l'on pense, « de résouldre avec luy certaines affaires de son a armée de mer. » — (Voy. aussi, dans Y Appendice B, la lettre tirée, d'un manuscrit de la Bibliothèque nationale de Lisbonne.)

de l'accompagner en Italie : « Que pouvez-vous « attendre du roi? lui dit-il. Voyez comme il traite « son propre fils ! Il vous laissera toujours pauvre. « Moi, si vous voulez seconder mes vues, je vous « donnerai le royaume de Naples ou l'État de « Milan (*).

Don Juan n'était pas moins ambitieux que don Carlos; mais^ l'ambition chez lui était réglée par la prudence et le jugement.' Il vit tout d'abord combien était extravagante et périlleuse l'entreprise dans laquelle son neveu voulait l'embarquer ; il comprit qu'en s'associant à la cause de don Carlos, il encourrait à jamais l'indignation et le courroux du roi : or, c'était du roi que dépendait son avenir. Pouvait-il ajouter quelque valeur aux offres de don Carlos? comment ce prince les eût-il réalisées? Quels moyens avait-il d'entrer en lutte contre son père ? Où étaient ses trésors, ses armées, ses ministres, ses partisans? Et puis quelle confiance aurait-il inspirée à ceux qui le connaissaient ?

A part ces raisons, bien faites pour saisir l'esprit de don Juan, il y en avait d'autres qui devaient parler à son cœur. Le roi n'avait eu jusque-là que des

(') « .... Lo pregô ad esser partecipe con lui in questo fatto, cercando con tal mezzo a persuaderlo che lui non hâve va mai da sperar cosa alcuna dal re, che certo lo faria viver sempre povero, vedendo come trattava lui, che era fiolo ; che quando volesse aiutarlo in ciô, li daria poi il regno di Napoli, overo il Slado di Milaoo.... » (Lettre de Sigismondo Cavalli, du 22 janvier, déjà citée.) — La lettre de Nobili, du 25 janvier, confirme l'entretien de don Carlos avec don Juan, quoiqu'avec des circonstances inexactes.

bontés pour lui. Il l'avait reconnu publiquement pour son frère, et lui avait donné un état digne de ce rang, tandis que le vœu de l'empereur Charles-Quint avait été que sa naissance demeurât secrète, et que sa vie s'écoulât dans l'obscurité d'un cloître. L'année précédente, il l'avait décoré de l'ordre illustre de la Toison d'or( 1 ). II venait tout récemment, malgré sa jeunesse, de l'élever à l'une des charges les plus éminentes de la monarchie (*)'. Trahir le roi après tant de bienfaits, n'eût-ce pas été se rendre coupable d'une noire ingratitude?

Don 7uan savait trop quelle était la véhémence de don Carlos, pour le contredire ouvertement, et surtout pour lui répondre par un refus positif; mais il essaya de le faire renoncer à son projet, en lui exposant les difficultés qu'en éprouverait l'exécution, les périls même qui devaient en résulter pour lui. Don Carlos ne voulut rien entendre. Don Juan alors l'engagea à réfléchir encore sur les conséquences de sa détermination, et il le quitta, en demandant vingt-quatre heures pour y réfléchir lui-même (*).

(') Dans une lettre du \ « r août \ 566, Tisnacq mande au président Viglius que, le 24 juillet, le roi a donné la Toison d'or à don Juan d'Autriche.

(') Sa nomination de général de la mer avait rempli de joie don Juan. Le nonce écrivait, le 29 octobre 4567, au cardinal Alessandrino :

• .... Il quale (don Juan) è fanto allegro di questo carico che non si « potria dir più, et mi ba detlo che la sua prima uscita viiole che sia « baciare il piede a Sua Santita, il che facendo li parera che ogui cosa

• sia per succederli bene.... »

(*) « Quarido Sua Altezza comuoicô tutto ciô cou don Giovanni, lui « prese tempo vintiquattro hore a risolversi. » (Lettre de Cavalli, du 22jauvieH568.)

m DON CARLOS ET PHILIPPE 11.

Son parti était déjà pris. Le lendemain ('), il écrivit à don Carlos, et il fit répandre le bruit qu'il avait été mandé subitement à FEscurial pour des affaires dépendantes de- sa charge ; il monta à cheval et alla trouver le roi, à qui il révéla ce qu'il venait d'apprendre des projets de son fils ( 2 ).

Philippe II, en ce moment, était tout entier livré à des pratiques de dévotion et de piété. Il s'apprêtait à assister aux cérémonies par lesquelles l'Église célèbre la naissance du Sauveur du monde; il se disposait aussi à gagner le jubilé universel que le pape Pie V

(') Ce serait le jour même, si l'entrevue avait eu lieu le 24. (Voy. la note 4, à la p. 463.)

(*) Ce fait est consigné dans les dépêches de plusieurs ambassadeurs; et, quelque temps après l'événement, il acquit un caractère de notoriété, aussi bien dans les cours étrangères qu'à celle de Madrid. Dans sa relation sur don Juan, près lequel il fut envoyé à Naples, en 4575, l'ambassadeur vénitien Girolamo Lippomano ne manque pas de rappeler que le roi- put apprécier sa fidélité et sa patience, ainsi que la prudence singulière qu'il montra, lorsque, étant encore bien jeune, il ne voulut pas s'associer aux machinations de don Carlos, et, au contraire, il les lui découvrit, au grand péril de sa vie : « Avendolo conosciuto il re di

• provata fede e di esercitata pazienza, ne potendosi scordare délia « singolar prudenza che dimoslrè, quando, essendo ben giovanetto, « non vole acconsentire alli trattati del principe Carlo, anzi, con gran

• pericolo délia vila sua, li scopri a Sua Maestà. » Voy. Relations des ambassadeurs vénitiens sur Charles-Quint et Philippe //, p. 206.

Des avis secrets, envoyés d'Anvers au gouvernement anglais, et qui sont au State paper Office, papiers de Flandre, concordent avec les documents que nous venons de citer. L'un, daté du 45 février 4568, porte : « Vogliono dire che la detta cpngiura sia stata scoperta dal medesimo « don Gio. d'Austria. » Dans un autre, qui est du 6 mars, on lit : « Del caso del principe di Spagna se ne comincia a parla re più claro, « dicendosi che voleva machinare conlro la persona del padre, e che il

• tutto sia stato scoperlo da don Gio. d'Austria, al quale il principe « comunieo il suô malvaggio pensiero, recercando loaggiutosuo.... »

avait accordé à la chrétienté, à Foccasion de son exaltation, et qui était indiqué pour le jour des Innocents (28. décembre). Un autre objet l'occupait encore, auquel il n'attachait pas moins d'importance que s'il se fût agi des plus chers intérêts de la monarchie : il désirait que, ce même jour, à cause de la solennité dont il serait environné, les pères hiéronymitcs envoyés à FEscurial, sur sa demande, de diverses maisons de leur ordre, fissent profession dans le couvent provisoire où ils étaient installés, en attendant que le nouveau monastère fût construit. Le rapport qu'il entendit de la bouche de don Juan ne changea rien à ses dispositions. Les religieux de Saint-Jérôme, sollicités en son nom par le secrétaire Pedro de Hoyo, consentirent sans difficulté à ce qu'il réclamait d'eux : le 28 décembre, ils firent leur profession, à laquelle il assista avec les marques de la satisfaction la plus viveÇ 1 ).

Le récit de don Juan lui avait pourtant causé une irritation extrême. D'après les informations qui lui étaient parvenues d'ailleurs, il soupçonnait bien que quelque dessein étrange roulait dans la tête de son fils ; mais il n'aurait pas cru que les vues du prince tendissent à une révolte ouverte contre lui et à la

(') Sigi'enza, Histeriade laôrdendeSan Gervnimo, part. III. liv. III, p. 556. — Memorias de fray Juan de San Gerônimo, dans la Coleccion de documentes inédites, etc., t. VII, p. 42.

La bulle du jubilé avait élé publiée par Pie V, le 9 mars 4566. Elle est dans le Bullarivm romanum, édit. de Borne, t. IV, part. II, p 28?, sous le titre suivant : « Jubilaeum pro unione Christi fidelium et defen- « sione reipublieae chrtstianae contra infidèles. »

subversion de l'Etat. Au point où en étaient les choses, ou il lui fallait faire des concessions au prince pour le ramener, ou il fallait, par des mesures énergiques et promptes, arrêter l'exécution d'un dessein qui pouvait avoir des conséquences incalculables pour la monarchie. Philippe n'était peut-être pas fixé encore sur le parti auquel il s'arrêterait, lorsqu'un nouvel incident vint ajouter un grief de plus à tous ceux qu'il avait déjà contre son.fils.

Le 27 décembre, dans la soirée, don Carlos se rendit au monastère royal de Saint- Jérôme , situé hors des portes de Madrid, près du Buen Retiro, pour se confesser et se mettre ainsi en état de gagner le jubilé. Ayant déclaré, en confession, qu'il portait une haine mortelle à quelqu'un ( l ), le religieux hiéronymite à qui

(') Selon la Relation del ayuda de câmara, que dous donnons daus Y Appendice B, don Carlos aurait dit qu'il voulait tuer quelqu'un, et que jusque-là il serait mal 3vec celle personne : « Hasta que matasc un « nombre, habi'a de estar mai con él. » Plusieurs raisons nous ont porté à ne pas admettre cette versiou, que V ayuda de câmara donne évidemment sur des oui-dire. D'abord, comme le remarque Cabrera (liv. VI, chap. XXII), si don Carlos avait voulu tuer son père, il l'aurait pu chaque jour : « Si quisiera matar a su padre, cada dia pudiera. » Secondement, rarchwêque de Rossano, qui devait être bien informé de cette particularité, dit en propres termes que le prince demanda au confesseur si, ayant delà haine contre quelqu'un, il pourrait recevoir l'absolution : « Li dimandô se. bavendo uno nell' animo odio contra un altro, » etc. (Lettre du 4 février.) Et ceci est confirmé par la lettre de l'ambassadeur de Venise, du 44 février, -où il rend compte de sa conversation avec le confesseur du roi, l'évéque deCuenca ; ce prélat lui conta que don Carlos avait réclamé une boslie non consacrée , pour dissimuler les mauvais .sentiments qu'il nourrissait contre les ministres et contre son père : « Sua Altezza tenlodiversi religiosi chevolesserocommunicarlo con darli m la bostia che non fosse sacra, per celar questo mal animo cbe haveva

il tétait adressé refusa de l'absoudre. Don Carlos insista ; « Mon père, déterminez-vous vite, » dit-il au moine. — « Que Votre Altesse, repartit celui-ci, » consulte des théologiens. » Don CarloS envoya chercher des religieux du monastère d'Atocha ; il en vint quatorze, li fit appeler aussi un père augustin et un religieui trinitaire. Il disputa avec eux tous, prétendant toujours que l'absolution lui fut donnée, nonobstant la haine qu'il avait au cœur. Comme il ne put parvenir à les convaincre, il demanda qu'on lui donnât une hostie non consacrée, afin que le peuple le vît communier. Tous les religieux se récrièrent, car ce n'était rien moins qu'un sacrilège qu'il voulait leur faire commettre. Le prieur d'Atocha, dont la curiosité était vivement excitée, prit le prince à part, et l'interrogea avec adresse sur la qualité de l'homme qu'il haïssait. Don Carlos répondit qu'il était de haute

« contra li niinistri et contra il padre. » Le même ambassadeur, après avoir avancé, au commencement de sa lettre du 22 janvier, qu'on-aftribuait à don Carlos le dessein de luer un jour son père d'un coup d'arquebuse, « di voler un giorno amazzar il padre con uno archibuseto, • parle, plus loin, de renseignements qu'il a puisés à bonne source, « da « boDa via, » et d'après lesquels ce dessein n'était pas entré dans l'esprit du prince : « che il principe non havea animo di insidiar alla vita del « padre. • Fourquevaulx, dans ses premières dépêches à Charles IX et à Catherine de Médicis, avait foH mention aussi d'intentions criminelles du prince à l'égard du roi ; mai», dans celle du 5 février, il revint sur cette assertion. Ajoutons que, quand plus tard le nonce eut pu s'entourer de nouveaux renseignements, il fit savoir à sa cour qu'on n'avait découvert aucune machination du prince contre la vie do son père; qu'il était avéré seulement qu'il y avait entre eux une haine réciproque. (Lettre du 30 mars 4568.) Au reste, comme on le verra, Philippe II fit Jui-même démentir officiellement 1e* bruit qui avait couru que son fils voulait attenter à sa personne.

qualité, mais il évita de s'expliquer davantage/ Le prieur répliqua, pour l'abuser, que, s'il nommait la personne, il était possible qu'on trouvât quelque moyen de l'absoudre; alors il déclara que c'était son père. Tous ces colloques durèrent jusqu'à deux heures du matin. A la fin, don Carlos se retira, sans avoir reçu l'absolution ( ! ).

On ne manqua pas de donner avis au roi de ce qui venait de se passer ( 2 ). Vingt jours s'écoulèrent encore avant le retour de Philippe II à Madrid ; que fit-il dans cet intervalle? Tout ce que nous savons avec certitude, c'est que, le 6 janvier, il assista, à l'Escurial, à la bénédiction d'une petite église destinée provisoirement pour les pères de Saint-Jérôme; que, le M , il fut présent à la profession d'un nouveau religieux de son monastère ( a ); que, dans le même temps, il donna l'ordre aux supérieurs des couvents de Madrid et des environs de faire dire des prières, afin qu'il plût au ciel de l'inspirer, moyen auquel iF avait quelquefois recours, quand il était à la veille de prendre une résolution d'une importance majeure ( 4 );

(*) Relation del ayttda de câmara. — Lettre de l'archevêque de Rossano, du 4 fémer 4508. — Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 19 janvier \ 568. — Lettre de Sigismoodo Cavalli T du H février 1568.

(') Relation delayuda de câmara,— L'ambassadeur de Venise le dit aussi, comme le tenant de Tévèque de Cuenca : « Lo feeero intender al « re. » (Lettre du M février.)

(•) Siguenza, Bistoria de la ôrden de San Gerônimo, part. III, liv. HF r p. 557. — Memorias de fray Juan de San Gerànijno, pp. 43 et 44.

(*) Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 49 janvier. — . Lettre de l'archevêque de Ross.) no au cardinal Alessandrino, du 24 janvier, dans YAppendice B. — Lettre de l'envoyé de Gênes, du 25 janvier. — Selon

qu'il quitta l'Escurial le 15 janvier, alla coucher au Pardo, où il passa la journée du lendemain, et que, le 17, il rentra dans sa capitale. .

Cabrera rapporte que le roi consulta de très-graves docteurs (') sur la conduite qu'il tiendrait à l'égard de son fils : il cite le maître Gallo, évéque d'Origûelà , fray Melchor Cano , évéque des Canaries , et le fameux jurisconsulte Martin Navarro d'Azpilcûeta; il donne même un extrait de la réponse de Navarro ( 2 ). Nous n'ajoutons pas foi à ce dire de Cabrera : nous croyons que le fragment sans date publié par lui, si tant est qu'il soit authentique, ne fut pas écrit au mois de janvier 1568. Une réflexion • bien simple servira d'appui à notre opinion : c'est que le cas de don Carlos n'était point une matière de droit ni de théofogie, mais une matière d'Etat.

Philippe avait un conseil intime ( a ) ; il était composé de Diego d'Espinosa, du prince d'Eboli, du duc de Feria ( 4 ), du prieur don Antonio de Tolède et

l'archevêque, le roi, en ordonnant que ces prières fussent dites, recommanda le secret : « comandô secretamente. » D'après Fourquevaulx, le secret n'avait pas été strictement gardé, puisque la chose avait donné « assez à discourir aux espéculatifs de ceste court. » — Ce fut le 43 janvier, suivant le témoignage de Fourquevaulx, que ces prières se dirent.

(') o Gravfsimos dociores. »

P) Liv. VII, chap. XXII, p. 474.

(*) C'est le secrétaire d'État Zayas qui nous l'apprend, et qui nous fait connaître en même temps la composition de ce conseil, dans une lettre du 5 juillet 4574 au duc d'Albe. (Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas, t. II, p. 479.)

{*) Feria avait été créé duc au mois d'octobre précédent. Voy. Joach. Hopperi Epislolac ad Viglium, p, 143.

du docteur Martin de Velasco( l ). Ces ministres furent très-vraisemblablement ceux qu'il appela à délibérer avec lui sur l'affaire de son fils ( 2 ) : il voulut, selon le témoignage d'Antonio Perez, être présent à leur délibération, afin de les faire mieux entrer dans ses vues (*).

Plus d'une fois déjà, depuis que le roi vivait en dissension avec son fils, il avait été question d'enfer-

(') Voy., p. 354, ce que nous avons dit de ce personnage. Sigubhza, Historia de la orden de San Gerônimo, part. 111, liv. 111, p. 554, parle de la grande faveur dont Velasco, pour son talent, sa science et son expérience, jouissait en ce temps auprès du roi : * Kl dotor Velasco,

• que entônees, por ser nombre de gran (alento, docto y experimen-

• tado, valia mucho con el rey.... » — Nous avons une preuve de cette faveur dans une lettre que Jean de Noïrcarmes, seigneur de Selles, lieutenant de la garde royale des archers, écrivait -de Madrid, Je 23 février 4567, au comte dé Hornes; on y lit que le roi venait de gratifier le docteur Velasco de 40,000 écus pour une fois, de 800 écus de rente à deux vies, et de deux asientos de la maison royale pour deux de ses enfants. (Arcb. du royaume, reg, Lqftres écrites au comte de Hornes, fol. 05.)

(') Ruy Gomez, dans la communication qu'il fît, par ordre du rot, le 27 janvier, à l'ambassadeur de France, lui déclara que le roi avait agi « par longue et bien considérée délibération. » (Lettre .de Fourquevaulx au roi, du 5 février 1568.) — Vayuda de câmara, après avoir dit que don Juan alla tout découvrir au roi. ajoute : « Y luego embié el

• rey por la posta â llamar aldoctor Velasco, y consulté con él el negocio.» •— Adriani, Istoria de* suoi tetnpi, t. V, p. \ 35, s'exprime ainsi :« Avendo, » corne si dee credere, conferito il tutto co' più savi del suo consiglio, i « quali non eraao punto amati da quel principe, etc. »

( s ) * Digoque en aquella parte del no hallarse los reyes en los consejos de Estado, podria yo sacar una exception de la expériencia que en algun gran negocio, en algun gran aprieto en que el principe se vee y quiere consejo mas para approbacion que para resolucion, alli se ba de ballar présente, para que el respect o le ayude en su intenlo. Assi Jo hizo el rey que digo, cuando resolviô la prision del principe don Carlos, t [Carias, p. 7.)

mer don Carlos ( 1 ). Dans les réunions du conseil intime dont nous venons de parler, l'emprisonnement du prince fut sans aucun doute résolu, ainsi que la manière dont il y serait procédé, afin qu'il se fît sans résistance el^ans éclat.

Don Carlos, cependant, apprenant, le 15, que son père était attendu au Pardo, se dirigea de ce côté. Il désirait avoir une entrevue avec don Juan d'Autriche , et le prieur don Antonio de Tolède; il les invita à venir secrètement le trouver en un endroit situé à proximité du château. Don Juan et le prieur, après en avoir eu l'agrément du roi, se présentèrent au rendez-vous. Le prince leur parla du jubilé qu'il s'était abstenu de gagner ; il avait quelques inquiétudes à cet égard ; il désirait qu'ils l'instruisissent de la manière dont le roi avait pris sa conduite. Leur réponse fut

(') Fourquevaulx, après avoir mandé à Charles IX, le 24 août 4567, la crainte du roi que son fils ne s'en aille en. Portugal ou aillèuis, ajoute :

• A occasion de quoy, et autres jeunesses que son fils faict, il en sent « grantennuy en son cœur; et y a gens qui pensent que, si n'est oit « pour le parler du monde, il le logeroit dans uue tour, afin de le rendre

• plus obéissant. » — Il écrit à Catherine de Médicis, le 5 février 4568 : « Madame, Je prince d'E vol y.... a esté d'avis que je feisse entendre à « Vostre Majesté, sans le nommer en sorte que ce soit, que le propos de « mariage qui a esté quelquefois mis en termes par vous pour le roy « avec la princesse aisnée de Bohesme, ne pou voit lors vous estre satis- « faict ny respondu, selon vostre désir, par le roy, son maistre,s'il n'eust « voulu gaster la résolution qu'il avoit prinse d'enserrer le prince son « fils : car, s'il s'en fust descouvert par la plus petite conjecture, son « desseing seroit sans effect, et en seroient peu sortir grandes incommoditez.... » — Suivant la lettre de l'ambassadeur de Venise du 44 février 4568, l'évêque de Gueiica lui avait dit que le roi pensait, depuis plus de trois ans, à faire enfermer son fils : « che era più di tre « anni cbeS. G. M. slava con questo pcnsiero. »

que le roi en avait éprouvé beaucoup de déplaisir, mais qu'ils n'en savaient pas davantage. Après quelques autres propos, ils se séparèrent : don Carlos reprit le chemin de Madrid; don Juan et le prieur allèrent rejoindre le roi, à qui ils firent rap^Drt de leur conversation avec son fils (').

Philippe II, nous l'avons dit, rentra à Madrid le 47 janvier. C'était un samedi. Selon sa coutume, en arrivant au palais, il se rendit auprès de la reine, chez laquelle il trouva la princesse sa sœur. Il n'y était que de quelques instants, quaAd don Carlos y vint pour le complimenter à l'occasion de son retour. L'attitude du prince était pleine de respect; celle du roi ne décelait ni colère, ni mécontentement.

En quittant l'appartement de la reine, don Carlos emmena don Juan, qui y avait accompagné le roi; il le conduisit dans sa chambre, dont il ferma les portes, et y resta en conférence avec lui pendant plus de deux heures.' Ce qui se passa entre eux, on ne le connaît pas d'une manière bien positive ; des relations différentes en existent. D'après celle qui nous paraît la plus digne de créance, don Carlos voulait qu'à minuit don Juan lui apportât les dépêches dont il avait besoin pour

(>) Nous adoptons ici, et dans la plupart des détails qui vont suivre, la version contenue dans une lettre que renferme un manuscrit de la Bibliothèque nationale de Lisbonne. Quoiqu'on ne voie ni par qui cette . lettre a été écrite, ni à qui elle est adressée, la précision des faits qui y sont rapportés et le secret qu'on y demande ne nous laissent guère de doute qu'elle ne soit l'ouvrage d'un des principaux personnages de la cour. On pourra en juger au surplus ; nous la donnons dans Y Appendice B.

aller s'embarquer sur les galères rassemblées à Carthagène, et un acte par lequel il s'obligerait à le servir toutes les fois qu'il réclamerait son concours ; il était décidé à partir incontinent; dans ce dessein,' il avait requis le correo mayor (grand maître des postes) de lui faire tenir des chevaux prêts ( l ). L'embarras de don Juan était extrême : pressé, comme il l'était, par le prince, il chercha à gagner du temps ; il lui promit de revenir le lendemain à une heure de l'après-midi, afin de convenir avec lui de ce qu'il y aurait à faire pour l'exécution de son entreprise. Sur cette promesse, don Carlos le laissa sortir ( 2 ). A peine libre, don Juan alla retrouver le roi, qu'il informa de ce qui venait de se passer. Philippe, de crainte qu'il ne lui arrivât quelque chose de fâcheux , voulut qu'il logeât cette nuit au palais.

( l ) C'est ce que rapporte Cabrera (lir. VII, ebap. XXII, p. 474). Le récit de cet historien est du reste erroné, en ce qu'il fait partir le roi de l'Escurial seulement le 48, et aller don Juan d'Autriche au-devant de lui au Pardo.

(*) D'après la Relation del ayuda de câmara, cette scène aurait eu lieu le dimanche: don Carlos aurait interpellé avec humeur don Juan sur ce qu'il avait fait à l'Escurial ; don Juan aurait répondu que le roi et lui s'étaient occupés de l'organisation de la flotte. Celte réponse n'aurait point satisfait don Carlos, qui aurait insisté afin de savoir la vérité ; voyant que don Juan s'obstinait à la lui taire, il aurait mis la main à son épée pour l'en frapper ; don Juan .aurait reculé vers la porte ; la trouvant fermée, il aurait dégainé aussi et dit au prince : « Que Votre Altesse « n'avance pas! » Au bruit qu'ils auraient fait, on serait accouru, on aurait ouvert la porte du dehors, et don Juan se serait retiré. — Nous avons préféré à cette version celle que donne le document de la Bibliothèque de Lisbonne : il est à remarquer que Y ayuda de câmara ne raconte ces détails que d'après des ouï-dire. — Les dépèches des ambassadeurs varient sur le jour et sur les circonstances de cette scène.

Le retour du roi était impatiemment attendu de l'ambassadeur de France, qui avait des communications urgentes à lui faire de la part de sa cour. Philippe le reçut le dimanche matin : Fourquevaulx n'aperçut pas sur son visage la moindre altération , ni aucun indice de la grave détermination qu'il avait prise, et qui allait être mise à effet dans quelques heures (') : car il avait fixé la nuit du même jour pour l'arrestation du prince des Asturies. le 19, janvier étant la veille de là Saint-Sébastien, où la princesse dona Juana avait l'habitude de célébrer, par un banquet, la fête du roi de Portugal, son fils ( 2 ).

Peu d'instants après l'audience donnée au seigneur de Fourquevaulx, le roi assista à la messe en public, dans la chapelle du palais ; il était, comme d'ordinaire, accompagné du prince. Là encore on eût vainement interrogé sa figure, pour y découvrir quelque trace d'agitation intérieure, quelque signe de la tempête qui ne devait pas tarder à éclater ( 3 ). Mais, dans la journée, les personnes de la cour remarquèrent que de fréquents messages allaient et venaient du roi au président d'Espinosa et du président au roi ( 4 ).

(*) Lettres de Fourquevaulx à Charles IX, des 49 janvier et 5 février 4568.

(*) Lettre italienne du 26 janvier 4568, dans V Appendice B.

( 8 ) « .... Quietissimamente et senza dimostrazione alcuna fù a messa- « in cappella, accompagnato dal principe suo figliuolo, secondo'il cos- « tume ordinario, senza alcuna sorte di allerazioue. • (Lettre de Nobilr du 25 janvier 4568.) •

( 4 ) « Il giorno medesimo, si vide andar attorno qualche poliza fra « S. M. e il présidente dei consiglio reale. » [Ibid.)

A Fheure où don Carlos attendait don Juan, il reçut un billet par lequel son onele lui donnait avis qu'étant indisposé, il ne pouvait remplir sa promesse, mais que, le mercredi (21 janvier), à une heure du matin, il serait .sans, faute auprès de lui. A la lecture de ce billet, don Carlos soupçonna que le roi avait eu vent de son dessein ; pour éviter des explications, si son père le faisait appeler, il se dit malade et se mit au lit ('). Le roi l'appela en effet ; il donna l'excusé qu'il avait imaginée. A six heures , il se leva. Il n'avait pris aucune nourriture de toute la journée ; on lui servit, *à huit heures et demie, un chapon bouilli dont il mangea. Il se recoucha quelques instants après.

Philippe se faisait tenir au courant, de minute en minute, des actions de son fils. Dès qu'il le sut retiré dans sa chambre, il disposa tout pour l'exécution du plaYi qu'il avait arrêté ( 2 ). A onze heures, il manda Ruy Gomez, le duc de Feria, le prieur don Antonio et Luis Quijada. Après leur avoir parlé « comme jamais

(') La relation envoyée à Lisbonne est ici confirmée par celle de V ayuda de câmara.

(*) Nous avons comparé, pour les détailsde l'arrestation deden^Carlos.: la Relation del ayuda de câmara , la lettre de la Bibliothèque de Lisbonne, le Ragguaglio délia priggionia del principe don Carlo,

Y Aviso d'un îtaliano plàtico y familiar de Ruy Gomez, les dépêches du nonce du pape, des ambassadeurs de France, d'Autriche et do Venise, des envoyés de Florence et de Gênes, et une lettre écrite de Madrid, le 26 janvier 4568, que nous avons tirée d'un manuscrit de la Bibliothèque impériale, à Paris. (On trouvera tous ces documents dans

Y Appendice B.) C'est sur la Relation del ayuda de câmara, la lettre de Lisbonne et les dépêches de Leonardo de Nobili, envoyé du duc Corne de Médicis, que notre récit est principalement fondé. Nous indiquerons les particularités empruntées aux autres documents. .

« nul homme ne parla » , dit un document (') , il descendit, avec eux et deux des gentilshommes de sa chambre, don Pedro Manuel et don Diego de Acuna, à l'appartement du prince : deux aides de chambre (ayudas de câmara), auxquels il avait donné l'ordre de se munir de marteaux et de clous, le suivaient, ainsi que le lieutenant et douze hommes de sa garde Q. Feria marchait en avant, tenant une lumière à la main ( 3 ). Le roi portait une armure sous sa robe et une épée sous le bras; il avait la tête couverte d'un casque ( 4 ). Il commanda au comte de Lerma et à don Rodrigo de Mendoza, qui étaient tie service à l'appartement de son fils, de n'y laisser entrer personne.

L'ingénieur de Foix, suivant le commandement qu'il en avait reçu, avait, avec adresse et sans que don Carlos s'en doutât, arrêté le mouvement des poulies à l'aide desquelles se fermait en dedans la porte de la chambre du prince ( 5 ) ; le roi et ses ministres n'eurent donc aucune peine à y pénétrer. Philippe ne se montra pas d'abord; ses ministres entrèrent les premiers, et se saisirent d'une épée, d'un poignard et d'une arque*buse chargée que don Carlos tenait au chevet de son lit. Ce prince, s'éveillant au bruit qu'ils faisaient, demanda qui était là. — « Le conseil d'Etat, » lui

(') La lettre de Lisbonne.

(*) Ragyuaylio délia priggionia, elc. — Lettre italienne du 26 janvier 4568. — Lettre du baron de Dietrichstein, du 24 janvier. ( 8 ) Lettre italienne du 26 janvier. (*) Ibid. — Relation del ayuda de edmara.

(*) De Thou, liv. XLI1I. — Lettre italienne du 26 janvier 4568.

répondit l'un d'eux. — Don Carlos se leva précipitamment, comme pour aller prendre les armes qu'il avait dans sa chambre ; en ce moment, le roi parut. « Qu'est ceci ? » dit le prince à son père. « Votre « Majesté veut-elle me tuer? » Le roi l'engagea à rentrer dans son lit et à se calmer, lui disant qu'il connaîtrait bientôt sa volonté, qu'il ne s'agissait pas de lui faire du mal, qu'au contraire, ce qui se faisait avait pour but son 'salut et son bien. Il commanda aux deux ayudas de câmara de clouer , de manière qu'elles ne pussent plus s'ouvrir, les fenêtres de la chambre qu'occupait le prince; il fît enlever les armes et toutes les pièces en fer qui s'y trouvaient, sans excepter même les chenets de la cheminée. Il attachait le plus grand prix à la saisie des papiers de son fils; il présida à la recherche qui en fut faite avec un soin minutieux. Une cassette les renfermait ; ce fut dans son cabinet qu'il ordonna de la porter. On y trouva, outre les lettres dont nous avons parlé plus haut, et un écrit contenant une espèce de programme de la conduite qu'il se proposait de tenir après son départ de la cour, une liste où le trop imprudent don Carlos avait inscrit, de sa main (')•, d'un côté, les noms de ses amis; de l'autre, ceux qu'il voulait, comme ses ennemis, persécuter jusqu'à la mort ( 2 ). En tête de ces derniers,

(') « Tout ce qu'il pensoit, il l'escrivoit de sa main. • (Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 5 février 4568.)

(*) • .... Li quali diceva di havere a perseguitare sempre fino alla morte. •

était le roi ; venaient ensuite Ruy Gomez, sa femme, le président d'Espinosa, le duc d'Albe et plusieurs autres.* Sur la liste de ses amis figurait en premier lieu la reine Elisabeth, qui était, disait-il, pleine de bonté polir lui ( ! ); puis don Juàn d'Autriche, « son « très-cher et très-aimé oncle ( 2 ) », Luis Quijada, don Pedro Faxardo, etc. ( 3 ). L'argent qu'il y avait dans ses coffres fut aussi enlevé.

Rien ne saurait donner une idée du désespoir qui s'empara de don Carlos, quand il vit qu'il allait être privé de sa liberté. « Que Votre Majesté » — (Jit-il en se jetant aux genoux de son père — « me tue et « ne m'arrête pas, car ce sera un grand scandale pour « ces royaumes. Si Votre Majesté ne me tue pas, je « me tuerai moi-même » ; et après avoir proféré ces paroles, on conte qu'il voulut se jeter dans le feu de la cheminée qui était ardent, et qu'il en fut epipêché par le prieur don Antonio ( 4 ). Le roi lui répondit : « Si vous <c vous tuiez, ce serait l'acte d'un fou. » — « Je ne suis « pas fou, répliqua don Carlos ; je suis désespéré par « les mauvais traitements de Votre Majesté envers « moi. » — Le malheureux prince, s'abandonnant à l'excès de sa colère et de sa douleur , laissa échapper encore quelques paroles qu'étouffaient à moitié ses sanglots. Comme il reprochait à son père sa tyrannie et

P) La regina, la quale diceva che gli era amorevoglissima. »

( 2 ) « Suo carissimo et dilettissimo zio. »

( 3 ) Lettre de l'archevêque de Rossano, du 30 mars \ 568.

( 4 ) Lettre du baron de Dietrichstein, du 1\ janvier. — - Ragguaglio délia priggionia, etc. — Aviso d'un Italiano, etc.

sa dureté, « ce n'est plus en père que je vous traiterai « désormais, — lui dit Philippe — c'est en roi ( t ). » Don Carlos s'était remis au lit avant cette dernière scène. Philippe, appelant le duc de Feria, lui commanda spécialement, en sa qualité de capitaine de la garde, de veiller sur la personne du prince, qui aurait sa chambre pour prison ; Ruy Gomez, le prieur don Antonio et Luis Quijada devaient le seconder dans cette surveillance, en telle sorte qu'un d'eux fût présent à toute heure de jour et de nuit. Au comte de Lerma et à don Rodrigo de Mendoza le roi enjoignit de servir le prince comme auparavant, avec les plus grands égards , mais sans le laisser ni parler à qui que ce fût ni recevoir ou envoyer de message, et en observant attentivement ses moindres actions, pour lui en faire rapport à lui-même. « Je compte » dit-il aux six gentilshommes à qui il venait de confier la garde de son fils, « je compte sur la fidélité et la « loyauté que vous m'avez jurées. » Après cela il reprit le chemin de ses appartements, tandis que le duc de Feria plaçait des monteros ( 2 ) à toutes les portes communiquant à la chambre du prince, s'en faisait délivrer les clefs, et intimait aux serviteurs de

(') « .... Ayant dict ce roy de sa bouche audict prince qu'il le traica tera en roy, et non en père » (Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 49 janvier.)

{*) Les monteros étaient des serviteurs de la maison royale dont l'office consistait à veiller, la nuit, dans la pièce attenante à la chambre où dormaient le roi et la reine, pour la garde de leurs personnes. Ils devaient être hidalgos et natifs ou originaires de la ville d'Espinosa : c'est pourquoi on les appelait habituellement monteros de Espinosa.

don Carlos qui étaient logés dans cette partie du palais l'ordre de l'évacuer incontinent.

Plusieurs des ambassadeurs qui résidaient à Madrid, en rendant compte à leurs cours de l'événement dont nous venons de rapporter les détails, s'extasièrent sur la tranquillité d'esprit, la constance que le roi avait montrées dans une occasion où tout autre aurait été plein de trouble et de douleur ('). L'histoire doit-elle s'associer à cette admiration? En d'autres termes, faut-il attribuer la contenance de Philippe II à la fermeté d'àme que l'homme juste puise dans l'accomplissement du devoir ? ou faut-il n'y voir que de la dureté de cœur et l'absence de tous sentiments paternels? Question tlélicate, sur laquelle nous hésitons à nous prononcer, mais que la conduite ultérieure du roi envers son fils pourrait autoriser à résoudre dans un sens peu favorable à ce monarque.

t 1 ) L'ambassadeur de Florence, Nobili, dans sa lettre du 25 janvier, s'exprime ainsi : « .... E tutto con molta quietudine d'animo e grandis- « sima costanza, cosa certo miracolosa a chi la vide. • — L'archevêque de Rossano, dans celle qu'il. écrit, le 24 janvier, au cardinal Alessandrino, dit à son tour: « .... Et con una quiète et compositura d'animo « grande, con poche parole, levôl'armi del detto principe, etc. » — Voir aussi, dans V Appendice B, la lettre envoyée à Lisbonne.

Inquiétudes de Philippe H sur l'effet que produira l'arrestation de son, fils. — Il défend de laisser partir des courriers, et ne permet pas que personne sorte de Madrid. — 11 mande le baron de Dietrichstein, et lui annonce l'événement de la nuit. — Il en instruit aussi ses différents conseils. — Il tient une longue délibération avec ses ministres sur les dispositions à prendre. — Bruit répandu de la prochaine convocation des cortès de Castille et qui ne se véfifie pas. — Communications de Philippe II à ses royaumes. — Lettres aux grands; aux villes; aux évêques et aux audiences royales; aux généraux et aux provinciaux des ordres religieux; aux autorités supérieures d'Aragon, de Valence, de Navarre, de Catalogne. — Lettre plus développée au duc d'Albuquerque. — Communications aux cours étrangères. — Lettre à la reine de Portugal. — Lettres à l'empereur et à l'impératrice; instructions aux deux ambassadeurs à Vienne, Chantonay et Venegas. — Lettre à Pie V; instructions à don Juan de Zûniga, ambassadeur à Rome. — Informations données au roi de France et à la reine d'Angleterre par l'intermédiaire des ambassadeurs accrédités près ces deux cours. — Lettre française au duc d'Albe. — Lettre espagnole au même. — Notifications faites aux envoyés des puissances étrangères à Madrid : au nonce par le président Espinosa, aux ambassadeurs de France, de Venise et d'Angleterre par le prince d'Eboli. — Remarques à propos de toutes ces communications. — Soin avec lequel le roi évite de s'expliquer sur les causes immédiates de l'arrestation de son fils; conjecture qui peut être formée à cet égard. — Réserve de Philippe en ce qui concerne ses intentions ultérieures. — Il n'est guère douteux qu'il ne fût décidé à priver son fils de la succession à la couronne, et à le tenir renfermé pour le reste de ses jours ; inductions qui servent de fondement à cette opinion. — Philippe

prescrit qu'une enquête soit tenue sur les actions publiques et privées du prince. — Fait rapporté par Cabrera touchant le procès du prince de Yiana, et dont on ne trouve de trace ni à Barcelone ni à Si ma d cas. — Pourquoi le roi ne donna pas suite à son dessein de recourir à l'autorité du conseil de Costille. — Erreur de la plupart des historiens quant au procès qui aurait été intenté à don Carlos et le dépôt des actes de ce procès qui aurait été fait aux Archives de Simancas. — Ce qu'il y avait dans le coffre où Ton supposait qu'ils étaient contenus. — Conclusion.

Justement inquiet de l'effet qu'allait produire l'arrestation de son fils, Philippe II ne voulut pas que la nouvelle en parvînt dans ses royaumes ni à l'étranger avant la connaissance qu'il en donnerait lui-même. Il fit défense au maître général des postes de laisser partir aucun courrier de Madrid et des stations voisines : il ne permit point que personne sortît de la ville, à pied ou à cheval. Ce fut seulement lorsque toutes ses dépêches furent prêtes, qu'il leva cette double interdiction (').

Le 19, de bonne heure, il fit appeler le baron de Dietrichstein. et l'informa de ce qui s'était passé la nuit : il lui dit qu'il l'instruirait plus tard des raisons qu'il avait eues de priver le prince de sa liberté, afin qu'il en pût rendre compte à l'empereur, mais qu'en

(') Lettres de l'ambassadeur Nobili à Côme de Médicts , des 24 et 25 janvier 4568, dans V Appendice B. — Lettre de l'archevêque de Rossano au cardinal Alessandrino, du 24 janvier, ibid. — Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 22 janvier, ibid.

attendant, il l'autorisait à faire part de cet événement aux archiducs à la personne desquels il était attaché Ç).

11 manda ensuite ses différents conseils, et à chacun d'eux séparément il annonça, en peu de paroles, qu'il avait été forcé, pour le service de Dieu et dans l'intérêt de ses peuples, d'ordonner la réclusion de son fils. Il n'entra dans aucun détail, se réservant, leur déclarat-il, de s'en expliquer une autre fois ( 2 ). Si l'on en croit des relations contemporaines, des larmes lui coulaient des yeux, lorsqu'il leur fît. cette communication ( 3 ) : la chose peut être vraie, mais les dépêches des ambassadeurs n'en parlent pas.

Le 20, il réunit dans sa chambre les ministres qui formaient son conseil intime, et resta enfermé avec eux depuis une heure de l'après-midi jusqu'à neuf heures du soir ( 4 ). Cette longue séance fut consacrée à la discussion des mesures que nécessitait le grand coup qui venait d'être frappé.

Les cortès de Castille ayant reconnu don Carlos pour le futur héritier de la couronne, cette partie de la monarchie devait surtout s'émouvoir de l'arrestation

j 1 ) Koch, Quellen, etc., p. 201. — Lettre de Nobili, du 25 janvier.

(*) Lettre d'Hopperus à Viglius. du 49 janvier. {Joach. Hopperi Epislolae, p. 454.) — Lettres de Nobili, des 24 et 25 janvier. — Lettre de l'ambassadeur Cavalli au doge de Venise, du 22 janvier, dans Y Appendice B. — Lettre de l'archevêque de Rossano, du 24 janvier. — Relation del ayuda de càinara, dans l 1 Appendice B. — Aviso dua Italiano plâlico de Ruy Gomez, ibid. — Raggvaglio délia prigionia, etc., ibid.

( s ) Cette particularité est consignée dans la Relation del ayuda de càmara el de us Y Aviso d'un Italiano, etc.

f) Relation del ayuda de edmara.

du prince : aussi le bruit courut-il d'abord que le roi convoquait les représentants de la nation castillane, afin de leur faire connaître les motifs de plainte qu'il avait contre son fils ('). Mais les assemblées nationales étaient peu du goût de Philippe, qui se défiait, non sans raison, de l'opinion publique; les cortès auraient pu lui présenter des remontrances désagréables; au lieu donc de les assembler, il se contenta d'écrire aux grands , aux villes , aux évêques , aux audiences royales, aux généraux et aux provinciaux des ordres religieux.

La lettre aux grands était de la teneur suivante : « Ayant fait enfermer le sérénissime prince don Carlos, notre très-cher et très-aimé fils, en notre palais, et ayant établi dans son régime, service et traitement un ordre tout différent de celui qui a été observé jusqu'ici, l'importance de ce changement nous a engagé à vous en donner connaissance. La détermination qu'en cela nous avons prise l'a été sur un fondement si juste, et pour des raisons si essentielles et si urgentes, que nous n'avons pu nous dispenser déjà prendre afin de remplir nos obligations : tenant d'ail-

('} o Wollen auch vill darfur halten, der khunig werde die stent des •kbunigreichs berueffen und man die ursachen, warumb er es getan und des printzen mengel fuerhallen. » (Lettre de Dietricbstein , du 22 janvier 4568, dans Quellen, etc., p. 205.) — « Les grands seigneurs de ce royaume sont mandez venir, afin de leur dire les motifs dudit emprisonnement. » (Lettre de Fourquevaulx, du 22 janvier.) — * Ha dato ordine che tutti li grandi di Castiglia venghino qui, et similmente li commissi délie corli etdel regno.... » (Lettre de Sigismondo Cavalli, du 22 janvier.)

leurs, comme nous tenons, que ce moyen sera le plus convenable et le plus conforme au service de Dieu et à l'avantage du public, double objet qu'on a eu en vue dans ce qui s'est fait jusqu'à présent, et auquel on s'attachera encore dans ce qui se fera à l'avenir, selon que vous en serez informé, quand le moment en sera venu et que cela sera nécessaire....

« Moi le Roi ( l ). »

La lettre aux villes était conçue dans des termes identiques; mais le roi transmit des instructions particulières aux corrégidors : « Comme il pourrait arri- « ver — leur écrivit-il — que, mus d'un bon zèle, « et ne comprenant pas bien ce qui convient en « ceci , les ayuntamientos voulussent nous envoyer « quelqu'un, au nom de leurs villes, pour nous « offrir des compliments de condoléance sur cet évé- « nement, ou faire quelque autre démarche de cette « nature, vous les en détournerez, cette matière « n'étant pas de celles où l'on doive user de moyens « semblables ni faire de telles démarches. S'ils veu- « lent répondre à notre lettre, vous ferez en sorte « qu'ils se bornent à nous témoigner la satisfaction, « qu'en raison ils doivent avoir, de ce que nous « avons pris celte résolution avec la maturité qu'un. « tel cas requiert. » Le roi ajoutait que dans le public on formerait peut-être des jugements divers sur la réclusion du prince;* que, par ce motif, il ne trou-

j 1 ) Voy. le texte de celte lettre dans ['Appendice B.

verait pas mauvais que ce qu'il écrivait à la ville fût divulgué ( ! ).

Aux archevêques, aux évêques, aux audiences royales , Philippe tenait le même langage qu'aux villes et aux grands. 11 recommandait, de plus, aux prélats de faire prier continuellement dans les églises de leur diocèse pour lui , pour la conservation de son état royal et pour la bonne direction et progrès, non-seulement de l'affaire dont il les entretenait et qui était d'une si grande importance, mais encore de toutes les autres ( 2 ). Il n'indiquait, du reste, à ces derniers aucun changement à apporter dans les prières qui se disaient pour la famille royale ( 3 ).

(') « Y porque podria ser que, raovidos coq buen celo, do eutendiendo bien lo que en esto conviene, pretendiesen hacer cumplimientoy enviar perso na, en nombre dessa ciudad , â nos sobr'este caso , ô bacer otra diligencia desta calidad, vos lo desviareis, que esta no es materia en que se ba de usar de semejantes medios ni diligencia. Y si quisieren responder â nuestra car ta, endereçareis que esto sea tan solamente mostraudo el crédito y ealisfaccioo que con razon deben tener de que nos babremos tomado esta resolucion con el fuudameuto que para lai caso se requière, y lo que se bubiere de escribir y tratar sea enderezado â este fin. Y porque esta es materia en que se podrian bacer di versos juicios, uo es inconveuiente que, para quitar discursos, demâs de los que se juntaren en el ayuutamiento, se entienda por otros lo que â esa ciudad escribimos, y lo que de la dicba carta résulta y puede colegir. De Madrid, à 22 de henerode 1568 anos. Yo el Rey. » (Arcb. deSimancas, Cédulas de la câmara, leg. 32i .)

( 2 ) « Y os rogamos tengais particular cuidado que en esa iglesia y en las otras desa diôcesis se baga continua oracion por. nos y por la conservacion de nueslro estado real, y por la buena direccion y progresode nuestras cosas, asï en este negocio que es de tan grao calidad, como lo demâs. » (Lettre du 22 janvier 4568, ibid.)

( 8 ) « La prière de l'Église, en laquelle prière il est comprins, continue comme elle souloit se dire, par ces propres motz : Et (amulos tuos,

Dans ses lettres aux. généraux et aux provinciaux des ordres religieux, il s'exprimait d'abord, sur la détention du prince, comme dans celles qui étaient destinées aux autres ordres de l'État. Mais il ne s'en tenait point là avec eux : il craignait que les prédicateurs ne s'occupassent en chaire de cette mesure, et n'en parlassent d'une manière indiscrète. Il disait donc aux généraux et aux provinciaux : « Vous comte prendrez et vous pourrez considérer quel inconvé- « nient il y a (outre que c'est contraire à la prudence c< chrétienne et aux règles de la circonspection) à <c porter des jugements , et spécialement à traiter en « public des actions des princes, ainsi que des déter- « mina lions qu'ils ont prises après un mûr examen, « et par des motifs et dans des vues dont ceux qui « traiteraient de cela ne sauraient avoir une entière « connaissance. Or comme, en cette occasion du « sérénissime prince notre fils, il pourrait arriver « que quelques religieux de votre ordre, dans leurs « sermons ou autrement, voulussent parler sur ce « qui s'est fait, et qu'il faut absolument qu'ils s'en « abstiennent, tant pour la décence de la chose que « pour la dignité et l'autorité du prince, et pour « d'autres conséquences fâcheuses qui pourraient ré- « sulter de tels discours, nous avons jugé à propos « de vous en avertir, afin que, par vous-même et par « les autres prélats et supérieurs de l'ordre, vous

papam, Philippum regem nostrum, reginam et principem iwslrum, cum proie reyia. » (Lettre de Fourqucvaulx à Charles IX, du 26 mars 4568.)

« invitiez et fassiez inviter lesdits religieux à ne s'oc- « cuper, en publie ni ailleurs, de semblable matière. « Vous pourvoirez à cela par les moyens qui vous « paraîtront les meilleurs, et avec le plus de dissimu- « lation possible, de telle sorte qu'en tout cas notre « commandement soit observe ('). » La lettre se terminait, de même que celle qui s'adressait aux archevêques et aux évoques, par l'invitation de prier pour le roi et pour le succès de ses affaires.

Toutes ces lettres portent la date du 22 janvier.

Le roi fit part aussi de la réclusion de son fils aux autorités supérieures des royaumes d'Aragon, de Valence, de Navarre et de la principauté de Catalogne. La lettre qu'il écrivit au duc d'Albuquerque, vice-roi de Navarre, était, nous ne savons par quel

('} « Terneis entendido y podreis bien considerar de cuanto inconviente es, y eu an contrario â la cristiana prudencia y buena considération, hacer juicio y tralar en especial en pûblico de los beebos y determinaciones de los principes, que ellos, con muebo acuerdo y délibération , y con fundamento y fines de que no pueden tener entera noticia los que desto quieren tratar, han tomado. Y porque, en esta ocasion del diebo serenisimo principe, podria ser que algunos religiosos de vuestra ôrden, en sus sermones, predicando al pueblo. ô en otra manera, quisiesen tratar, mover 6 tocar en esta materia y iîegocio, lo cual se debe en todo caso escusar, asï por la decencia de la materia como por la dighidad y auctoridad del dicho serenisimo principe, como por otros jnconvenientes que desto podrian resuitar, nos ha parescido advertiros dello, para que vos, por vuestra persona y por medio de los otros prelados y superiores de la ôrden, prevengais los diebos religiosos para que en ninguna manera se entremet an, ni predicando al pueblo ni eu otra parle, en semejante plâtica ni materia : proveyendo vos esto por los medios que con mejor modo y mas disimulacion os parezea que se debe hacer, y de manera que en lodo caso se cumpla y guarde asi. » (Lettre du 22 janvier : Arcb. de Simancas, Céilulas de la câmara, leg. 321.)

motif, plus explicite que les autres; c'est pourquoi nous croyons devoir la traduire entièrement :

« Illustre duc, notre cousin et notre gouverneur et capitaine général, — lui disait-il — ayant ordonné la réclusion du prince mon fils dans un appartement choisi pour cela à l'intérieur du palais, avec une gardé et un service réglés de façon qu'il ne puisse ni sortir ni communiquer avec d'autres personnes que celles par moi désignées, il m'a paru bien, vu la nature de cette affaire et de ce changement, de vous en donner connaissance, afin que vous soyez informé de ce qui s'est fait, et que, par votre intermédiaire, on le soit dans le royaume de Navarre» Vous pourrez juger que j'ai été mù à prendre cette détermination par des raisons si pressantes et si impérieuses, qu'il ne m'était absolument pas possible de m'en dispenser; vous pourrez aussi considérer la douleur et le regret avec lesquels j'en suis venu là envers ledit prince mon fils. J'ai trouvé convenable de vous avertir encore que cette résolution n'est pas fondée sur une machination que le prince aurait tramée ni sur une offense qu'il aurait commise contre moi, et qu'elle n'a pas pour but un châtiment ni une correction. Le naturel et le caractère du prince l'ont porté à se conduire de telle manière, et cette conduite a si longtemps continué et est allée si loin, que, après avoir infructueusement mis en pratique tous les moyens et les remèdes dont l'amour et la piété paternels m'avaient engagé à faire l'essai à son égard, j'ai dû me déterminer enfin, subordonnant toutes autres considérations aux

devoirs que Dieu m'a imposés en ee qui touche son

service et le bien de mes royaumes et Etats, à recourir à cette mesure, comme au vrai et seul moyen par lequel je pusse satisfaire à mes obligations. Vous comprendrez, par ce que je viens de dire, la juste fin et intention que j'ai eue. Pour le présent, je ne saurais vous donner plus de détails. Seulement, j'ajouterai que vous déciderez là-bas des personnes à qui, dans le royaume de Navarre, il conviendra de communiquer la chose, et de la forme en laquelle vous aurez à y procéder, en observant toutefois qu'il ne faut faire pour cette communication aucune espèce d'assemblée. Et, afin que vqus sachiez l'ordre qui a été suivi relativement à cela dans le royaume de Castille, je vous envoie copie des lettres qui ont été écrites aux villes, aux tribunaux, aux grands , aux prélats et autres. Vous verrez l'usage que vous pourrez en faire. Donné à Madrid, le 26 janvier 1568.

« Moi le Roi ('). »

Si préoccupé qu'il fût de l'opinion de ses sujets sur la détention du prince, Philippe II l'était bien plus encore de l'impression que cet événement ferait dans les cours étrangères. Il y en avait deux surtout auprès desquelles il avait besoin de justifier une mesure aussi rigoureuse : c'étaient celles de Lisbonne et de Vienne. Don Carlos était le plus proche héritier

(') Voy. le texte dans Y Appendice B.

de la couronne de Portugal ; Catherine d'Autriche, veuve de Jean III, était son aïeule et lui avait toujours témoigné beaucoup de tendresse; elle était en même temps la belle-mère et la tante de Philippe. L'empereur et l'impératrice, malgré tout ce qu'ils avaient appris de la conduite désordonnée du prince d'Espagne, n'avaient pas cessé de souhaiter l'union de leur fille avec lui, et de réclamer l'accomplissement des promesses que le roi leur avait faites à cet égard.

Philippe écrivit à la reine douairière de Portugal dans les termes suivants, qui font supposer une correspondance antérieure, devenue malheureusement introuvable :

« Quoique, depuis longtemps, la conduite et les actions du prince mon fils, selon que l'attestent de nombreux et d'imposants «témoignages, et ainsi que Votre Altesse l'aura vu par la réponse que je lui fis dernièrement, eussent fait reconnaître la nécessité indispensable de le réprimer, l'amour paternel, et la considération et justification qui doit précéder de telles mesures m'ont retenu, et j'ai cherché et employé tous les 'autres moyens , remèdes et voies possibles afin de n'en venir pas là. Le prince, cependant, est allé si loin dans ses déportemenls, que, pour remplir mes devoirs envers Dieu, comme monarque chrétien, et envers les royaumes et Étals qu'il lui a plu de commettre à ma charge, je n'ai pu me dispenser de l'arrêter et de le renfermer.

« Le regret et la douleur que j'aurai éprouvés en

49i DON CARLOS ET PHILIPPE II.

agissant ainsi, Votre Allesse en pourra juger par ce que je sais qu'elle en éprouvera elle-même, comme mère et dame de tous: mais enfin j'ai voulu, en cette occasion, faire à Dieu le sacrifice de ma propre chair et de mon propre sang, et préférer son service, ainsi que le bien et l'avantage du public, aux autres considérations humaines.

« Les causes anciennes, aussi bien que récentes, qui m'ont contraint à prendre ce parti, sont d'une telle nature que je ne pourrais les rapporter à Votre Altesse, ni Vofre Altesse les apprendre, sans renouveler notre douleur et notre chagrin à tous deux : d'ailleurs, elle en sera informée plus tard. Quant à présent, je crois devoir seulement avertir Votre Altesse que ce n'est ni une faute, ni une désobéissance, ni un manque de respect qui ont donné lieu à ma détermination ; qu'elle n'a pas pour but un châtiment, auquel sans doute le prince a suffisamment donné matière, mais qui pourrait avoir son temps et sa limite, et que je ne l'ai pas prise non plus comme moyen d'amendement, avec l'espoir que par là ses excès et ses désordres se réformeront : cette affaire a un autre principe et d'autres racines ; le remède qu'elle exige ne consiste ni dans un temps à fixer, ni dans des moyens à mettre en pratique ; elle est d'une importance et d'une considération plus grande, eu égard aux devoirs susdits que j'ai envers Dieu et envers mes royaumes.

« Et, comme il sera continuellement donné connaissance à Votre Altesse des suites qu'elle aura, et de ce qui lui en devra être communiqué , il ne me

reste ici qu'à supplier Votre Altesse , comme mère et dame de tous, et comme celle que tout cela intéresse

tant, de nous recommander à Dieu De Madrid,

le 20 janvier 1868.

« Votre fils,

« Moi le Roi ('). »

Cette lettre était tout entière de la main de Philippe. Ce fut également de sa main qu'il écrivit à l'empereur et à l'impératrice. Il disait à Maximilien :

« Sire, parce que j'ai mandé précédemment à Votre Altesse et à ma sœur, et par les informations plus particulières que Luis Venegas vous aura données, Votre Altesse a déjà été instruite du peu de satisfaction que j'avais de la vie et de la conduite du prince mon fils, ainsi que de ce que j'apprenais de son caractère et de son naturel. .On n'a cependant pas dit là-dessus à Votre Altesse tout ce qu'on aurait pu lui dire, mais on s'est borné à des communications sommaires, pour la décence de la chose et afin de ménager l'honneur et la considération du prince : j'espérais, d'ailleurs, devant me rendre en Flandre dans un si court délai, et me proposant do l'y emmener, que Votre Altesse en apprendrait, par elle-même, sur son compte, davantage et avec plus de certitude. Depuis lors, ses dépor-

(•) Voy. le texte de cette lettre dans Y Appendice B.

Cabrera, Felipe //, liv. VII, p. 475, l'a donnée d'une façon incorrecte, et comme si elle avait été écrite à Pimpératrice Marie, épouse de Maximilien II.

terrien ts se sent aggravés au point que, pour accomplir ce que je dois au service de Dieu, au bien et à l'avantage de mes royaumes et Etats, je n'ai pu me dispenser, après avoir mis en œuvre tous les autres moyens possibles, de prendre, comme dernier remède, la résolution de l'arrêter et de le renfermer. Cette résolution est celle d'un père, dans une chose qui touche tant son fils unique ; elle ne procède ni de la colère ni de l'indignation ; elle n'a pas non plus pour but le châtiment d'une faute, mais elle a été envisagée comme le seul remède qui restât pour prévenir de grands et notables inconvénients : je suis donc certain que Votre Altesse s'en contentera, et qu'elle jugera que j'ai été contraint d'agir ainsi par les motifs les plus urgents et les plus sérieux. Je m'assure de même que, lorsque Votre Altesse sera informée par le menu de ces motifs, ainsi qu'elle le sera en temps opportun, elle leur reconnaîtra le caractère que je viens de dire, et tiendra ma détermination pour très-sage et parfaitement justifiée. Comme de tout ce qui se passera dans cette affaire, et de tout ce dont Votre Altesse devra avoir .connaissance, je l'en avertirai aussi particulièrement que l'exige la fraternité qu'il y a entre nous, j'achèverai la présente en priant Dieu de garder et de faire prospérer la personne impériale de Votre Altesse autant que je le désire. De Madrid, 21 janvier 1568.

« Moi le Roi ( ! ). »

f 1 ) Voy. le texte dans Y Appendice B.

Dans la lettre à l'impératrice, Philippe s'exprimait avec un peu moins de réticence : « Je voudrais, écri- «< vait-il à sa sœur — je voudrais, pour plus de satis- « faction de Votre Altesse , lui rendre compte très- « ouvertement de la vie et des actions du prince, lui « dire jusqu'à quel point il a poussé la licence et « le désordre, les moyens que j'ai employés pour le « faire changer de conduite, sans négliger aucun de « ceux qui étaient possibles et convenables , et le « temps pendant lequel mon amour de père et mon « désir de procéder en ce fait d'une si haute importe tance avec la maturité et la justification requises, « m'ont engagé à dissimuler; mais cette relation « serait très-longue. Je la donnerai, en temps op- « portun, à Votre Altesse et à l'empereur, ainsi « que notre fraternité l'exige. Aujourd'hui je dirai « seulement à Votre Altesse que, si le prince ne « s'était rendu coupable que de désobéissance, de « manque de respect et d'offense envers moi (quoique, « sous ce rapport, il en eût assez fait pour justifier « toute espèce de répréhension), j'aurais tâché encore « de trouver un autre expédient qui sauvât son hon- « neur et sa considération, lesquels sont les miens « propres. Mais ses actions ont tant confirmé le juge- « ment que, depuis plusieurs années, on portait de « son caractère et de son naturel, et ce qu'on con- « naissait de ses défauts, qu'elles m'ont obligé à « regarder plus avant, et à prévenir, dans l'intérêt du •< service de Dieu, et poiir le bien de mes royaumes « et États, ainsi que j'y suis obligé (sans avoir égard

« à la chair ni au sang ni à toutes les autres raisons « humaines), les grands et notables inconvénients '« qui étaient à craindre, au cas que je ne prisse point « cette mesure ( 1 ). »

Philippe écrivit une seconde lettre à l'empereur sur le mariage qui avait été projeté entre.les deux familles; il y prenait à tàGhe de persuader son beau-frère que, s'il s'était montré si froid au sujet de ce mariage, c'était parce qu'il voulait autant de bien à la princesse Anne qu'à ses propres filles ( 2 ).

Il chargea Chantonay et Venegas de remettre ces lettres à leur destination. Ne doutant point que l'empereur et l'impératrice n'interrogeassent ses ambassadeurs afin d'obtenir d'eux de plus, amples éclaircissements, il leur dicta la réponse qu'ils auraient à faire en ce tas. Elle n'était certes pas de nature à contenter la curiosité des souverains de l'Allemagne : en effet, Venegas et Chantonay devaient se borner à dire que, sur l'événement arrivé, aussi bien que sur les choses qui y avaient donné lieu, ils n'avaient rien appris, et qu'il n'y avait en réalité rien de plus que ce que contenaient les lettres de leur maître; que, quant aux détails, Leurs Majestés Impériales en seraient instruites plus tard ( 3 ). Si l'empereur et l'impératrice • parlaient d'envoyer quelqu'un à Madrid pour inter-

' (') Voy. YAppendice B.

(*) La minute de cette lettre n'existe point aux Archives de Simancas ; il n'y en a qu'un projet qui fut modifié par le roi. (Est ado, leg. 663.)

.(*) « .... Porque podria ser que^lemâs de lo'que yo les escrivo, quisiesen entender de vosotros si teneis otra particularidad tocante â este negocio, ha parescido advertiros que , si os lo preguntaren, les digais

céder en faveur du prince, ils s'appliqueraient à les en détourner, en leur insinuant qu'il convenait d'attendre que des informations plus circonstanciées de ce qui s'était passé leur parvinssent ; ils leur feraient observer d'ailleurs que, la mesure prise par le roi ne lui ayant été inspirée ni par la colère ni par l'indignation, et n'ayant pas pour but d'infliger un châtiment au prince, mais tendant à une fin différente, il n'y avait matière à médiation ni à intercession (').

Venegas avait été plus à portée que Chantonay de connaître le caractère et la conduite de don Carlos : Philippe, dans une lettre particulière, lui ordonna de dire à l'empereur et à l'impératrice, comme de lui-même , ce qu'il savait et conjecturait là-dessus, « car — observait-il — il convient, pour toute espèce « de raisons, qu'ils en soient avertis ( 2 ). » Il ajouta de sa main, en post^scriptum : « Quoique mon inten-

que ni en el h écho, ni en las causas que para él ban concurrido, no ay mas de lo que verân por mis car tas,.... y que la particularidad délias entendeis se la cornu nicaremos mas adelante.... • (Lettre du 22 janvier 1568 : Arch. de Simancas, Eatado, ieg. 450 et 663.)

(') u Y porque podria ser que mis nermanos quisiessen embiar per- ' sona â intercéder y bazer officio comigo, procurarete de e.«torvarlo diestramente, diziéndoles que, basta que yo les escriva la particularidad de lo que en esto ba passado, y lo tengan entendido mas de raiz, no lo deven bazer, porque, no procediendo, como en effecto esto no procède, de yra ni indignariou, ni es enderezado â castigo, àntes tiene diferente fundamento, no ay para que tratar comigo de medios ni iniercessiones. » (Ibià.)

(') « En esta os avemos querido adverlir aparté que, pues vos estais mas introduzido é instruydo en las cosas del principe y en el govierno de su persona y modo de procéder, y en lo que de su na^uraleza y

« tion fût , comme je vous le mandai dernièrement, « d'emmener le prince en Flandre, pour que l'em- « pereur, mon frère, le vît et se résolût ensuite, « en ce qui concernait le mariage, selon qu'il le « jugerait à propos, il a été si loin dans ses dépor- «tements, et il y a mis une telle précipitation, que « le voyage projeté n'a pu avoir lieu : par le même « motif, il est devenu indispensable de hâter ce « qui s'est fait. Vous pourrez dire cela à l'empe- « reur, et l'assurer qu'alors je pensais ce que je vous « écrivis ( l ). »

La lettre commune aux deux ambassadeurs leur dictait, de plus, le langage qu'ils auraient à tenir aux archiducs, et aux autres personnages qu'il leur paraîtrait convenable d'informer de la réclusion de don Carlos.

Philippe II écrivit encore de sa main au pape. L'intimité de ses relations avec la cour pontificale, le respect qu'il professait pour Pie V, le besoin qu'il pouvait avoir du concours de l'Église dans ses vues à

condition se entiende, sera bien que, como de vnestro, signifiqueis à mis hermanos lo que conjecturais y de ântes teneis entendido dél y de sus acciones, porque, por todos respectas, conviene que lo sepan. De Madrid, â xxn de enero 4368. » (Arch. de Simancas, Estado , leg. 663.)

( 1 ) « Aunque yo estava en lo que vos escrivî los otros dias, de llevar al principe eu Flândes, para que el emperador, mi hermano, lo viesse, y déterminasse en lo del casa mi en to lo que le pareciesse, ban ydo sus cosas tan adelante, y dândose tanta prissa en ellas, que no' ha dado lugar à ello ; y assi ha sido fuerza abbreviar la que se ha hecho. Podreis dezir esto al emperador, y assegurar que en! onces se pensava lo que os escrivi.... »

1 l'égard de son fils, tout lui faisait une loi de montrer, en cette occasion, une grande déférence au saint-père. Sa lettre élait ainsi conçue :

« Très-saint-père, l'obligation qu'ont tous les princes chrétiens (et que j'ai en particulier, étant un si dévoué et si obéissant fils de Votre Sainteté et de ce saintsiége) de rendre compte à Votre Sainteté, comme au père commun, de leurs faits et de leurs actes, surtout lorsqu'il s'agit de choses notables et extraordinaires, me met dans le cas de vous avertir de la résolution que j'ai prise d'arrêter et d'enfermer le sérénissime prince don Carlos, mon fils aîné.

« Il pourrait suffire, pour la satisfaction de Votre Sainteté, et pour qu'elle fît de cet acte le jugement que je désire, de lui laisser considérer, d'abord, que je suis' père et que l'honneur, la réputation et le bien dudit prince me touchent au dernier point; ensuite, que , de mon naturel , comme Votre Sainteté et le monde entier le savent, je suis si éloigné de commettre une injustice, et de procéder en une matière de cette importance sans y avoir mûrement réfléchi et sans de graves motifs. Néanmoins il est bien que Votre Sainteté apprenne que, dans l'éducation dudit prince, depuis son enfance, dans le service, la compagnie et le conseil qui lui ont été donnés, dans la direction de sa vie et de ses habitudes , on a eu l'attention et le soin que pour l'institution d'un prince, héritier présomptif de tant de royaumes et d'Etats, on devait avoir ; qu'on a employé tous les moyens convenables afin de réprimer quelques excès qui procédai entîle sa nature

et de son caractère, et de réformer ses penchants; ' que, pendant tant d'années, jusqu'à l'âge où il est parvenu aujourd'hui, on a essayé de tout, et que rien n'y a fait; que les choses, finalement, ont été portées si loin que, pour accomplir ce que je dois au service de Dieu et au bien de mes royaumes et Etats, je me suis vu absolument forcé, avec la douleur et le regret que Votre Sainteté peut comprendre, puisqu'il s'agit de mon fils aîné et unique, de faire ce changement par rapport à sa personne, et de prendre une telle résolution, fondée sur de si sérieuses et de si justes causes.

c< Je suis donc assuré qu'autour de Votre Sainteté, que je désire et prétends satisfaire en tout , de même qu'en quelque autre partie du monde que ce soit, ma détermination sera tenue pour aussi équitable, aussi nécessaire, aussi conforme au service de Dieu et à l'avantage du public qu'elle l'est réellement. Et, attendu que des suites qu'aura cette affaire, et de ce qu'il y aura lieu d'en communiquer à Votre Sainteté, elle en sera informée quand il le faudra, il ne me reste ici qu'à supplier très-humblement Votre Sainteté, puisque, étant son vrai fils, -tout ce qui me touche doit être envisagé par elle comme la touchant personnellement, de la recommander, avec son saint zèle, à Dieu, notre seigneur, afin qu'il la conduise de manière que nous exécutions en tout sa volonté.

« Dieu garde la très -sainte personne de Votre Béatitude, et lui donne de longs jours pour le bon

et prospère gouvernement de son Eglise universelle. « De Madrid, le 20 janvier 1568.

« De Votre Béatitude

« Le très-humble et très-dévoué fils ,

« Don Philippe, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, des Deux-Siciles , de Jérusalem, qui baise ses très-saints pieds et mains.

« Moi le Roi (*). »

Le roi prescrivit à don Juan de Zûniga , qui avait remplacé dans l'ambassade de Rome le grand commandeur de Castille, son frère, de remettre cette lettre entre les mains de Pie V, et d'en communiquer la copie, qu'il lui envoya , aux cardinaux Pacheco ( 2 ) et Granvelle. Pour que don Juan pût, au besoin, répondre aux questions qu'on lui ferait, il lui marqua que la résolution prise à l'égard du prince n'était pas la conséquence de quelque complot qu'il aurait tramé, de quelque faute ou offense qu'il aurait commise contre son père; qu'à la vérité, le manque de respect et d'obéissance dont il s'était plusieurs fois rendu coupable aurait pu justifier toute mesure sévère dont il aurait été l'objet, mais qu'il n'aurait pas obligé pourtant à en venir au parti extrême qui avait été adopté, et qu'on aurait pu recourir à d'autres expédients. La cause de cette résolution était la conduite et le genre

(*) Voy. le texte dans Y Appendice B.

(*) Le cardinal Pacheco était, à Home, le protecteur de la couronne d'Espagne.

de vie auxquels le prince avait été porté par sa nature et son caractère, et qui étaient devenus si désordonnés que, après avoir vainement usé de tous les moyens d'amendement possibles, et avoir patienté si longtemps, le roi s'était vu dans la nécessité, enfin, pour accomplir ses devoirs de souverain et de père, de le priver de sa liberté. Plus la mesure pouvait paraître grave et rigoureuse, et plus on devait supposer qu'elle avait été dictée par des motifs urgents et sérieux, plus on devait reconnaître que, pour en agir ainsi envers son fils unique, il fallait que le roi n'eût pu faire autrement (').

(') « .... Para que vos tengais enteudido de la manera que os haveis de governar, asi con Su Santitfad, haviéndole dado su car ta, como con. lôs dichos cardenales (Granvela y Pacheco), y los deraâs que os paresciere dar parte y que lo queVrân de vos saber, me ha parescido ad vertir os que el fundamento desta détermination que coq el sereuïsimo principe mi bijo havemos hecho, no dépende de trato ni culpa ni ofensa que contra nos se haya hecho, porque, aunque es verdad que en el discurso de su vida y trato haya havido materia suficiente de alguuas inobediencias y desacatos que pudieran justificar qualquiera démostracion, mas esto no me obligara â llegar con él à tan estrecho punto, y se pudiera tomar otro expediente. La naturaleza y condition del principe, de que vos teneis ya mucha noticia, ha causa do en él tal modo de procéder y tal discurso de vida, y ha procedido en esto tan adelante, que, baviéndose hecho todas las diligencias possibles, y usado de todos los medios que para la reforma r y ordenar nos han parescido conve- • nientes, y baviéndolodifferidoy entretenido tanto tiempo, ultimamente, para cumplir con la obligation que como padre y rey tengo, no be podido excusar de eligir y venir â usar deste medio. Y assf, como la demostracion podrâ parecer muy grande , y el término â que se ba venido muy estrecho, assi con razon se deve juzgar que las causas que me han movido bavrân sido muy urgentes y précisas, y que he venido â tomar esta détermination con mi hijo primogénito y solo, constrenido y apremiado, y no pudiendo en otra manera satisfacer é loque devo.... De Madrid, â 22 de henero de 4568. » (Arch. de Simancas, Estado, leg. 906.)

Don Juan de Zûfiiga devait s'exprimer en ces termes dans ses conversations , non-seulement avec le pape et les cardinaux Pacheco et Granvelle , mais encore avec tous ceux à qui il aurait à parler ou qui lui parleraient de l'affaire du prince, en s'étendant plus ou moins avec ces derniers, selon leur qualité respective ( ! ). Philippe craignait que Pie V n'intercédât, par.lettre ou par l'envoi d'un ambassadeur, en faveur de son fils, ou bien qu'il ne traitât de l'arrestation du prince dans un consistoire ; il chargea expressément son ambassadeur, et recommanda aux deux cardinaux de l'en dissuader ( 2 ).

Malgré les liens étroits de parenté qui l'unissaient à la maison de Valois, Philippe II ne jugea pas à propos d'annoncer lui-même à Charles IX et à Catherine de Médicis la réclusion de- son fils : il la leur fit savoir par son ambassadeur à Paris, don Francès d'Alava, qu'il munit toutefois, à cet effet, de lettres de créance spéciales ( 3 ). Il en usa également ainsi avec la reine

(*j « .... Procéderais con la generalidad, mas 6 menos, conforme a la calidad de las personas ... • (Ibid.)

(*) « .... Y .porque podria ser que Su Santidad, con su santo zelo, y con el amor que nos tiene,.quisiessehazer en este caso alguna diligencia y cumplimiento de intervention, ô tratar dello en consistorio, 6 embiar persona propria acâ sobre ello, y porque no convernia en ninguna manera por agora lo uno ni lo otro, mirareis allé de desviarlo, entreteniendo a Su Santidad para que con mas particularidad y fundamento entienda lo que pasa. » (Ibid.)

Dans sa lettre aux cardinaux Pacheco et Granvelle, le roi se servait des mêmes expressions.

( 3 ) Sa lettre à Alava et les deux lettres de créance adressées au roi et à la reine-mère de France, datées toutes trois du 23 janvier 4568, sont aux Archives de Simancas, Eslado, teg. 539.

Elisabeth d'Angleterre ( l ). On verra tout à l'heure dans quel sens furent conçues ces communications.

Il écrivit» deux lettres différentes au duc d'Albe, son lieutenant dans les Pays-Bas : Tune en français, par la voie de la secrétairerie de Flandre ; l'autre en espagnol, par celle de la secrétairerie de son conseil d'Etat. La lettre en français était de la teneur qui suit :

« Mon cousin, estant de nouveau succédé que, pour aulcunes grandes et justes considérations que me y ont meu, ay ordonné de détenir le prince mon filz en son logement, avec garde et service particulier, affin qu'il n'en sortist, ny que traictent ou communicquent avec luy plus de personnes que en ay à ce choisy , et estant cecy chose de telle qualité et importance que facillement se feroient et pourroient sur icelluy faire divers jugements et discours, m'a semblé bien de Vous en advertir, à ce que le communicquez et le faictes entendre, de ma part, à ceulx de mon conseil d'Estat et aultres mes consaulx, villes et personnes que vous semblera le doibvent sçavoir, et ausquelz Ton ha accoustumé de donner part de choses semblables : leur donnant à entendre que ce que s'est faict avec ledict prince ne^procède, et que l'on n'est venu avec luy à ces termes , pour offense ou coulpe qu'il aurait commise contre moy, ny pour aultre chose de semblable espèce ou qualité, sinon que sa naturelle et particulière condition ha causé en luy telle manière

(') Lettre du 23 jauvier 1568 à don Diego Guzman de Silva, ambassadeur à Londres : Arch. de Simancas, Estado, leg. 539. — Nous donnons, dans I Appendice B, ie texte de la lettre à Elisabeth.

de procéder que, pour son propre bien et prouffict, et pour ce que à mes royaulmes, Estatz et service touche, et pour aultres justes considérations, ha esté nécessaire d'user avec luy de ces termes. Et si de cy en avant il se offre en cecy aultre chose dont sera bien vous advertir, le feray, affin que le puissiez sçavoir et aussi communicquer, comme à si bons et léaulx vassaulx et subjeetz appartient. A tant , etc. De Madrid, le xxn e de janvier 1867 (').

« Philippe. »

Cette forme fut celle dans laquelle le roi chargea ses ambassadeurs de porter à la connaissance des souverains de France et d'Angleterre l'arrestation de don Carlos ; ce fut celle aussi qu'il adopta, sauf de légères modifications, pour les lettres à écrire, en Allemagne et en Italie, aux princes ses parents ou ses amis Q. •

Dans sa lettré eu espagnol, qu'avait rédigée le docteur Velasco, il s'ouvrait davantage au duc d'Albe :

« Duc, mon cousin, — lui disait-il — vous connaissez si bien le caractère et le naturel du prince

(') A la secrétairerie de Flandre, à Madrid, on suivait le style des Pays-Bas, d'après lequel Tannée civile commençait à Pâques.

( 2 ) On lit, à la suite d une pièce espagnole dont la lettre française du 22 janvier est une traduction fidèle :

« En esta conformidad se ha de escrivir al duque de Lorena y à la duquesa mi prima, y lo de Alemàn para con otros, y â los pari en tes y amigos que Su Mag<* tiene eu el Imperio, mudando lo que paresciere, segun laqualidad de cada unodellos... » (Arch. de Simancas, Estado, leg. 150.)

mon fils, et sa façon de se 'conduire, qu'il ne sera pas besoin de m'étendre beaucoup avec vous, pour justifier ce qui s'est fait à son égard, ni pour que vous compreniez la fin qu'on se propose en cela. Depuis votre départ d'ici, il est allé si loin dans ses déportements, il a fait des choses si particulières et si graves, enfin il en est venu à de tels termes, que je me suis résolu à le détenir dans son appartement, ainsi qu'il • s'est fait Quoique cette démonstration ait été trèsgrande, et la mesure à laquelle je me suis décidé envers lui très-rigoureuse, vous pourrez reconnaître, par ce que vous avez vu et ce que vous savez, avec combien de raison et de fondement j'ai agi. Certes, alors même que j'eusse voulu, fermant les yeux sur ce. qui me touche personnellement, et sur tant de manques de respect et de desobéissances, dissimuler avec le prince, ou du moins recourir à un autre expédient, dès que je considérais mes obligations envers Dieu, notre seigneur, envers la chrétienté et envers mes royaumes et Etats, ainsi que les notables inconvénients et dommages qui en bien des cas auraient pu arriver plus tard, et même qui déjà étaient imminents, je devais subordonner à ces considérations toutes celles qui touchent la chair et le sang. Je n'ai donc pu, en aucune manière, me dispenser de prendre cette voie, qui m'a paru la véritable et la meilleure pour aller au-devant de tout. » Le roi recommandait ensuite à son lieutenant aux Pays-Bas de ne point divulguer la fin qu'il se proposait par la mesure qui venait d'être mise à exécution, et de

n'excéder en rien, dans' ses discours, le contenu de la lettre française (').

Philippe II, lorsque les lettres destinées aux cours étrangères furent prêtes, donna l'ordre à ses ministres de notifier l'arrestation de don Carlos aux principaux ambassadeurs qui résidaient à Madrid.

Le 24 janvier, le président d'Espinosa dit à l'archevêque de Rossano que, en arrêtant son fils, le roi avait voulu avoir plus d'égahl au service de Dieu, à la conservation de la religion et de ses royaumes et vassaux, qu'à sa chair et à son sang propres; que, s'il avait agi autrement, il aurait méconnu les bienfaits dont il était redevable chaque jour à la bonté divine. Le nonce lui demanda s'il était vrai, comme le bruit en courait dans toute la ville, que le prince eût eu le dessein d'attenter à. la vie de son père : Espinosa répondit que c'eut été le moins, car, si la vie du roi eût seule été en péril, il s'en serait préservé, mais que les choses auxquelles il avait cherché inutilement à remédier par toute sorte de moyens , depuis deux ans, étaient pires encore, si c'était. possible ( 2 ).

Ce fut Ruy Gomez qui «parla aux ambassadeurs de France, de Venise et d'Angleterre. Le prince d'Eboli dit à Fourquevaulx que, depuis plus de trois ans, le roi s'apercevait bien que don Carlos « était encore « plus mal composé de son cerveau que dé sa perr

H Lettre du 23 janvier 4568. Voy. V Appendice B. (*) Lettre de l'archevêque de .Rossano, du 24 janvier 4568, dans V Appendice B.

<( sonne, et qu'il n'aurait jamais l'entendement bien « rassis ; que ses actions journalières avaient depuis « lors confirmé cette opinion ; que Sa Majesté avait « longtemps dissimulé, espérant que l'âge amènerait de <( l'amendement dans la conduite du prince, mais que « le contraire était arrivé, et qu'elle avait perdu tout « espoir d'avoir jamais en lui un successeur digne « de gouverner tant de royaumes et d'Etats ; que, par « ces motifs, après de mûres délibérations, elle avait « résolu de le loger dans une chambre du palais, « où il serait servi et traité en prince de bonne « maison, mais si soigneusement gardé, qu'il ne « pourrait faire de mal à personne, ni s'échapper « et 'fuir hors d'Espagne , comme il en avait le « projet (/). »

A Cavalli Ruy Gomez déclara, en lui délivrant la lettre du roi pour le doge, que, quoique Sa Majesté y rendît compte à la Seigneurie de ce qui était arrivé, elle avait voulu qu'il en fût informé aussi. Il lui annonça alors la détention du prince, et saisit cette occasion pour démentir le bruit, qu'on avait répandu, de desseins formés par don Carlos contre la vie de son père : c'était, l'assura- t-il, d'autres raisons, et de bien graves, qui avaient déterminé le roi à une telle rigueur contre son propre sang et son fils unique ; il avait eu égard surtout au service de Dieu, à la tranquillité et à la sûrfeté des peuples commis à ses soins ( 2 ).

(*) Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 5 février, dans V Appendice B.

(*) Lettre de Cavalli au doge, du 27 janvier 4568, dans Y Appendice B.

Le langage du prince d'Eboli au doyen Mann ('), ambassadeur d'Angleterre, assez conforme à celui qu'il avait lenu aux deux autres diplomates quant aux griefs que le roi avait contre son fils, en différa sur un point important : Ruy Gomez donna à entendre au représentant de la reine Elisabeth que la détention du prince ne serait que temporaire ; qu'elle cesserait, quand il se serait amendé. Mann lui répondit que sa maîtresse partagerait certainement la douleur que causait à un si bon roi la conduite de son fils ; que, dans son dpinion à lui, le roi avait agi prudemment en séquestrant le prince : car, s'il ne l'avait pas fait, il aurait pu arriver que des troubles éclatassent dans plusieurs des provinces de la monarchie. Ces paroles plurent beaucoup au ministre de Philippe II: il répartit à l'ambassadeur : « Je vous « confierai que jamais je n'eus affaire à quelqu'un de « plus désordonné, de plus violent, de moins sociable « que le prince, et qu'il était grand temps de réprimer « ses excès ( 2 ). »

Dans toutes ces communications, verbales ou écrites, faites par Philippe II aux puissances étrangères et à ses propres royaumes, il y a une chose dont

f 1 ) John Mann. II était doyen de l'église de Glocester. Comme, malgré sa qualité de prêtre, il était marié, on le voyait d'un mauvais œil à Madrid. Au mois de mai 4568, on rapporta à Philippe II qu'il s'était permis des invectives contre le pape et avait cherché à faire des prosélytes : le roi le relégua à deux lieues de la cour. (Koch, Quellen, etc., p. 216.) Peu de temps après, la reine Elisabeth le rappela.

(*) Voir la lettre de Mann au secrétaire Cecyll, du 28 janvier 1568, dans Y Appendice B.

il est impossible de n'être pas frappé : c'est le soin avec lequel il évite de s'expliquer sur les motifs déterminants qu'il a eus 3'arrêter et de renfermer son fils. Des causes pressantes et impérieuses, le bien de ses Etats, ses devoirs envers Dieu et envers ses peuples, voilà les paroles vagues dont il se sert pour justifier, aux yeux des princes de l'Europe, ainsi que de la nation espagnole, une mesure d'une si haute gravité. A la reine douairière de Portugal, à l'empereur^ au pape, avec lesquels il a des rapports intimes de parenté ou de politique, on pourrait croire qu'il va en apprendre davantage ; il se borne à leur dire que le prince est allé si loin dans ses déportements, qu'il n'a pu se dispenser d'agir envers lui comme il l'a fait. Seules, les lettres adressées à l'impératrice et au duc d'Albe (en espagnol) soulèvent un coin du voile dont Philippe veut que les dernières actions de son fils restent enveloppées ; et si on les lit attentivement, si on les rapproche de celles où il assure que le prince n'a point machiné contre sa personne, qu'il ne s'est rendu coupable d'offense ni d'irrévérence envers lui, nous croyons qu'on demeurera convaincu que le projet de fuite de don Carlos, tel que nous l'avons rapporté, fut la cause réelle, immédiate de son arrestation. Les communications ultérieures du roi avec les monarques étrangers, dont nous rendrons compte dans le chapitre suivant, ne seront pas en opposition avec cette conjecture.

Philippe II ne s'exprime pas, avec moins de réserve et d'obscurité, sur ses intentions à l'égard de son fils,

que sur les faits qui l'ont obligé de le priver de sa liberté. On en peut toutefois deviner quelque chose par ce qu'il marque à la reine de Portugal : que la réclusion de don Carlos n'a pas pour but un châtiment temporaire; qu'elle n'a pas été adoptée non plus comme moyen d'amendement et avec l'espoir que le naturel désordonné du prince se réformera ainsi ; que cette affaire a un tout autre principe et exige des remèdes tout différents.

Selon nous, les intentions de Philippe ne sauraient faire l'objet d'un doute : il était décidé à exclure son fils de la succession à la couronne, et à le tenir renfermé pour le reste de ses jours ('). Nous attachons peu d'importance au langage du prince d'Eboli parlant à l'ambassadeur d'Angleterre, si tant est que ce diplomate l'ait traduit exactement dans ses dépêches à sa cour : Philippe, on le comprend, pouvait avoir plus d'une raison de ne pas dévoiler le fond de sa pensée à la reine Elisabeth. Nous regardons comme bien autrement significatives les paroles, que nous allons citer, de l'évêque de Cuenca à l'ambassadeur de Venise. Cavalli se refusait à croire que le roi voulût pousser jusqu'aux dernières rigueurs la punition qu'il infligeait à son fils ; il le dit à ce prélat : l'évêque lui répliqua qu'il tenait pour très-certain que le roi le ferait, car il avait longuement réfléchi avant de se résoudre, et quand une fois il prenait une résolution, il avait

(') C'est ce que l'archevêque de Rossano écrivait le 4 février 4568 • « Si tien perfermo queprivaranno il principe délia successione, et non, • lo liberranno mai. » Voy. l'Appendice 13.

coutume d'aller jusqu'au bout ('). Ce trait distinctif du caractère de Philippe, l'ambassadeur le signale luimême dans la relation qu'il lut au sénat, à son retour d'Espagne, et nous l'avons fait ressortir d'après lui( 2 ) : il ne faut pas se dissimuler, d'ailleurs, qu'avec la connaissance qu'il avait de l'humeur du prince, Philippe pouvait concevoir des appréhensions pour sa sûreté personnelle , le jour où il l'aurait rendu à la liberté. Et puis, ses conseillers intimes, le président d'Espinosa, Ruy Gomez et les autres, n'étaient -ils pas intéressés à ce qu'il traitât son fils en ennemi irréconciliable"? N'avaient-ils pas sujet de craindre que, si jamais don Carlos montait sur le trône, ils ne payassent de leurs tètes, et leurs familles de leur rang et de leurs biens, la part qu'ils avaient prise à son arrestation o?

Mais comment dépouiller don Carlos de ses droits héréditaires au trône, après que tous les ordres des royaumes de Castille et de Léon avaient reconnu en lui leur futur monarque, et lui avaient prêté serment? Évidemment il fallait, pour cela, ou. assembler les cortès et réclamer leur concours, ou se pourvoir

(') « .... Mostrando io di no creder cbe il re andarà tanto avanti in questo fatto, me tornô a firmar che certissimo lui credeva cbe lo faria, perché, prima che sia venuto a questo, vi ha pensato molto sopra, et quando il re princïpia , è solito ancor di fin ire le sue resolutioni. • (Lettre de Cavalli du \ 4 février 4 568, dans VA ppendice B.)

(*) Voy. p. 266.

( 8 ) « Li più favoriti del re erano odiati da lui a morte, et adesso tanto più ; et quando questo venisse a regnare, si teneriano rovinati loro, et tutta la sua successione. • (Lettre de l'archevêque de Rossano au cardinal Alessandrino, du 4 février.)

devant le conseil royal de Castille, pour faire déclarer, par sentence de ce tribunal suprême, le prince incapable de succéder. Dans l'un comme dans l'autre cas, peut-être eût-il été nécessaire encore de recourir au souverain pontife, afin qu'il déliât de leur serment les représentants de la nation ( l ).

Philippe adopta le second parti ( 2 ). Pour réunir les éléments du procès qu'il voulait intenter à son fils, il fit ouvrir une enquête sur les actions publiques et privées du prince. Un grand nombre de personnes y furent entendues, et il montra bien l'importance qu'il y attachait, en assistant aux interrogatoires et aux déclarations de ceux qui furent appelés à y déposer ( 3 ).

( 1 ) Cette opinion était celle de l'archevêque de Rossano : « Li faranno « processo, et quando vogliano venire a privatione o dichiarazione u alcuna, credo sarà necessario ricorrere a Sua Santità per assolutione « da) giuramento delli popoli et signori di Castiglia, che lo havevano • giurato. » (Lettre de l'archevêque de Rossano, du 4 février 4568.)

( a ) C'est ce que prouvent les lettres du garde des sceaux Tisnacq et les dépêches du nonce, des ambassadeurs de France, de Venise et de Florence :

* A ce que entendons, Ton entent de procéder à déclaration d'inhabilitalion et incapacité de la succession et corone. » (P. S. du 8 février à une lettre du 34 janvier adressée par Tisnacq au président Viglius.)

« .... Au demeurant, madame, il sera procédé contre le prince d'Espagne par voye de justice, pour le faire déclarer inhabile à succéder. » (Lettre de Fourquevaulx, du 8 février, à Catherine de Médicis.)

« .... Mi è detto da bona via che Sua Maestà vorra, per sua maggior giuslificatione, che il consiglio real vedi lui il processo et giudichi intorno al fatto del principe per giustitia ... » (Lettre de Cavalli, du 22 janvier.)

« .... Ragionasi che S. M. fa formare il processo contra il principe... » (Lettre de Nobili, du 25 janvier.)

(*) « El rey hace informacion; sécréta rio de ella es Hoyos. Hàllase el rey al examen de los téstigos. Esta escrito càsi un leme en alto.... » (Helacion del ayuda de cdmara.)

«46 DON CARLOS ET PHILIPPE If.

Cabrera rapporte que le roi fît venir, des archives de Barcelone, et traduire du catalan en espagnol, le procès du prince de Viana, fils aîné dû roi don Juan II d'Aragon, poursuivi et condamné à l'instance de son père ('). Cette assertion n'a certainement rien d'invraisemblable : je suis toutefois en mesure d'affirmer qu'aux Archives de Barcelone, il n'y a pas plus de trace de l'envoi qui aurait été fait à Madrid, en 1568, du procès du prince de Viana, lequel, si l'on interroge les inventaires et les traditions conservés dans ce dépôt, n'y a même jamais existé, qu'il n'y en a,

dans les papiers d'Etat conservés à Simancas, de la

(') Voy. le texte (Je Cabrera dans la noie 2, à la p. 548.

Don Juan II, fils de Ferdinand I er , roi d'Aragon, avait épousé Blanche, fille el héritière de Charles III, roi de Navarre. Charles élant mort en 4425, don Juan lui succéda. Blanche mourut, en 4441, ayant, par son testament et en conformité de son traité de mariage, institué pour son héritier universel don Carlos, prince de Viana, son fils aîné. De là naquirent de grandes et longues dissensions entre don Carlos, qui voulait avoir le gouvernement du royaume de Navarre, et don Juan, qui n'entendait pas s en laisser déposséder. En 4454. le prince de Viana, aidé du roi de Castille, assembla des troupes et livra bataille à son père, qui le vainquit et le fit prisonnier. 11 ne recouvra sa liberté que le 22 juin 4453, après bien des négociations. Les années suivantes, de nouveaux sujets de querelle s'élevèrent entre le père et lé fils. On les croyait réconciliés, lorsque don Juan, qui était monté s«r le trône d'Aragon, en 4458, par le décès de son frère Alphonse, arrêta à Barcelone, le 2 décembre 4460, le prince de Viana, et ordonna qu'on lui fit son procès : les principaux chefs d'accusation étaient que le prince avait trempé dans une conspiration contre la vie de son père, et voulu s'enfuir en Castille. Y eut-il, comme le prétend Cabrera, une sentence rendue contre don Carlos de Navarre? C'est ce que nous n'avons pas été à môme de vérifier ; mais le fait nous paraît douteux, car, le I" avril 4464, don Juan rendit la liberté à son fils. Le prince de Viana mourut le 23 septembre suivant, dans sa quarante et unième année. Voy. Gbronimo Çurita, Anales de la corona de Aragon, liv. XV et XVI.

demande qui aurait été adressée à l'archiviste de la couronne d'Aragon.

Philippe II, cependant, ne fit point procéder contre son fils devant le conseil de Castille (*), soit, comme le prétend Adriani, répété par Herrera, qu'on ne pût établir la preuve que don Carlos eût conçu la pensée d'attenter à la vie de son père, ou professé des opinions contraires à la foi, seuls délits qui auraient justifié son exclusion du trône ( 2 ), soit plutôt que le roi n'eût pas encore pris les dernières mesures qu'exigeait une action judiciaire de cette gravité, quand les rapports journaliers qui lui étaient faits lui donnèrent lieu de

(') Dès le mois de mars (cette date doit être notée), on ne parlait plus, à la cour, du procès de don Carlos. Nobilj écrivait à Côme de Médicis, le 2 de ce mois : « Par bene che non si ragioni più ne di farli « processo, ne di privarlo, secondo che parea nel principio incami- « nato. » L'archevêque de Rossano mandait, le même jour, au cardinal Alessandriuo : « Qui in corte poco più si parla dei principe, ne si sa « che sia fin hora poslo in carta cosa contra di lui, sebene si puô ima- « ginare che si faccia secretamente ; » et le 30 mars : a Non ho poi « iuteso che sia fatto processo, o posto altro in scritto, corne fu dette « da principio. »

(*) « Dicevasi alla corte che il re ne voleva far processo di giustizia, e col consiglio di quei regni dichiararlo di ragione inabile a régna re, e ogni indugio pareva pericoloso, non si trovando lui aver macchioato contro alla vita del padre, o tenuto torte opinioni délia fede, onde dovesse cadere délia successioue al regno. » (Adriaw, îstoria de' suoi tempi, liv. XXVI, chap. 1.) — « Deziase en la corte que el rey queria hazer processo, y con el consejo declarar el principe por inhâbil para la sucession de la corona , y toda tardança parecia peligrosa , no se hallando que el principe huviesse maquinado alguna cosa contra el padre, ni tenido opiniones dife rentes de la fe ni pensamiento dello; ântes diô siempre muestra de principe rauy catôlico y verdadero hijo ' de la Iglesia. * (Herrera, Historia gênerai del mundo, t. I, liv. X, chap II.)

prévoir que la fin prochaine du prince lui en épargnerait les embarras ( ! ).

La plupart des historiens, sur l'autorité de Cabrera, ont cru à l'existence d'un procès. Cabrera s'exprime de la manière suivante : « Le roi nomma une junte, « composée du cardinal Espinosa, de Ruy Gomez de « Silva et du licencié Birviesca, de son conseil jde « la camara, pour faire le procès à don Carlos et « justifier sa réclusion.... Ce procès et celui du « prince de Viana sont aux Archives de Simancas, « où, en l'année 1592, don Cristoval de Mora les « déposa en un coffre vert ( 2 ). »

Dans aucun des documents que nous avons été à portée de consulter, il n'est fait mention de la junte dont parle Cabrera : il se peut bien pourtant qu'elle ait été nommée. Le roi étant résolu de recourir aux voies judiciaires, il était naturel qu'il chargeât des ministres zélés et dévoués de préparer et coordonner les faits et les preuves sur lesquels devait se baser

(*) Le passage suivant d'une dépèche adressée, le 30 juillet 4568, au duc Côme de Médicis par Leonardo de Nobili mérite beaucoup d'attention : « Mentre che (don Carlos) è stato inchiuso, cosi sano -corne « infermo, fu sempre stranissimo e difficile con coloro che n'aveano a custodia, tal che usano di dire che era impossibile ch'egli vivisse. »

f) « ... Hizo una junta del cardenal Espinosa, Buy Gomez de Silva i el licenciado Birviesca, de su consejo de camara, para causar proceso justificaudo la prision y causa del principe. Embiô al archivo de Barcelona por el que causé el rey don Juan II de Aragon contra el principe de Viana Carlos IV, su primogénito, i mandéle traduzir de catalan en castellano, para ver como estaba fui min ado y causado. Ambos estàn en el Archivo de Simancas, donde. en el ano de IÇ92, los metio don Cristoval de Mora, de su câmara, en un cofrecillo verde en que se conservai!.... » (Felipe II, liv. VII, chap. XXII, p. 477.)

l'acte d'accusation de son fils : or, Ruy Gomez et Espinosa étaient, en ce moment, ceux dans lesquels Philippe avait le plus de confiance et qui étaient le plus avant dans sa faveur ; le licencié Birviesca leur aurait été adjoint comme légiste. Mais d'un projet d'acte d'accusation à un procès en forme il y a loin encore ; et comment admettre qu'une commission de trois membres eût décidé ou seulement instruit un procès dans lequel il ne s'agissait de rien moins que de faire déclarer l'héritier présomptif de la couronne déchu de ses droits à y succéder? Lés notions les plus élémentaires de justice, à défaut des lois fondamentales de la Castille, ne l'auraient pas permis. Quant au dépôt, dans les Archives de Simancas, d'un coffre vert renfermant les pièces de ce prétendu procès, il faut avoir bien peu étudié le caractère et les actes de Philippe II pour y ajouter foi. Ce monarque n'avait pas l'habitude d'envoyer aux Archives les pièces de ce genre, mais il les gardait avec soin dans son cabinet, et, lorsqu'il sentit sa fin approcher, il ordonna expressément, «par son codicille du 24 août IS97, qu'elles fussent brûlées ( ! ).

Il y avait, à la vérité, aux Archives de Simancas, un coffre où, selon l'opinion généralement reçue en Espagne , devait se garder le procès de don Carlos. A en croire la tradition, il était défendu à l'archiviste d'y toucher, sous peine de mort. Pendant la guerre

(') Don Modesto Lafuente, dans sou HUloria gênerai de Espaiîa, t. XIII, p. 339, cite les termes de ce codicille.

de l'indépendance, le général Kcllermann, qui commandait à Valladolid. le fit ouvrir; et qu'y trouvat-on? Le procès de don Rodrigo de Caldcron, marquis de Siete Iglesias, condamné, en 1621, sous Philippe IV, à être décapité, après avoir, sous le règne précédent, partagé la haute faveur du duc de Lerma, dont il était la créature (').

On voit donc qu'il faut reléguer parmi les fables le procès de don Carlos et tout ce qui a été brodé là-dessus : le dépôt des actes aux Archives de Simancas, que raconte Cabrera ; le bruit de leur enlèvement par l'empereur Napoléon I er dont parle Llôrente ( 2 ) ; cet autre bruit d'après lequel Ferdinand Vil aurait ordonné qu'on les lui remît, ainsi que M. Lafuente nous l'apprend ( 3 ) ; enfin les rumeurs qui ont eu cours, il y a quelques années , en Allemagne , sur l'existence, dans un château de ce pays, des pièces de la procédure, dont se serait emparé, en 1810, un général allemand alors au service de la France.

I 1 ) Voy., dans le premier volume de la Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas, notre Notice des Archives de Simancas, pp. 27-28.

(*) Histoire de l'inquisition, traduite de l'espagnol, t. III, p. 482.

( 8 ) Historia gênerai de Espana, t. XIII, p. 339.

Sensation produite, en Espagne et dans toute l'Europe, par l'arrestation de don Carlos: — Tristesse d'Elisabeth de Valois. — Billet qu'elle écrit à l'ambassadeur de France. — Dona Juana et don Juan d'Autriche. — Révocation des ordres donnés pour la fête du roi de Portugal. — Réponses des grands à la lettre du roi : le connétable de Castille est le seul qui se permette un langage improbateur. — Absence, dans les Archives de Simancas, des réponses des évêques, des supérieurs des ordres religieux et des villes de Castille. — Satisfaction que cause à Philippe H celle de la ville de Murcie. — Renseignements contradictoires sur les réponses des autorités des royaumes d'Aragon et de Valence et de la principauté de Catalogne. — L'opinion publique blâme l'arrestation de don Carlos. — Discours qui se tiennent dans les rangs du peuple.— Plaintes et murmures dans les sphères plus élevées de la société. — Terreurs de Philippe II. — A la cour, le silence se fait bientôt sur l'emprisonnement du prince. — Paroles froides et sévères du roi aux envoyés de Gênes et de Venise qui viennent lui en parler. — Envoi à Madrid, par la reine Catherine et le roi don Sébastien de Portugal, d'un gentilhomme chargé de s'enquérir des causes de la détention du prince et de le voir. — Ce gentilhomme retourne à Lisbonne, sans avoir pu remplir sa mission. — Arrivée à Paris des dépèches de Philippe 11 et de l'ambassadeur de France ; contenu de ces dernières. — L'ambassadeur de Philippe, don Francés d'Alava, diffère, pendant quelques jours, d'aller trouver la reine-mère et le roi ; pourquoi. — Particularités de l'audience qui lui est donnée. — Mécontentement de Catherine de Médicis et de Charles IX. — Philippe n'approuve pas le délai apporté par Alava à la présentation de ses lettrés. — Propos de la reine-mère au sujet de don Carlos. — Remarque sur le peu de sympathie que la détention de ce prince excitait à la cour de France. — Catherine néanmoins exprime à Philippe le chagrin que le roi et elle en éprouvent. — Ils font parade des mêmes sentiments dans leurs dépêches à leur a m bas-

sadeur. — Paroles dites à la louange du roi d'Espagne dans un dînerchez le cardinal de Lorraine. — Préoccupations de Catherine de Médicis touchant l'affaire de don Carlos. — Curieuse conversation qu'elle a avec don Francés d'AIava. — Premiers avis qui parviennent à Rome de l'arrestation du prince d'Espagne, et auxquels don Juan de Zûniga, ambassadeur de Philippe N, ne veut pas croire. — Réponse qu'il fait à un message du pape sur cet événement. — Après avoir reçu ses dépêches, il va trouver le saint-père, et J'en informe dans les termes prescrits par ses iustruclions. — Sentiments que témoigne Pie V. — Don Juan de Zûniga avertit aussi de ce qui s'est passé les membres du sacré collège et le duc de Florence. — Il est secondé efficacement par le cardinal de Graovelle, dont la perspicacité est en défaut dans le jugement qu'il porte de la détermination du roi. — Réponse de Pie V à la lettre de Philippe : impression quelle fait sur le roi, lorsqu'elle lui est présentée par le nonce. — Soucis que cette affaire cause au pape. — Il désire être informé par le roi luimême des véritables causes de l'arrestation de son fils. — Lettre que Philippe lui écrit. — Recherches infructueuses faites pour la découverte de cette lettre aux Archives de Simancas et du Vatican. — Comment elle est parvenue à la connaissance de Laderchi, qui Ta insérée dans ses Annales de l'Église. — Importance qu'on devait y attacher, d'après les termes dans lesquels Philippe en annonçait l'envoi à son ambassadeur.— Texte de la lettre.— Recommandation du roi à don Juan de Zùniga.— Comment celui-ci la remet au pape, traduite en italien par le cardinal de Granvelle. — Paroles de Pie V, après en avoir pris lecture. — - Trait distinctif de ce pontife. — Excellence des rapports qui existaient entre les cours de Rome et de Madrid : chapeau de cardinal donné au président d'Espinosa; pension assignée par le roi au cardinal Alessandrino. — Le duc d'Albe reçoit les dépêches du roi. — Il communique au conseil d'Etat la dépêche en français. — 11 en envoie copie aux chevaliers de la Toison d'or, aux gouverneurs et aux conseils de justice des Pays-Bas. — Peu de créance que trouvent auprès du public belge les choses contenues dans ce* te dépêche ; avidité avec laquelle il accueille des bruits différents venus d'Espagne par des lettres particulières. — Nouvelle dépêche du roi au duc, sur ce que celui-ci avait jugé nécessaires des communications plus explicites : le roi n'est pas de cet avis; il veut seulement qu'on désabuse ceux qui croiraient que le prince a conspiré contre sa per-

sonne, ou commis quelque délit contre la religion. — Excuses du duc.

— Effet produit à la cour d'Angleterre par l'arrestation de don Carlos : lettre de la reine Elisabeth à son ambassadeur à Madrid. — Arrivée à Vienne des dépêches de Philippe II. — Chantooay et Venegas se transportent au palais, et présentent les lettres du roi à l'empereur et à l'impératrice. — Affliction qu'elles leur causent ; paroles de Marie d'Autriche. — Noces d'une des filles de l'impératrice ; l'empereur ne permet pas qu'à cette occasion il y ait des danses ni d'autres divertissements. — Commentaires auxquels donne lieu en Allemagne l'emprisonnement de don Carlos. — Réponses de Maximilien et de Marie aux lettres du roi. — Remarque sur la disposition, attribuée par l'impératrice à l'archiduchesse Anne, d'aller en Espagne, pour y entrer dans un couvent. — Philippe II comprend qu'il ne peut s'en tenir aux termes vagues dans lesquels il a annoncé à son frère et à sa belle-sœur la réclusion du prince d'Espagne.— Il leur écrit de nouveau à tous deux, et leur découvre ses intentions à l'égard de son fils. — Il engage Maximilien à accorder la main de l'archiduchesse Anne au roi de France, et à conclure le mariage de l'archiduchesse Elisabeth avec le roi de Portugal.— Ces ouvertures satisfont médiocrement l'empereur, qui ne veut pas renoncer au mariage de sa fille avec don Carlos. — Il se décide, malgré toutes les objections de Chantonay et de Venegas, à envoyer quelqu'un à Madrid, et c'est sur son propre frère l'archiduc Charles qu'il jette les yeux. — Lettre qu'il écrit au roi Philippe, pour lui en donner avis. — Au moment où l'archiduc allait se mettre en route, on reçoit à Vienne la nouvelle de la mort de don Carlos. — L'empereur persiste néanmoins à faire partir son frère pour l'Espagne.

— Affaires qu'il avait à traiter avec le roi : établissement de ses deux filles ; pacification des Pays-Bas. — Départ de l'archiduc. — Pendant qu'il était en chemin, l'empereur apprend la mort d'Elisabeth de Valois.— 11 charge son frère d'offrir au roi d'Espagne, pour lui-même, l'archiduchesse Anne. — Philippe accepte cette offre, et devient aiusi, pour la deuxième fois, le mari d'une femme qui avait été destinée à son fils.

Un événement tel que celui dont le palais de Madrid avait été le théâtre dans la nuit du 18 janvier 1S68,

ne pouvait manquer de faire une sensation extraordinaire en Espagne et dans toute l'Europe ( ] ). Les Espagnols connaissaient lés défauts de leur prince; ils étaient mal édifiés de sa conduite ; mais jamais ils n'auraient imaginé que le roi allât jusqu'à faire enfermer comme un criminel l'héritier présomptif de sa couronne et son fils unique. On s'y attendait aussi peu dans les cours étrangères, bien qu'on y fût instruit des motifs sérieux de mécontentement que don Carlos donnait à son père depuis plusieurs années.

En Espagne, personne ne prit plus de part au sort de ce malheureux prince que la reine Elisabeth.* En apprenant l'arrestation de son beau-fils, elle versa des larmes, et elle ne cessa de pleurer que sur l'injonction expresse du roi ( 2 ). Le billet suivant, qu'elle écrivit à l'ambassadeur de France, porte l'empreinte de la tristesse que cet événement lui causait :

« Monsieur de Forquevaux, je vous ay voulu à ce matin escripre ce qui passoit au fait du prince. Mais l'aubligation que je luy ay, et la peine en laquelle est

(') « Je tiens — écrivait le président Tisnacq, le 31 janvier, au chef et président Viglius — que aurez entendu ce que s'estoit icy, contre toute expectation et avec grande admiration, offert.... » — Un des historiens panégyristes de Philippe II convient que sa résolution frappa de stupéfaction tout le monde : « Asombrô la résolu ci on â todos. » (Quintana, AntigUedad, nobleza y grandeza de Madrid, in -fol., 4629, fol. 310.)

(') Fourquevaulx, annonçant à Catherine de Médicis, dans une lettre du i 9 janvier, l'arrestation de don Carlos, lui dit : « La royne s'en pas- « sionne et en pleure pour l'amour de tous deux, veu qu'aussi le prince « l'aime merveilleusement.» Il lui écrit, le 8 février : « Jusques à ce que « le roy luy a défendu les pleurs, elle n'a cessé de pleurer, deux jours, la « disgrâce de son beau-fils. » — Voy. aussi, dans Y Appendice B, la Relation del ayuda de câmam.

le roy, pour avoir eslé contraint de le tenir et mettre comme il le tient, m'ont mise de façon que j'ay craint de ne le vous savoir compter comme j'eusse voulu : vous asseurant que je'ne ressens moins son infortune que s'il estoit mon propre fils, car, si je le désirois, c'estoit pour faire cervice, en reconnoissance de l'amitié qu'il me porte. Dieu a voulu qu'il est déclaré ce qu'il est, à mon grand regret. Au demeurant, le roy m'a commandé de n'escrire tant qu'il me die, et que je vous mandisse que ne dépeschiez le courrier , et, outre cela, a fait commandement qu'il ne sortît un courrier ny homme de pied ny de cheval, sans qu'il commandast autre chose. Et quant à moy, je suis de façon que je ne croyes ne vous dire ici rien à propos, et pour ce feray fin.

« Elizabet (*). »

Pendant longtemps Elisabeth ne put se consoler de l'emprisonnement du prince; plus de deux mois après l'événement, on craignait encore que sa santé n'en eût subi une altération assez grave pour mettre en péril le fruit qu'elle portait dans son sein ( 2 ). La princesse dona Juana, quoiqu'elle n'eût jamais eu à se louer <ledon Carlos, s'affligea aussi de la rigueur dont il était l'objet ( 3 ). Don Juan d'Autriche, qui, par ses révéla-

t 1 ) C'est à l'obligeance de M. Mignet que je dois la connaissance de cette lettre, qui a été tirée des archives de la maison de Gramonl.

( s ) « .... Vassi dubitando que la regina, sul travaglio cbe prese délia ritenzione del principe, corne frescamente gravida, si sconciasse.... » (Lettre de Nobili au duc Côme de Médicis, du 30 mars 4568.)

( s ) Relation del ayuda de cdmara.

tions, en avait été plus que personne la cause, soit qu'il en éprouvât quelque remords, soit qu'il voulût feindre, se montra en public vêtu d'habits de deuil ; mais cela déplut au roi, et il lui fallut les quitter ('). La reine et la princesse se préparaient à solenniser l'anniversaire du roi de Portugal don Sébastien avec d'autant plus de pompe que, ce jour-là ( 2 ), le jeune monarque devait être déclaré majeur : les ordres qu'elles avaient donnés pour cette fête furent révoqués.

Dans l'état d'abaissement où était la grandesse d'Espagne, Philippe II n'avait pas à craindre d'elle de représentation sérieuse sur l'emprisonnement de son fils. Nous avons eu sous les yeux les réponses des ducs de l'Infantado, de Medina-Sidonia, de Médina de Rioseco, de Gandia. de Francavilla, de l'amîrante de Cas tille, des marquis de Dénia et de los Vêlez. Ces réponses semblent avoir été concertées. Ceux qui les ont écrites expriment tous la peine qu'ils ont ressentie de l'arrestation du prince, mais aucun d'eux ne doute que le roi n'ait eu de justes motifs de prendre la détermination qu'il a prise ( 3 ). Seul il paraît que le connétable de Castille ( 4 ) s'exprima en des termes qui

(') Relation del ayuda de càmara. -7 Lettre de Nobili du 25 janvier 4668.

(*) 20 janvier.

( 8 ) Àrch de Simancas, Estado, leg. 2048 : 28« livre de Bersoza, fol. 193-495.

( 4 ) Inigo Fernandez de Velasco, connétable et grand chambellan des royaumes de Castille et de Léon, 4« duc de Prias, marquis de Bcrlanga, comte de Haro. Il avait hérité des titres et dignités de don Pedro Fernandez de Velasco, dont il était le neveu, en vertu de lettres patentes de Philippe II données à Tolède le 4 mars 4560. Son oncle et son grand-

déplurent au monarque : les grands avaient prêté serment au prince; le connétable élait le premier d'entre eux ; il trouvait étrange que le roi n'eût pas demandé leur avis avant de priver le prince de sa liberté (').

Les réponses des évéques et des supérieurs des ordres religieux manquent dans les Archives de Simancas. Nous n'y avons pas rencontré non plus celles des villes de Castille. Un historiographe de Philippe IV, qui avait eu connaissance de plusieurs de ces dernières, en cite une seule — elle est de la ville de Murcie, — qui fut tout particulièrement agréable au roi; Philippe II en effet y mit, de sa main, l'apostille suivante : « Cette lettre est écrite avec sagesse et pru- « dence ( 2 ). » L'épître de Yayuntamiento de Murcie a été donnée dans l'édition française de Llorente (*) ;

oncle avaient été chevaliers de la Toison d'or ; l'un et l'autre, sous le règne de Charles-Quint, avaient pris une part considérable aux affaires publiques ; le premier avait été capitaine général de l'armée levée contre les comuneros, et l'empereur l'avait chargé du gouvernement de l'Espagne. Don Inigo ne fut pas employé par Philippe II : y aurait-il quelque rapport entre ce fait et la conduite que, selon Fourquevaulx, le connétable aurait tenue lors dé l'arrestation de don Carlos ? Don Inigo Fernandez de Velasco mourut à Valladolid, le 22 juillet 4585. Voy. Salazar de Mendoza, Origen de las dignidades seglares de Castilla, fol. 432 v°.

H « .... L'on parle que le connestable de Castille a desgorgé quelques propos sur ladicte prinse, disant qu'il y debvoit et doibt estre appelé comme le premier des grands qui ont juré le prince pour héritier et successeur de ce royaume. » (Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 48 février.)

(*) « He visto muchas respuestas de ciudades y de los grandes de Espaça. Una de las cartas fué de la ciudad de Murcia, que de la mano del rey ténia puestas en la mârgen estas palabras : « Esta carta esta « escrita cuerda y prudentemente. » (Gil Gonçalez d'Avila, Teatro de las grandezas de la villa de Madrid, 4623, in-fol., p. 442.)

( 3 ) Histoire de l'inquisition d'Espagne, t. III, p. 464.

c'est pourquoi nous nous abstenons de l'insérer ici : nous dirons seulement qu'elle est pleine d'obséquiosité et de servilisme. Du reste, le temps n'était plus où les communes de Castille faisaient entendre à leurs souverains un langage indépendant, et l'on ne devait guère, surtout après les recommandations si expresses faites par le roi aux corrégidors, attendre autre chose d'elle que des paroles d'approbation.

Sur les réponses que les autorités des royaumes d'Aragon et de Valence et de la principauté de Catalogne firent à la communication du roi, nous n'avons que des renseignements tirés de correspondances diplomatiques, et ils sont contradictoires. D'après une lettre de l'ambassadeur de France, des députés des provinces qui dépendaient de la couronne d'Aragon furent désignés pour aller à Madrid demander la cause de l'arrestation du prince, et solliciter sa mise en liberté ('). Suivant un rapport de l'ambassadeur de Florence, au contraire, le conseil d'Aragon déclara qu'il n'avait rien à répondre, le prince n'ayant pas été reçu encore pour héritier présomptif de cette couronne, « laquelle réponse, ajoute l'ambassadeur, fut en vérité « bien libre, et d'hommes qui tiennent que l'élection « de leur roi est en leurs mains ( 2 ). »

(') « .... 11 m'a esté dict que certains députez d'Aragon, Valence et , Catalogne doivent arriver, pour savoir l'occasion de ceste prinse, et supplier pour sa liberté, et que ceste Majesté trouve fort mauvaise cesfe légation.. . » (Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 48 février 4568.)

(*) « .... S. M. fece in tendere, corne a tutti gli altri, cosi al consiglio di Arragdna, la detenzione del principe, i quali risposero a S. M. che

Si, du sein des régions officielles, une seule voix s'était élevée pour protester contre l'arrestation du prince d'Espagne, et si les gens timides — ou prudents comme les appelle Cabrera — se regardaient le doigt posé sur la bouche, de crainte de se compromettre ('), la plupart de ceux qui osaient manifester leur pensée blâmaient ouvertement cet acte de rigueur. Le gouvernement de Philippe II élait craint; il n'était pas aimé. Sans parler des juifs, des mahométans convertis, des luthériens, qui tous lui étaient naturellement hostiles, il n'y avait aucune classe de citoyens où il ne comptât des ennemis. Plusieurs des conseillers du roi, et surtout le président d'Espinosa, étaient mal vus de la nation (*).

Qu'on veuille le remarquer : ce ne sont point des écrivains protestants , des détracteurs systématiques de Philippe II, qui nous fournissent cette remarque; c'est un ministre même de ce souverain. « Le peuple « — écrivait un autre de ses ministres — est icy <c fort licentieulx en son dire, et n'eusse pensé que

non avendagiurato al principe, non avevano che rispondere : quai risposta in vero fù mollo libéra e da uomini che fan no professione che veramente l'elezione del loro re è in loro mano.... » (Lettre de Leonardo de Nobili à Côme de Médicis, du 46 février 4568.)

I 1 ) « .... Mirâbanse los mastuerdos, sellando la bocaconii dedo i el silencio.... » [Felipe 11, liv. VII, chap. XXII, p. 474.)

(*) « .... Nam praeter judaeos, mahometanos et haeretioos, quorum non exiguus per omnetn Uispaniam putatur esse numerus, haud sa ne pauci sunt non optimè erga nonnullos ministros regios aCfecti , quos exteros esse aiunt, monacbos et alios. Ex quibus praeses consilii regii, qui abhinc tribus annis ex ordine erat assessorum, nunc cardinalis est créa tu s.... » (Lettre d'Hopperus à Viglius, du 21 avril 4568, dans Joach. Bopperi Epistolae, p. 169.)

« les langues eussent esté si desbridées (')• » Que se disait-il donc dans les rangs du peuple? L'historiographe Cabrera va nous rapprendre. Les uns reconnaissaient; bien que don Carlos avait eu de mauvaises pensées , qu'il avait parlé avec ressentiment ; mais., suivant eux, il n'avait fait aucun acte criminel, et le roi aurait pu le ramener à son devoir sans user de tant de violence Q. Les autres observaient que les souverains étaient ordinairement jaloux de ceux qui leur devaient succéder; qu'ils n'aimaient point le génie, la hardiesse, l'esprit généreux et grand chez leurs fils; que cependant les princes qui avaient des égards pour leurs enfants en auraient d'autant plus pour leurs sujets , et qu'en accordant à leurs héritiers présomptifs une part raisonnable dans le gouvernement, ils donneraient des garanties à ces derniers ( 3 ).

Des plaintes, des murmures, partaient aussi des sphères plus élevées de la société ( 4 ). Ce concert de critiques ne laissait pas que de troubler Philippe II, si

(') Lettre de Tisnacq à Viglius, du 34 janvier 4868.

(*) « .... El principe, muebacb© desfavoreeido , avfa mal pensado i habladû con reseutimiento, obrado non , i sin tanta vioiencia pudiera reduzir à su hijo, sucesor iuadvertido.... • (Liv. VU, ebap. XXII, p. 474.)

( 8 ) « .... Otros dezîafi que son los principes zelosos de los que les an desuceder, i lesdesplaze el ingenio, ânimo gallardo i espiritu generoso i grande de los bijos, i que quien los terne mejor temerâ los sûbditos, i que los aseguraba el d a ries con templanza parte del gobierno.... • [Ibiri.)

(•) « .... MuUi non impotentes roussi tant et fremunt, • écrivait, le 23 mai, Hopperusà Vigîiws. [Jonch. ilopperi Eplslolae, p. 177.)

puissant, si redouté qu'il fut ('). Lui qui aimait tant à visiter l'Escurial, Aranjuez, Je Pardo, il n'osait presque plus s'éloigner de sa capitale; du fond de son palais il prêtait l'oreille aux moindres rumeurs ; il lui semblait à chaque instant que des bruits extraordinaires retentissaient au dehors, et que les habitants de Madrid se soulevaient pour venir tirer de captivité leur prince (*).

A la cour cependant, le silence ne tarda pas à se faire sur l'emprisonnement de don Carlos. Là on savait que c'étaU offenser le roi que de s'occuper de son fils, et les courtisans n'avaient garde de s'exposer à la disgrâce du maître. Déjà, le 7 février, le baron de Dietrichstein écrit à l'empereur qu'on ne parle pas plu» du prince que s'il était mort (*). L'envoyé de Gênes, dans une dépêche adressée, peu de temps après, à son gouvernement, s'exprime de la même manière : « On « ne parle plus du prince, dit-il ; il semble qu'il soit

I 1 ) « .... Adeomaximiquique principes, dumabaliismetuantur, nec ipsi a melu sunt libeii.... » (Lettre d'Hopperusà Viglius, du 20 avril, dans Joch. Hopperi Epistolae, p. 464.)

(*) « .... No saiiô et rey de Madrid, ni a un à Aranjuez, ni à San Lorenço à ver su fàbrica, tan atento al ne^ocio del principe estaba, i sospeeboso a las murmuraciones de sus pueblos fieles y reverentes, que ruedos estraordinarios en su palacio le hazian mirar si eran tumultos para sacar â Su Alteza de su cainara.... » (Cabrera, liv. VIII, chap. V, p. 496 ) — Fourquevaulx écrivait, le 9 mars, à Catherine de Médicis : « Il est de ceste court comme d'un camp plein d'effroy, qui se donne à « toutes heures des alarmes pour néant ; et de la moindre chose qui se « dict ou qui peut tomber en soubçon , soudain Ton croit qu'il soit « ainsy,... »

(•) « .... Des printzen halben so ist es gantz still, ails ob er tôt war..,. » (Quelien, etc., p 207.)

« parmi les morts , au nombre desquels je crois qu'il « peut être placé ( 1 ). » L'ambassadeur de Florence mande, de son côté, à Corne de Médicis : « Le prince « d'Espagne est tellement oublié de chacun qu'il paraît « véritablement qu'il n'ait jamais été au monde ( 2 ). » Ces témoignages sont corroborés par ceux du nonce et du président Tisnacq ( ? ).

Les envoyés de Gênes et de Venise eurent ordre de présenter au roi les compliments de condoléance de leurs gouvernements. Ni l'un ni l'autre n'ignoraient combien cette commission était délicate ; aussi accompagnèrent-ils de peu de paroles les lettres qu'ils étaient chargés de déposer entre les mains du monarque (*). Contre son habitude d'accueillir gracieusement et avec un sourire aimable les communications

(') « Non si parla più de, la cattura del principe, corne se fosse tra li difunti, fra i quali credo si possa oonnumerare. • (Lettre du 26 février.)

(*) « Il principe di Spagna.... è talmente dimenticato da ognuno che pare vera mente che non sia mai stato al mondo. » (Dépêche du 30 mars.)

(*) L'archevêque de Rossano écrit au cardinal Alessandrino, le 44 février : « Pare che nella corte non si parli più del principe, » et le 2 mars : « Qui in corte poco più si parla del principe. » — 11 y a deux lettres, de Tisnacq à Viglius, en date du 21 avril ; il dit dans la première : « De « nostre prince n'y a que bien grant silence...; * et dans la seconde : « Pour le présent, ne s'en parle plus icy en sorte que soit. »

(*) Le quali letlere, eteon brevi parole, sapendo che è pratica

délia quale parla molto mal volentieri.... » (Lettre de Marcantonio Sauli au dogede Gènes, du 30 avril 4568.) — « ..., Quaudopoi io présentai la Jettera, giudicai bene di accompagna r la con poche parole, sapendo che il re si comove et attrista assat quando li vien parlato longamente in tal proposito.... » (Lettre de Sigismondo Cavalli au doge de Venise, de la même date.)

des ambassadeurs ('), Philippe répondît au protonotaire Sauli, d'un ton sévère, qu'il était assuré du bon vouloir du gouvernement génois, mais que, pour l'affaire du prince, il n'y avait pas matière à le manifester; il ajouta quelques autres paroles que Sauli n'entendit point, car il parlait entre les dents ( 2 ). Sa réponse à Gavalli, aussi laconique, fut pourtant moins sèche : il lui dit qu'il lirait la lettre du doge; qu'il lui était agréable d'apprendre que Sa Sérénité était dans des dispositions favorables à son égard; qu'il l'en remerciait beaucoup; qu'il lui serait toujours bon ami Ç).

Voyons maintenant comment la nouvelle de l'emprisonnement de don Carlos fut accueillie à Lisbonne, à Paris, à Rome, à Bruxelles, à Londres, à Vienne.

Nous n'avons pas la réponse de la reine, douairière de Portugal, Catherine d'Autriche, à Philippe II; on en a vainement fait la recherche dans les Archives de Simancaset à la Torre-do-Tombo : mais nous savons que la reine, d'accord avec le roi don Sébastien, en-

t 1 ) Voy.p. 237.

(*) « .... Suole S. M. a me et a tutti li altri quasi sempre rispondere con un riso ; ma in questo particolare con rîiolta severità et brevità et fra i denti mi disse, per quanto mi parve intendere, che era cerlo délia volonté che li portavano le SS. VV. II., et che per quello toccava al principe non havria para que ; et di più mi disse due o tre altre parole, maio non le intese, ne mi parve bene far gliele replicare.... » (Lettre de Sauli, du 30 avril.)

(*) « .... Il re non rispose altro senon che vederia la lettera ; che li piaceva conoscer Panimo di Voslra Serenità cosi ben disposto ver.-o le cose sue, per il che la ringraziava molto, et affirmé che le saria stato sempre buen amico.... » (Lettre de Cavalli, du 30 avril.)

voya à Madrid un gentilhomme, Francisco Dossa, pour exprimer au roi Philippe la part qu'ils prenaient à sa douleur, et s'enquérir de la véritable cause de la détention du prince ; cet ambassadeur était porteur d'une lettre de Catherine où elle offrait au roi de venir en personne gouverner son petit-fils (').

Philippe IL on le conçoit, n'était pas d'humeur à accepter une pareille offre ; la présence de la reine Catherine à* Madrid aurait ajouté à ses embarras et déconcerté ses projets. Quant aux éclaircissements sollicités par l'ambassadeur portugais, il lui fit répondre d'abord en termes généraux. Sur de nouvelles instances de cet envoyé, on lui déclara que le prince était détenu, parce qu'il n'était pas apte à succéder au trône ni capable de gouverner l'État ( 2 ). Dessa demanda alors au roi, selon ses instructions, la permission de voir le prince. Philippe la lui ayant refusée, mais en des termes ambigus, il insista auprès du

(') Il re et regina vecchia di quel regno (di Portugallo) hanno

mandato qui ud ambasciatore a lar offilio col re cattolico péril principe, dolersi del caso, offerirsi di venire la regina propia a governarlo corne madré; et s'm tende che ha ancora d i manda ta di vedere et parlareal principe, ma non si crede che l'ottenera.... » (Lettre de l'archevêque de liossano au cardinal Alessandrino, du 2 mars 4508, dans le MS. X 472 de la bibliothèque de Madrid, p. 602.) — « .... La regina di Portugal lo ha mandato qui un ambasciatore a condolersi di questo caso del principe, e ha fatto e fa grand 1 istanza di parlara delto principe; ma non si pensa che li riesca.... » (Lettre de Leouardo de Nobiii à Côme de Médicis, du 2 mars.)

(') « .... Finalmente S. M. li fece saper che la causa era perché il principe non era abile da poier succéder, ne bono per governar popoli et Stalo ... ** (Lettre de Sigismondo Cavalli au doge de Venise, du 3 mars 1508 )

président du conseil royal : cette fois fl eut un refus positif, et on lui fit comprendre que ses sollicitations étaient importunes ('). Dessa repartit pour Lisbonne le 5 mars (j). +

Le courrier expédié par Philippe 11 à Paris arriva dans cette capitale le S février, en même temps que deux autres courriers, porteurs de la correspondance du seigneur de Fourquevaulx pour la reine-mère cl le roi Charles ( 3 ).

Les lettres de Fourquevaulx lie contenaient rien de certain sur les causes de l'arrestation de don Carlos : cet ambassadeur se bornait à transmettre à sa cour les bruits qui circulaient dans le publie, et c'était que le prince voulait attenter à la vie de son père ; qu'il avait formé le dessein de faire soulever quelques-uns des Etats du roi et de se mettre à leur tête ; qu'il avait eu des intelligences avec les Flamands, et en particulier avec le seigneur de Montigny. Mais tant de choses diverses se racontaient, que Fourquevaulx n'en pouvait croire la dixième partie. Vainement il avait tâché d'avoir des détails plus précis : il n'y avait pas six personnes qui connussent la

( f ) « L'ambnsciator, bavula questa risposta, torno al re, supplicando S. M. che contentasse di lasciarli veder et parlar col principe, per poter meglio riferir il tutto alla sua regina : ma essendoli negato con parole ambiguë, lui non si acquetô et bisognô cbe il présidente glielo di cesse con parole a perte, mostrando qualche ressenti mento per tanta importunilà.... • (Lettre de Sigismondo Gavalli au doge de Venise, du 3 mars.)

(*) Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 9 mars 4568.

(*) Lettre de don Francés cTAlava à Philippe II, du 16 février 4568. (Arch. de l'Empire, à Taris, collection de Simancas, B'22 8 \)

vérité; la reine Elisabeth elle-même l'ignorait ('). L'ambassadeur d'Espagne à Paris , don Francés d'Alava, n'avait pas encore ouvert ses dépêches, et déjà la nouvelle de l'emprisonnement de don Carlos était publique à la cour et dans toute la ville : les commentaires auxquels elle donnait lieu n'étaient pas généralement, il faut le dire, à la louange du roi catholique (-). Alava crut devoir attendre quelques jours pour aller trouver la reine-mère et le roi de France, quoique Catherine de Médicis lui eût fait exprimer le désir de le voir plus tôt par le cardinal de Santa Croce, dont elle se servait volontiers en ces sortes d'occasions ( 3 ). Le roi très-chrétien et sa mère, à l'arrivée des courriers, avaient débité, sur l'arrestation du prince d'Espagne, toute sorte de choses controuvées : il voulut, en différant sa visite,

(') Lettres de Fourquevaul* à Charles IX et à Catherine de Médicis, des If et 22 janvier, dans Y Appendice B.

(*) « A los V llegâaqui el correo que tmio despachado de Vuestra Magestad, en compania de otros dos que Fourquevaulxdespaché à esta reyna. Algunas boras ânles que yo abriesse mi despacho, estuvo ya divulgada en la casa deste rey y en esta villa la retencion de Su Alteza, que no ha dado poco tronido y alegria grande â los ma los, discurriendo y echando juyzios â lo peor.... • (Lettre d 1 A lava à Philippe II, du 46 février 4568.)

( 8 ) a .... Me solicité esta reyna por rodéos, hasta embiarme al carden al Saucta Cruz, que es su instrument principal destas cosas... » (Ibid.)

Prospero de Santa Croce, d'une noble famille romaine, était nonce en France; il l'avait été précédemment en Allemagne et en Portugal. Il devait à Catherine de Médicis l'archevêché d* Arles et le chapeau de cardinal. Granvelle, qui l'avait connu à l'université de Padoue, écrivait à Philippe II, le 6 octobre 4560, qu'il était, comme tous ceux de -sa famille, français avec passion (apasionado francés) et ennemi public de TEspagne. [Papiers d'État, ete., t. VI, p. 192.)

leur faire' sentir le mauvais 'esprit donUils étaient animés ( l ).

Le 9 février seulement. Alava se présenta au Louvre. Lorsqu'il fut introduit dans le salon où se tenaient le roi et la reine-mère, il trouva, contre l'ordinaire, tous les membres du conseil privé rangés devant eux ( 2 ). Il remit à Catherine de Médicis et à Charles IX les lettres que son maître leur écrivait; après qu'ils en eurent pris lecture, il leur raconta l'arrestation du prince de» Asturies dans les termes qui lui étaient dictés par ses instructions. Son récit parut les convaincre; la reine, en particulier, s'en montra satisfaite, tout en lui disant qu'on leur avait rapporté le fait d'une manière différente ( 3 ). Il tâcha de savoir ce qu'on leur avait rapporté et qui en était l'auteur. Ayant pressé la reine-mère là-dessus, elle finit par lui avouer, en hésitant, qu'on leur avait conté que le prince n'avait pas voulu se confesser ni communier le jour de Noël ; qu'il avait l'intention de s'en aller quelque part, après avoir exécuté un dessein sur lequel on ne s'expliquait

(') « .... Yo me detuve los dias que a V. M. escrivf, porque como el correo que vino con la nueva fué suyo, en llegando, ellos y los su y os publicaron el caso tan danamente que, pues el apresurarme yo â hablarles no podia qui ta r la voz ruin que bavian estendido, quise mostrariessu ruinâuimo con detenerme....» (Lettre d' A lava à Philippe II, du 8 avril 4568 : Arcb. de l'Empire, à Paris, collection de Simancas, B 22 * 7 .)

(*) « .... Diferentemente quelasotras vezes me han dado audiencia, porque estera todo su consejo privadodelante dellos.... » (Lettre d' A la va, du 46 février.)

( 3 )' « .... Hecha mi relacion, mostraron que quedavan descansados, particularmente esta reyna, la quai me dixo que era diferente la relacioa queàellalehavian hecho gentes.... » (Ibid.)

pas, et que-c'étaient là les raisons de son emprisonnement (').

Nous reproduisons ici la relation, que don Francés d'Alava envoya à Madrid, de l'audience qui lui avait été donnée par Charles IX et Catherine de Médicis. Mais les dépêches du roi et de la reine-mère de France au seigneur de Fourquevaulx nous apprennent que le diplomate espagnol ne disait pas toute la vérité à son maître, ou qu'il s'était abusé sur l'accueil qu'il avait reçu d'eux; Catherine écrit à Founfttevaulx : « Je ne puis aucunement me contenter de la façon « dont l'ambassadeur don Francez d'Alava nous est « venu parler , car il me semble que le roy mon « beau-fils désire, comme il a toujours fait, me com- « muniquer privément ses affaires, et me semble que « ledict ambassadeur en faict très-mal son debvoir : «car la royne ma fille m'avoit mandé qu'il m'en « devoit parler de la part de sondict maistre. et qu'il « en estoit chargé bien expressément; mais, au lieu « de ce faire, il nous en a parlé si froidement, que « j'en suis très-mal salisfaicte, çt vous prie le faire « entendre à ladicte royne ma fille ( 2 ). » Charles lui mande : « Je donnay audience à l'ambassadeur, estr- « mant qu'il me deust discourir particulièrement 'sur

( J ) « Apretéla en que me dixesse que era la relation, y quienes eran las gentes, tanto que ella, titubeando, al fin me dixo que le dezian que la détention de Su Alteza havia sido porque no havia querido con fessa r ni comulgar el dia de Navidad, y otras cosillas deste jaez de fee, y détermination que ténia Su Alteza de yrse â cierta parte, executando primero una cosa que no se ha aun entendido cjual sea..-. » (Lettre d'Alava, du 46 février.)

(«} Lettre du 13 février J56S.

« le faict du prince ; mais icelluy ne feiet aulcun sem- « blant de nous en parler, jusques à ce qu'il cogneust, « par quelques propos que je luy mis en avant, que « j'avois esté adverti dudict faict, tellement qu'il « commença à nous en dire quelque chose ; mais ce « fut de façon que je connus bien qu'il n'avoit pas « grand'envie de mordre à la grappe et entrer dedans, « car il nous dict seulement que c'esloient choses « entre le père et le fils, lesquelles ne passeroient « oultrc, et qui estoient bien aisées à appaiser.... Il « m'a semblé que ledict ambassadeur ne me devoit « ainsy faire le froid d'une chose qu'il connoissoit « bien que je sçavois.... ('). »

Philippe II n'approuva pas que son ambassadeur eût tardé à délivrer ses lettres au roi et à la reinemère, et il le lui fit savoir : « Du reste, — ajouta-t-il « — il n'y a eu et il n'y a, dans l'affaire du prince, « rien de plus à leur dire que ce que vous leur avez dit, « vos paroles ayant été conformes à la vérité ( 2 ). »

Quelques jours après l'audience qu'Alava avait eue de Leurs Majestés Très-Chrétiennes, le cardinal de Lorraine lui confia, sous le sceau du secret, une particularité qu'il avait appris de la reine-mère : c'était que 1 don Garlos était enragé, qu'il se mordait et qu'il poussait des cris de se voir en prison, répondant à

(' ) Lettre du 43 février 4568.

(*) « .... No ba havido ni ay otra particularidad que les podais deziry mas de lo que al principio les dixisteis, porque aquello fué el hecho de la verdad.... • (Dépêche du 49 mars 4568, aux Archives de Simancas, Eslado, n° 4570 2°, Registro de cartas de S. M. escritas d Francia y Fldndcs, fol. 82.)

ceux qui lui demandaient pourquoi il agissait ainsi, que cette rage dont il souffrait en était la cause ('). D'où pouvaient venir à Catherine de Médicis des renseignements aussi absurdes? Nous n'en trouvons nulle trace dans les dépèches de l'ambassadeur de France à Madrid. La reine avait tenu d'autres propos encore : elle avait dit qu'au concile de Trente, et depuis à Rome, il avait été parlé du prince d'Espagne, et qu'on avait reconnu alors que tôt ou tard le roi son père serait obligé, pour son bien, de le châtier rigoureusement ( 2 ). Il ne faut pas perdre de vue qu'à la cour de France la détention de don Carlos excitait peu de sympathie; qu'on s'y réjouissait même, en secret, du malheur de ce prince, car il ouvrait à la descendance d'Elisabeth de Valois les voies à un trône regardé à cette époque comme le premier du monde.

Catherine de Médicis, néanmoins, écrivit à son gendre, pour lui exprimer le chagrin que le roi Charles et elle éprouvaient de ce qu'il avait été forcé de faire à l'égard de son fils, et l'espoir que, l'âge

(*) « .... El cardenal de Lorena,.... en grande cou fiança, pidiéndome que en ninguna manera lo entendiesse esta reyna, me dixo que ella le havia dicho que Su Alteza rabiava y se mordia y echava vozes de verse preso, y à los que le dezian que porque bazia aquello, arremetia a ellos, diziendo que porque ténia aquella enfermedad de rabia.... » (Lettre d'Alava à Philippe II, du 23 février 4568 : Arch. de l'Empire, à Paris, collection de Simancas, B 22 87 .)

(*) « .... Y se que ha dicho esta reyna que en el concilio de Trento, y después en Roma, se platicô y entendiô de que V. M. bavia de venir a dar esta rigurosa reprebension â S. A. por mucho bien suyo, y que tarde 6 temprano no podia escursarla, por la dureza que se entendia de su condicion natural.... » (Lettre d'Alava à Philippe II, du 16 février 1568.)

venant à corriger les inclinations vicieuses du jeune prince, il lui rendrait sa bienveillance (*). Dans ses dépêches à Fourquevaulx, elle fit parade des mêmes sentiments, et Charles IX l'imita : « Je vous assure, « disait-elle à l'ambassadeur, que je suis autant marrie « de l'emprisonnement du prince d'Espaignc, que je « sçay que le roy mon beau-fils en sera travaillé, et « que le faict est estrange ( 2 ). » — « Vous pouvez « penser, écrivait le roi, si j'ay eu un grand desplaisir ce de ce qui en est passé, estant le faict si estrange « que. je ne puis que plaindre grandement ceux à qui « il touche ; et seray très-aise quand le tout se pourra « accommoder ( 3 ). »

Le 26 février, il y eut un grand dîner chez le cardinal de Lorraine. Après le repas, on s'entrelint de la réclusion de don Carlos ; c'était l'événement à l'ordre du jour. Des dépêches de Fourquevaulx venaient d'arriver tout récemment, et l'on assurait qu'elles contenaient beaucoup et de nouveaux détails : on parlait d'une conspiration contre le roi dont le baron de Montigny aurait été le principal promoteur; on désignait aussi, comme impliqués dans cette affaire, plusieurs personnages d'Espagne et d'Italie ( 4 ). Le sieur

(') « .... Aunque esperamos que con la madureza de* la edad todo se podrâ tamhien madurar y accomodar.... » (Lettre du 4 mars 4568, traduction espagnole : Arch. de l'Empire, à Paris, collection de Simancas, B 22 ,0 «.)

(*) Lettre du 43 février, ci-dessus citée.

( 3 ) Lettre du 43 février, également citée plus haut.

(*) Lettre d'Alava à Philippe II, du 27 février 4568, aux Archives de l'Empire, à Paris, collection de Simancas, B fi ".

de Sansac, qui faisait partie des convives, se leva et dit à haute voix : « Que les mauvais débitent ce qu'ils ce voudront; il n'y a aucun gentilhomme de bien qui « ne voie clairement que le roi d'Espagne est le miroir « des souverains de l'Europe. Cette démonstration « qu'il a faite envers son fils, quel qu'en soit le motif, « je déclare, sur ma tête, qu'elle est sainte et trèsce sainte, et d'un si grand exemple que les rois doréna- « vant ne pourront plus hésiter à châtier leurs vasc< saux, mais qu'ils devront considérer ce cas et savoir « être rois. » Le cardinal et tous les assistants louèrent fort ce langage, qui répondait sans doute au sentiment du parti catholique français, car plusieurs prédicateurs firent entendre en chaire des paroles avec lesquelles il s'accordait de tout point (*).

À la cour de France , nul n'était , autant que la reine-mère, préoccupé de l'arrestation de don Carlos. Catherine de Médicis aimait à s'en entretenir, et ne laissait échapper aucune occasion de le faire. Un jour qu'on en discourait devant elle, elle dit qu'il lui avait été confié, sept ou huit mois auparavant, par l'amiral (Coiigny)que le prince des Asturies conspirait

(') « .... Digan los maloslo que quisieren, que no ay ningun caval- Jero de bien que do veaclaramente que el rey de Espaça es espejo de los reyes del mundo, y esta demostracion que ha bëcbo con su hijo, sea por lo que fuere, mi cabeça poroé que es sancta y sanctissima, y de tan grande exemplo que no tienen de aqui adelante los reyes para que detenerse en castigar sus vasallos, sino ponderar este caso y saber ser reyes. » El cardenal de Lorrena y todos los olros cargaron en esta aprovacion.... Algunos predicadores ban bablado en pûlpilo al mismo tono que en la mesa del dicho cardenal. (Lettre d'Alava du 27 février.)

eonlre son père, et qu'on pouvait s'attendre, à tout instant, à de grands troubles dans les royaumes d'Espagne : mais elle avait à peine prononcé ces mots qu'elle s'en repentit, et réclama le secret de ceux qui se trouvaient là ( ! ). Une autre fois , en présence de Charles IX , elle interpella Alava lui-même, lui demandant s'il savait du nouveau sur le compte du prince ; il répondit qu'il ne savait rien de plus que ce dont il leur avait donné part. — « Connaissez-vous « particulièrement, reprit-elle, le connétable de Castille ( 2 )? » — Il fit une réponse affirmative. La reine et le roi lui dirent alors : « C'est le connétable qui a » engagé le roi catholique à prendre garde à ce qu'il « faisait à l'égard de son fils , car il était prince juré « de Castille. » Ils appuyèrent beaucoup là-dessus. A la fin ils s'enquirenl d' Alava s'il était informé que la religion fût pour quelque chose dans les motifs de l'arrestation du prince :* « Vous n'en devez pas , lui « dirent-ils, montrer de surprise, puisqu'on tient pour « certain qu'un Flamand et deux Allemands attachés

( 1 ) « .... Hâme embiado â dezir una pereona de bien que discurriendo, pocos dias ha, en presencia desia reyna, en la detencion de Su Alteza, dixo à uno la dicba reyna que ha via siete 6 ocho meses que el almirante le havia certificado que Su Alteza conjura va contra V. M., soplado de muchos personas parliculares, y que se podia cada dia espéra r nueva de alguna gran tormenta en los reynos de V. M., y que en diziéndolo, se arrepentiô de mariera que encomendô que do se hablasse en la materia en ninguna parte ; y al que me lo ha embiado â dezir le han dicbo que lo olvidasse y que no tratasse dello nunca. • (Lettre d'Alava à Philippe II, du <!« mars 1568, aux Archives de l'Empire, à Paris, collection de Simancas, B 22 9 \J

( f ) Voy. p. 526, note 4.

« à la chambre de don Carlos lui ont donné en secret « des livres qui ne lui ont fait a de un bien. » Alava se mit à rire. Catherine de Médicis et Charles IX insistèrent. — « Vous nous avez dit aussi que vous ne « pouviez croire que le prince eût conspiré contre le « roi; or, il a été constaté qu'il avait deux petites « arquebuses pour exécuter son méchant dessein , et « qu'il a pensé le faire dans une voiture. » — Alava rit plus fort; mais, comme ce renseignement leur venait, suivant eux, de la meilleure source, ils se moquèrent de lui. Us désirèrent savoir qui était le père du comte de Lerma ; il le leur apprit. Ils lui demandèrent s'il avait servi le roi ou l'empereur ; il répondit qu'il avait été grand maître de la reine dona Juana ( ! ). Tous deux éclatèrent à ces mots, s'écriant : Oui! oui! Alava demeura impassible, en les regardant. — « Croyez-vous , poursuivit la reine, que « Montigny ait été implique dans cette affaire ?» — « Tout ce qu'on pourrait me raconter de mauvais des « parents de l'amiral, je serais disposé à y croire. » — La- reine prétendit^ tantôt que différentes personnes le lui avaient assuré, tantôt que c'était l'amiral, à l'époque où il était question du départ du roi d'Espagne pour les Pays-Bas; l'amiral lui aurait dit alors : <c Le roi catholique ne se rendra pas de si tôt en

(') Le père du comte de Lerma était don Luis de Sandoval, marquis de Dénia. Il avait fait fidèle compagnie à Jeanne la Folle, mère de Charles-Quint, durant son séjour au château de Tordesillas. Selon Cabrera (liv. VIII, chap. V, p. 497), le comte de Lerma était très-attaché à don Carlos.

CHAPITKE XV.1 645,

« Flandre, car il ne voudra pas quitter l'Espagne dans « la situation où elle est; » et comme elle le pressait de s'expliquer davantage, il aurait ajouté : « Je vous « promets qu'avant longtemps vous apprendrez des « choses qui vous étonneront; » il faisait allusion par là à une conspiration qui se serait tramée contre la couronne et la vie du roi d'Espagne. A ces paroles de Catherine de Médicis, que Charles IX confirma de son témoignage, l'ambassadeur se leva, tout scandalisé. Il dit à la reine qu'il ne pouvait assez s'étonner qu'ayant reçu de telles informations, elle les eût gardées pour elle; que, si elle n'avait pas assez de confiance en lui, elle aurait dû envoyer vingt personnages à Madrid, pour les communiquer au roi son beau-fils. Charles IX baissa les yeux, regardant sa mère par-dessous son bonnet. Catherine de Médicis était atterrée ; aussi chercha- 1- elle à s'excuser sur le peu d'importance qu'elle avait attaché aux discours de l'amiral. Cette curieuse conversation est racontée par l'ambassadeur dans une lettre du 49 mars au duc d'Àlbe (*). Il est

t 1 ) « .... Esta reyua, en acabando de dezir bienes delde Lorrena, me preguntô pôr Su Alteza. Dixele que no sabia cosa cierta mas de la que le habia referido de partente Su M d . Preguntaron que si conoscia mucho al condestable de Castilla : dixele* que si, y la qualidad de su casa. Madré é hijo saltaron juntos, y me dixeron : « Esse es el que ha dicho ai « rey cathôlico que mire como procède y lo que haze con su hijo, pues « es principe jurado en Castilla...; » y gustavan mucho de hablar en la materia ; y assï fuy en ella caminando con ellos, diziéndoles las cosas générales. Al fin me inquirieron que si yo sabia que fuesse sobre materia de religion, diziéndome que no me espantasse, porquese ténia por cierto que un Flameuco y dos Alemanes que ténia en su câmara le dieron libros secretamente que no le havian becho ningun provecho. Réyme dello. Fuéronme â la mano, diziendo : « Tambien nos dixisteis que no

fâcheux que nous n'ayons pas la réponse du duc ; nous y aurions certainement trouvé plus d'une particularité intéressante. Don Francés d'Alava était la créature

« podi'ades vos créer que fuesse conjura contra el rey, y hâseballado que « ténia dos arcabuzillos para effectuar su ruin ânimo, y que en un cocbe « ha pensado executarlo. » Réyroe mas ; y como cosa que la tienen ellos por muy cierta, se burlàvan de mi. Preguntaronme que cuyo hijo era el conde de Lerma ; dixe quien era su padre. Preguntaron que si havia servido à Su Magesdad ô al emperador nuestro senor : dixe que era mayordomo mayor de la reyna don a Juana mi senora. Tômoles muy gran risa a entr'ambos, diziendo : « Ya, ya. » Quedésereno mirândolos. Dixome que si yo creya que havia podido Montini intervenir en este caso. Respondîles que todo lo que me dixessen de malo de los parientes del almirante creeria. Dixo esta reyna tropeçando, diziendo una vez que se lo bavian dicbo algunas perso n as, y a ella el almirante diez ô doze meses ha, que hablando en la venida de S. M. à Flândes,ledixo el dicho almirante : « El rey calhôlico no passarâ lan presto, porque no querrà « dexar à Espana en la manera que esta, » y que, a prétend oie ella para que se déclarasse mas, le dixo : « Yo os prometo que ântes de « mucho tiempo vos oyais cosas que os espanten, » y que se le diô à entender que bavria conjura contra Su M d y sedicion grande enaquellos rey nos. Ya que yo vi que ella se havia vaziado del todo, y su hijo confirma va lo que ella havia dicho, levantéme, escandalizândome mucho, diziendo que no era aquella materia de qualidad que haviéndosela rêvelado el diablo, déviera encubrirla y callarla, sino quando no quisiera fiarla de mi, embiar veinte personages â avisar à Su M d . El rey baxô los ojos, y mirôla por la sombre de la gorra. Verdaderamente ella recibiô golpe grande del resentimiento que yo hize. Sali ose de la plâtica, diziendo que quien havia que pensasse queesto havia de ser verdad? que no me lo avia dicho, paresciéndole que fuesse invencion del almirante. » (Arch. de l'Empire, à Paris : collecliou de Simancas, B 22 ".) Pour qu'on comprenne bien l'attitude d'Alava dans la conversation dont il rend compte au duc d'Albe, il ne sera pas inutije de dire que, pendant toute sa mission, cet ambassadeur avait montré, dans ses rapports avec Catherine de Médicis, beaucoup d'arrogance et de hauteur. La reine-mère s'en plaignit plusieurs fois à son gendre : il y a môme une lettre d'elle, en date du 49 janvier 1568, à l'ambassadeur Fourquevaulx, où elle accuse en propres termes A lava de lui avoir manqué de respect.

de Fernando Alvarez de Tolède; avec lui le duc devait s'exprimer à cœur ouvert. Quant à nous, nous ne pouvons, sur les prétendus rapports des seigneurs belges avec don Carlos , que persister dans l'opinion que nous avons énoncée en l'un des chapitres précédents (').

Les premiers avis qu'on eut à Rome de l'arres-r tation de don Carlos y parvinrent le 26 février, par la voie de Lyon et de Gênes. Don Juan de Zûniga, qui avait récemment remplacé son frère le grand commandeur de Caslille dans le poste d'ambassadeur de Philippe II près le saint-siége , ne voulut pas y croire ( 2 ). Le lendemain, l'ordinaire de Lyon apporta des lettres qui confirmaient la nouvelle : alors don Juan envoya à la poste la plus prochaine, afin que, à l'arrivée du courrier d'Espagne, on lui expédiât incontinent ses dépêches, et on retînt toutes les autres. Le 28, le pape lui fit dire qu'il venait d'être averti, par le cardinal de Santa Croce, que le prince avait été arrêté pour avoir machiné contre la personne du roi son père, et avoir eu dans sa chambre des livres hérétiques. Pie V était triste et soucieux ; il désirait savoir si l'ambassadeur avait quelques renseignements. Don Juan de Zûniga répondit à son messager qu'il n'en

(*) Pag. 365-367. — On lit, dans des avis secrets envoyés d'Anvers au gouvernement anglais, le 29 février 4568 : « Il errore del principe « si tiene celato, ma è forza ch'l sia criminale, ne si no a qui pare che « havessi intelligentia alcuna con niuno di quelli signori. » (State paper Office, papiers de Flandre.)

(*) « Tûbelo por burïa, » dit don Juan de Zûniga dans sa lettre au roi du 5 mars 1568. (Coleccion de documentos inéditos, etc., t. XXVI I, p. H.)

avait aucun , et que les bruits répandus devaient être une invention des huguenots (').

Le 29, à la réception de ses dépêches, l'ambassadeur alla trouver le pape, en compagnie du cardinal Pacheco ; le cardinal de Granvelle était, en ce moment, absent de Rome : il rendit compte au souverain pontife de la détention du prince d'Espagne en conformité des instructions qui lui avaient été données. Pie V se montra très-ému : l'amour qu'il portail à Philippe II , la confiance qu'il avait dans son saint ^èle et dans sa prudence, le persuadèrent que le roi catholique avait eu des motifs sérieux pour agir ainsi qu'il l'avait fait; il éprouva d'ailleurs quelque consolation en apprenant que ce monarque n'avait été déterminé par aucune des raisons dont on parlait en France ( 2 ). Après sa visitç au saint-père, don Juan de Zûniga instruisit de ce qui s'était passé à Madrid les membres du sacré collège, à l'exception des cardinaux qui étaient français déclarés (*).

Des relations très-diverses circulaient dans Rome sur les causes et les circonstances de l'arrestation de don Carlos. Pie V, que ces récits contradictoires tourmentaient, voulut envoyer quelqu'un au roi; l'ambassadeur obtint de lui qu'il y renonçât, et il le détourna

(M Coleccion de documentes inéditos, etc., t. XXVII, p. U.

(*) « .... El papa lo sintiô ternamente, (omo quien de véras ama à Vuestra Magestad, y confia de su celo y prudencia que havrâ havido tau suficientes causas como le représentants ; y quedô algo coosolado de que no obiese ninguoa de las que eu Francia haviaa levautado.... » [Ibid )

l 8 ) ibid.

également du dessein qu'il avait d'entretenir le consistoire de l'affaire du prince d'Espagne (').

Le cardinal de Granvellc seconda efficacement les démarches que don Juan de Zûniga fit à Rome et dans d'autres parties de l'Italie , pour effacer la mauvaise impression que le public avait reçue des nouvelles divulguées par les Français ( 2 ). Ce qu'il écrivit au roi ne dénote pas pourtant qu'il fût convaincu de la fausseté de ces nouvelles ( 3 ). Du reste, en cette occasion, la perspicacité • si justement renommée de cet homme d'Etat fut en défaut : il n'entrevit pas le but que s'était proposé Philippe II en arrêtant son fils ; il crut qu'il s'agissait seulement de corriger le jeune prince ( 4 ).

La réponse de Pie V à la communication de Philippe II nous est inconnue ( 5 ) ; on ne la possède ni au

(') Lettre de don Juan de Zûniga au roi, du 5 mars 4568 (Coleccion de documentes inédites, etc., t. XXVII, p. 44.)

(') « .... Con Su Santidad esta hecho el officio que Vuestra Magestad manda.... Assimesmo se ba hecho con todos aquellos que convenia, y escriptoà todas partes, para reparar à lo que Franceses havian publicado.... » (Lettre de Granvelle au roi, du 9 mars 4568 : Arch. de Simancas, Est ado, leg. 906.)

( 8 ) « .... Con làgrimas de sangre del corazon, respondo a Ja que Vuestra Magestad ha sido servido escrivirme,.... y sofeRE todo me da

PENA LA CAUSA.... » (Ibid.)

(*) « .... Plegue à Dios.... que lo que se haze sirva de remedio, conforme al santo deseo de Vuestra Magestad, y que se doble el dicho senor principe à lo que séria razon ... » (Ibid.)

Don Juan de Zûniga s'y trompa aussi; dans sa lettre au roi du 5 mars, il lui dit : a Plega â Dios que desto se siga el effet o que Vuestra « Magestad dessea. *

( 5 ) Elle paraît avoir été ignorée de Laderchi, qui donne la lettre du roi du 20 janvier et celle de l'archevêque de Rossa no du 24. (Voy. Annales ecclesiastici, t. XXIII, pp. 444 et suiv.) — D'après Cabrera, le pape

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Vatican ni à Simancas. Elle était sans doute des plus affectueuses, car nous lisons dans les lettres de l'archevêque de Rossano que, lorsqu'il la présenta au roi, en l'accompagnant de paroles appropriées aux sentiments dont elle contenait l'expression, des pleurs s'échappèrent des yeux du monarque ('). Il dit au nonce que ses obligations envers Dieu étaient si grandes, qu'il n'avait pu se dispenser, pour le service de Sa Divine Majesté et le bien de ses royaumes, de faire ce qu'il avait fait ; qu'il rendait mille grâces au souverain pontife ; que les paroles de Sa Sainteté le soutenaient dans ses tribulations ( 2 ).

Le pape cependant témoignait de jour en jour plus de souci au sujet de cette affaire ; il en parlait souvent, et c'était chaque fois avec une sensibilité extrême (*). Il s'inquiétait surtout des faits qui avaient pu amener la réclusion du prince d'Espagne : les dépêches de son nonce à Madrid ( 4 ) n'étaient pas plus explicites à cet

aurait demandé à Philippe II qu'il traitât don Carlos avec l'indulgence d'un père, et que la détermination qu'il avait prise de renfermer ne fût pas poussée jusqu'à la rigueur d'un châtiment : « Pidiô el pontifice al rey calôlico mirase como padre por la « correccion de su bijo, « y no encaminase a rigor de castigo su recogimieuto.... » (Liv. VIII, chap. V, p. 496.)

(*) « .... Nell' esprimere délie quali comparuero alcune lacrime negP

occhi di S. M » (Lettre de l'archevêque de Rossano au cardinal

Alessandrino, du 4 ep niai 4568 : Bibliothèque nationale à Madrid, MS. X 472, p. 682.)

(*) « .... De gl' amorevoli et santi conforti che le dava.... » (lbid.)

( 5 ) Lettre de don Juan de Zûniga à Philippe II, du 9 mars 4568. (Arch. de Simancas, Estado, leg. 906.)

(*] Voy., dans Y Appendice B, les lettres de l'archevêque de Rossano au cardinal Alessandrino, des 24 janvier et 4 février 4568.

égard que la lettre du roi et le langage de don Juan de Zûniga ; il y trouvait bien des bruits, des rumeurs, des conjectures, mais tout cela était vague, sans consistance ; en outre, les paroles énigmatiques du président d'Espinosa à l'archevêque de Rossano ( ! ) étaient de nature à autoriser les suppositions les plus étranges. C'était donc en vain que Zûniga s'attachait à lui représenter les imperfections naturelles et la conduite du prince comme ayant seules motivé la mesure rigoureuse dont il venait d'être l'objet : ces explications ne le satisfaisaient point, et il déclara sans détour à l'ambassadeur qu'il désirait être éclairci de la vérité par le roi lui-même ( 2 ).

Philippe songeait précisément alors à s'ouvrir d'une manière plus intime au pape. Le 9 mai, il lui écrivit, de sa main, la lettre dont l'absence dans les Archives de Simancas me causa tant de regrets, lorsque, il y a vingt ans, je visitai ce célèbre dépôt ( 3 ); qui a été sans succès recherchée depuis au Vatican, et qu'enfin, sur les indications fournies par le R. P. Theiner, préfet des archives pontificales, à mon savant confrère M. de Ram, j'ai pu emprunter, sinon dans son texte primitif, au moins en une traduction latine, aux Annales ecclésiastiques de Laderchi. Le cardinal Ales-

(») Voy. p. 509.

( 3 ) « .... Como han sido tan (os los discursos que sobre este negocio se han hecho en todo el mundo,... querria el papa saber, por carta de Vuestra Majestad, la verdad.... » (Lettre de don Juan de Zûniga à Philippe II, du 28 avril 4568 : Arch. de Simancas, Estado, leg. 906.)

t s ) Correspondance de Philippe 11 sur les affaires des Pays-Bas, t. I, p. xxxn.

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sandrino, secrétaire d'Etat de Pie V, en avait gardé l'original ; Laderchi , ayant eu accès à ses papiers , l'y rencontra et en enrichit son livre ( ! ). La lacune qui existe aux archives du Vatican est ainsi expliquée. Mais comment se rendre compte de celle que présente la collection des papiers d'État de Simancas? Faut-il croire que Philippe II, après avoir écrit la lettre, en retint la minute? ou qu'elle fut soustraite du neyociado de Rome par Antonio Perez, qui l'avait rédigée? L'une et l'autre hypothèse est admissible.

Les termes suivants, dans lesquels Philippe annonçait à son ambassadeur à Rome l'envoi de celte lettre, avaient fait conjecturer qu'elle lèverait tous les voiles dont était restée couverte l'affaire de don Carlos : « J'écris de ma main à Sa Sainteté ce que vous verrez « par la copie ci-jointe. J'ai cru devoir m'expliquer « si particulièrement avec elle sur ce cas du prince, « afin qu'elle connaisse à fond ce qu'il en est, qu'il « ne lui reste aucun doute là-dessus, et qu'elle ferme ce l'oreille aux autres choses qui se débitent. Quoi- <: qu'il ne s'agisse pas, quant à présent, de faire une « telle déclaration à d'autres, il est juste et convecc nable qu'au saint-^père je marque cette co nuance, ce et que je lui parle avec cette clarté ( 2 ). » On va

(>) « .... Benevoli patris justis petitionibus aonuit piissimus rex, ad eum scripta, manu sua, epistola, quam ex proprio originali exscriptam, tamquam veritatis irréfragable testimonium, hic damus.... » (Annales eccle&iastici, t . X X H I , p . 446 . )

( f ) « A Su Santidad scrivo de mi mano lo que vereis por la copia de la carta que juntamente con ella se os embia. Hâme parecido declararme

juger si le contenu de la lettre justifie la curiosité qu'elle a si fortement excitée.

Philippe la commençait en remerciant le pape des consolations précieuses et des sages avis qu'il avait puisés dans sa réponse. Il rappelait au souverain pontife ce qu'il lui avait écrit le 20 janvier, et qui avait pu lui faire comprendre que ni la colère, ni l'indignation, ni quelque faute dont le prince son fils se serait rendu coupable, n'avaient motivé la mesure prise contre lui : mesure qui n'avait pas eu non plus pour objet de le punir, ou de réformer sa conduite. Il avait alors omis à dessein de dévoiler à Sa Sainteté certaines choses particulières, pensant bien qu'il aurait plus tard l'occasion de l'en entretenir. Mais à présent, désirant satisfaire Sa Sainteté au sujet de toutes ses actions, et principalement des plus considérables, mettant aussi en elle, comme eu un véritable père, une confiance sans limites, il venait lui découvrir entièrement ce qu'il y avait dans le fait du prince : elle pourrait, de cette façon, saisir sans peine le motif et le but du parti qu'il avait adopté.

« J'ai, disait-il donc, j'ai plus d'une fois considéré le fardeau que Dieu m'a imposé à raison des Etats et des royaumes dont il a daigné me confier le gouver-

tan particularmente con élen esle caso del principe, para queentienda de fundamento lo que en él hay, y no esté suspenso ni devajo de juicio y sos pécha de otras cosas que en este negocio se discurren, y tenga satisfaccion del fundamento y fin que se tiene; y aunque por agora no conviene para con los dèméshacerse esta declaracîon, con Su Sanlidad es justo y décente se Irate con esta confianza y claridad. » (Lettre du 43 mai 4568 : Arch. de Simancas, Estado, leg. 906.)

nernent et l'administration, afin que j'y maintienne intactes la religion orthodoxe et l'obéissance au saintsiége, que j'y fasse régner la paix et la justice , et qu'après le peu d'années que j'ai à passer dans ce monde, je les laisse en un état de stabilité et de sûreté qui garantisse leur conservation durable. Cela dépend surtout de la personne qui sera appelée à me succéder. Or il a plu à Dieu, pour mes péchés, que le prince eût tant et de si grands défauts, les uns procédant de son intelligence, les autres de son naturel, qu'il est complètement dépourvu de l'aptitude requise pour le gouvernement des Etats. Je prévoyais, en outre, si la succession au trône venait à lui échoir après moi, de graves inconvénients et des dangers manifestes contre lesquels tout viendrait se heurter. Dans ces circonstances, et après qu'une longue et particulière expérience, après que l'inutilité de tous les remèdes qui avaient été essayés , eurent fait reconnaître qu'il ne fallait attendre de lui que peu et même point d'amendement ; qu'ainsi il n'y avait aucun espoir que les maux qui avec raison étaient à craindre pussent par l'effet du temps être prévenus, il a été jugé nécessaire de l'enfermer, pour ensuite et avec maturité examiner, selon l'exigence de la chose, les moyens d'arriver à mes fins, sans encourir le blâme de personne. » Philippe suppliait le saint-père de ne laisser transpirer rien de ce qu'il venait de lui confier, quoiqu'on dût le divulguer plus tard, et quels que fussent les discours et les jugements du public sur la réclusion du prince. 11 lui confirmait ce qui lui avait été dit par

son ambassadeur, que don Carlos ne s'était pas rendu coupable de rébellion ; il l'assurait de même qu'il n'y avait pas de reproche à lui adresser par rapport à la foi. La vérité, ajoutait-il, serait connue en temps opportun. Jusque-là, il avait voulu qu'il fût pourvu à tout ce qui concernait la commodité , les distractions et la dignité du prince; il avait attaché plusieurs personnes à son service, et ordonné qu'on lui fournît en abondance les choses dont il aurait besoin. Enfin il s'était occupé des intérêts de son âme : il entendait que rien ne fût négligé à cet égard , selon que les circonstances* et la disposition de son fils le permettraient. Le prince aurait surtout un confesseur qui lui donnerait avec sollicitude des secours spirituels et de pieux conseils (').

Une recommandation particulière fut faite par le roi à don Juan de Zùniga , en lui envoyant cette lettre. Il pouvait arriver qu'après l'avoir lue, le pape l'interrogeât sur les particularités de la vie de don Carlos qui avaient été la cause de son emprisonnement : en ce cas, irallèguerait, pour s'excuser d'entrer dans des détails , les égards que méritait l'honneur du prince , et il se bornerait à assurer le saint-père qu'on s'était attendu à ce qui venait d'arriver, d'après l'opinion que la conduite de don Carlos avait fait concevoir de lui ( 2 ).

(') Voy. Ja traduction latine de cette lettre dans X Appendice B.

(*) « .... Si haviendo leido la carta, Su Santidad quisiese entrar en la plâtica desta materia, y saber de vos las particularidades que en el discurso de la vida del principe han passado, y de que se infiere esta mi détermination, vos podreis en esta parte, por la decencia y honor del principe, escusaros de condescender a actos muy particulares ,

Les ordres de Philippe II furent ponctuellement suivis par son ambassadeur. Comme Pie V n'entendait pas très-bien l'espagnol (*), Zûniga., en lui délivrant la missive de son maître, le supplia, s'il désirait qu'elle lui fût traduite en italien, de se servir, pour cela, du cardinal de Granvelle. Le pape le chargea de la porter lui-même à Granvelle, et de la lui rapporter avec la traduction. Quant il en eut pris connaissance, il témoigna à l'ambassadeur toute sa sensibilité pour les peines du roi, et loua beaucoup sa détermination, car il concevait fort bien que la conservation de la chrétienté était attachée non -seulement à ce que Dieu accordât au roi de longs jours, mais encore à ce qu'il eût un successeur qui marchât sur ses traces ; aussi le demandait-il avec ferveur, et les yeux remplis de larmes, au souverain dispensateur de toutes choses. Là finit l'entretien. L'habitude de Pie V était d'être bref, lorsqu'on ne lui donnait pas matière à discourir longuement, et, en cette occasion, Zûîîiga se serait gardé de la lui fournir ( 2 ).

asseguràndole de lo que vos teneis entendido del juicio que dél se ha hecho en el progreso de su vida, en conformidad de lo que agora sale.... » (Leltre du 13 mai 4568, ci -dessus citée.)

(*) « .... Y porque no acierta todas vezes â leer espauol ni aun â enteoderlo.. . * (Lettre de Zûniga à Philippe II, du 25 juin 4568 : Arch. de Simancas, Estarlo, leg 906.)

(■) « .... Doliôse en grau manera del trabajo de V. M., peroalabô mucho su détermination, porque entiende que la conservation de la cristiandad esta en que Dios dé â V. M. muchos anos de vida, y después tal sucesor que sepa seguir sus pisadas; y esto suplica â Dios muy de veras y con muchas lâgrimas. No pasô en esta piàtica mas adelante. porque Su Suntidad es coito en los discursos, quando no se le procura

Le pape n'insista plus. Le meilleur accord régnait entre les deux cours. Pie V, à la prière de Philippe II, avait depuis peu envoyé le chapeau de cardinal au président d'Espinosa; Philippe, de son côté, en ajoutant Tévêché de Sigûenza à toutes les dignités dont Espinosa était revêtu, avait réservé, sur les revenus de cette église, une pension de 3,000 ducats en faveur du cardinal Alessandrino (').

Le duc d'Albe reçut , le 9 février, à Bruxelles ( 2 ) , les dépêches qui l'informaient de l'arrestation du prince des Asturies. Le lendemain, en séance du conseil d'État, il fit faire lecture de la lettre française du roi, qu'il commenta en quelques paroles, disant que depuis longtemps le roi avait prévu qu'il en devrait venir là avec son fils ( 3 ). Selon l'avis du conseil , copie de cette lettre fut adressée aux chevaliers de la Toison d'or, aux gouverneurs et aux cours supérieures de justice des Pays-Bas. Le lieutenant de Philippe II , dans la circulaire par laquelle il la leur transmit, ajoutait : « Et combien que j'ay entendu le « contenu avec extrême regret, si ne faut-il doubler « que ce que en cecy a faict Sa Majesté ne soit esté <c sinon pour bonnes, justes et légitimes occasions,

mêler muy a delà nie en ellos, y en esto ântfcs yo bolgué de atajar la

plâtica » (Lettre de Zûniga à Philippe II, du 25 juin 4568 : Arch. de

Simancas, Estado. leg. 906 )

I 1 ) Lettre de l'archevêque de Rossa no au cardinal Alessandrino, du \** mai 4568, déjà citée.

( 3 ) Billet du secrétaire d'Etat Courlewille au président Viglius, du 9 février. (Arch. du royaume.)

(*)• Note du secrétaire d'État Berty, qui assistait à la séance, (lbid.)

« et que tout tend au service de Dieu et de Sadicte « Majesté : n'ayant peu délaisser vous en advertir par « l'envoy de ladicte copie, affin d'estre préadvisés et « sçavoir obvyer à tout ce que l'on vouldroit publier « en cecy, au contraire de la bonne intention de « Sa Majesté ( ! ). »

Les motifs que la lettre du roi donnait de la séquestration de don Carlos trouvèrent peu de créance parmi le public belge ( 2 ). Avec le courrier expédié au duc d'Albe un courrier des marchands était venu d'Espagne, et les lettres que celui-ci apportait, échos de la rumeur publique , parlaient du dessein , conçu par le prince, de détrôner son père, et même de le faire mourir, pour régner à sa place ( 3 ). Cette version fut accueillie avec avidité dans un pays où lé gouvernement du duc d'Albe avait rendu odieux le nom et la personne de Philippe IL Un autre bruit assez accrédité voulait que l'attachement du prince

f 1 ) Circulaire du 43 février 1568. (Arch. du royaume.) (') « .... Encoires que Ton eust faict entendre aux consaulx et villes que Sa Majesté ne seroit venue à ces termes pour offense ou coulpe commise contre sa personne, ni pour chose de semblable espèce et qualité,... néantmoins l'interprétation fut aultre es discours populaires. » (Histoire inédite des troubles des Pays-Bas, par Rbnon de France, président du grand conseil de Malines )

( 3 ) « Di Spagna vennero ultimamente doi correri, l'uno al ducca, l'altro a mercanti.,.. La causa di una tanta risolutione non viene scrilta a mercanti bene cbiara, parlandosi variameute e per congietture, dicendosi cbe bavia disegnato di fare amazzare don Gio. d' A us tria et deponere il re, con tenerlo prigione, per havere lui il governo. Altri li danno maggiore censo, ciôè cbe il disegno era di fare morire esso padre.... » (Avis secrels envoyés d'Anvers au gouvernement anglais, le 45 février 4568 : State paper Office, papiers de Flandre.)

aux opinions de la réforme eut été pour quelque chose dans sa disgrâce (').

Nous avons la réponse du duc d'Albc à la lettre française du roi ; elle est insignifiante ( 2 ). Celle qu'il fit à la lettre espagnole n'a pas été trouvée à Simancas, mais le contenu nous en est révélé par une dépêche que Philippe II adressa au gouverneur des Pays-Bas le 6 avril ( 3 ).

« J'ai reçu , écrit-il au . duc , votre lettre du 19 février. Je crois bien, selon l'amour que vous me portez, que, jugeant avec raison de l'embarras où m'a mis l'affaire du prince mon fils, vous y prenez toute la part que vous dites. La peine , les soucis qu'elle m'a causés sont tels que vous pouvez le considérer. Néanmoins j'éprouve tant de satisfaction d'avoir fait ce que je devais au service de Dieu et au bien de mes royaumes ; je suis si content d'avoir rempli l'obligation rigoureuse qui m'était imposée de pourvoir , pour le présent et pour l'avenir, aux grands inconvénients qu'il y avait à craindre; de plus, j'ai tant de confiance que Dieu conduira la chose à bonne fin, que tout cela contribue beaucoup à alléger ma peine et à diminuer mes soucis.

« Vous me représentez que je devrais déclarer, plus particulièrement que je ne l'ai fait dans ma première

(') « Alcuni dicono che la sia cosa sia dipendente da religione, ma non viene ciô scritto di Spagna. • (Avis secrets envoyés d'Anvers au gouvernement anglais, le 45 février 4 568.) (') Lettre du 22 février 4568. (Arch. de Sima oc-as, Estado, leg. 539 ) (*) Cette dépêche fut , comme celle du 23 janvier, rédigée par le docteur Velasco.

lettre, les causes de l'arrestation du prince. S'il ne parut pas nécessaire alors de vous en apprendre davantage, c'est que, connaissant si bien le naturel, la condition et les actions du prince, vous pouviez, avec la prudence dont vous êtes doué , comprendre suffisamment , par les termes de cette lettre , les raisons qu'on avait d'agir de la sorte et la fin qu'on se proposait ; vous pouviez juger qu'une si grave détermination n'avait pas pour motif des fautes commises par le prince, ni pour but celui de le châtier, car en l'un et en l'autre cas on eût procédé différemment, et qu'on ne l'enfermait pas non plus pour mettre fin à ses désordres, ou réformer son caractère, puisqu'une longue expérience a fait voir que sa nature aurait résisté à ce moyen d'amendement et à tous les autres.

« De cela il résulte, d'une façon bien claire, que le but est d'apporter un vrai et entier remède aux choses à venir, et d'empêcher le dommage très-considérable qu'on prévoit notoirement qu'il y aurait en tout pendant ma vie, et plus encore après ; qu'en conséquence, et le temps ne pouvant faire cesser la cause des déportements du prince, la résolution qui a été prise n'y est pas subordonnée non plus (').

« Ce qui vous est dit dans cette lettre et ce qu'on vous a mandé précédemment suffiront pour votre information et votre satisfaction particulière. On n'a pas pensé ici qu'il soit à propos, quant à présent, de

(') Le texte de tout ce passage est tellement entortillé, que je me suis appliqué principalement ù en donner une traduction aussi littérale que possible.

faire à d'autres une déclaration semblable, mais il a paru qu'il faut s'exprimer avec eux en termes généraux, nonobstant les jugements divers qui en résulteront ; et l'on ne déviera pas de cette ligne de conduite, à moins que vous n'insistiez sur la nécessité d'être plus explicite , et que vous n'en déduisiez la raison. Seulement il a été trouvé expédient de vous avertir que, comme les hérétiques, pour accréditer leurs erreurs et fortifier leur secte, pourraient aisément attribuer l'arrestation du prince à des soupçons sur sa foi, vous devez vous appliquer à désabuser tout le monde d'une telle opinion, qui non-seulement porterait atteinte à l'honneur et à la considération du prince, mais encore serait contraire à la justice et à la vérité. Vous désabuserez de même ceux qui s'imagineraient que cette mesure a été motivée par une conspiration contre ma personne ou une rébellion : car il n'y en a pas eu l'ombre, et il importe qu'une

présomption pareille ne s'établisse pas ('). »

Le duc d'Albc, lorsque cette dépêche lui parvint, craignit d'avoir été indiscret. Il s'empressa de s'excuser, protestant que jamais il n'était entré dans sa pensée d'obtenir du roi, sur l'affaire du prince, des éclaircissements qu'il ne convenait pas à Sa Majesté de lui donner. S'il avait désiré savoir quel langage il devait tenir aux gens qui lui en parlaient, c'était afin de mieux remplir les intentions du maître Q. Du

H Voy. le texte dans Y Appendice B.

( a ) « .... Nunca Dios quiera me pasasea mi por pensamienlo sujl car à V. M. me dièse â mî mas parle ni claridad en este negocio de la que

reste, il n'y avait déjà plus aucune personne de considération qui l'entretint 'de ce sujet (').

Ce que nous savons de l'effet produit à la cour d'Angleterre par l'arrestation de don Carlos, se réduit à ce que la reine Elisabeth écrivit à son envoyé à Madrid, le doyen Mann : « Vous présenterez au roi, « en notre nom, lui dit-elle, des remercîments pour « la manière amicale et fraternelle dont il agit avec « nous, en nous informant, par son ambassadeur, des « incidents notables ei dignes d'être rapportés, parmi « lesquels nous n'avons à déplorer que le dernier, « concernant son fils. Nous espérons néanmoins que « la sagesse du roi contribuera à corriger ce que le « caractère du prince pourrait avoir de répréhensi- « ble. Ce sera une bonne fortune pour le prince, que « d'avoir été réformé par un père aussi bon et aussi ce affectionné ( 2 ). » On voit qu'Elisabeth regardait

V. M. fuesse servidoyle pareciesse convenir.... Sol a mente era mi intencion (por no errar a la de V. M.) saber que era servido que respondiesse à los que me hahlassen en ello — » (Lettre du duc à Philippe II, du 22 mai 4568 : Arch. de S* ma n cas, Eslculo, leg. 539.)

(') « .... Ya no hay quien traie comigo en la materia, à quieo sea menesler dar respuesla.... » (Ibid.)

(*) « .... You shall also, in our name, give Ibe king thanks for his frendly and brotherly dealing wilh us in his usuaily advertysinghilher to us by his ambassadors of such£ accidents as be of any note and worthy reporting, amongst ail wich we weqre son y only for this last touching his sonne, and yet we trust the king wisdom will appearo such as for the reformacion of any Ihing amissc in the prince his sonne. U shall appeare to hâve beene a very good fortune for bis sonne (o hâve received reformacion by so deere and good a falher.... » [Stale paper Office, papiers d'Espagne.)

La minute de cette lettre est datée du 25 janvier 4567 (1568, n. st.) ; mais c'est là une erreur de celui qui a écrit la dale : les communications

comme temporaire la séquestration de don Carlos. Ce fut, dans les premiers temps, l'opinion généralement répandue en Europe. On trouvera, parmi les Appendices, une lettre du doge de Venise à Philippe II où il exprime aussi la pensée que la rigueur déployée par le roi contre son fils l'a été pour l'avantage particulier de celui-ci (').

Le courrier porteur des dépêches de Philippe II à ses ambassadeurs à Vienne arriva dans cette capitale le 17 février ( 2 ). Chantonay et Venegas avaient à peine pris le temps de parcourir la correspondance de leur souverain, qu'ils se transportèrent au palais. En ce moment, l'empereur et l'impératrice revenaient de la chasse; ils allaient se me! Ire à table : Maximilien donna toutefois audience aux deux envoyés d'Espagne. Après que Chantonay et Venegas lui eurent exposé brièvement le sujet de leur visite, ils lui présentèrent la lettre du roi. Maximilien, en la lisant, changea de couleur; il demanda des explications, et comme les ambassadeurs se trouvaient hors d'état de lui en fournir, l'impression qu'il avait reçue d'upe nouvelle à laquelle il était si peu préparé , devint plus vive

entre Madrid et Londres étaient très-lentes en ce temps, et l'ambassadeur de Philippe II prés la reine Elisabeth ne put remplir la commission dont il était chargé pour elle qu'à la fin de février ou au commencement de mars. La lettre de la reine doit donc être de ce dernier mois.

( l ) « .... Non puô cader in mente d'alcuno.... che questo effelto non sia stato fatto da Vostra Maeslà anco per bénéficie) particolare di Sua Altezza.... » (Lettre du 6 mars 4568, dans V Appendice B.)

(*) Lettre de Chantonay à Philippe H, du dernier février 1568. [Coleccioa de documentos inédilos, etc., t. XXVIF, p. 8.)

5Gfc DON CARLOS ET PHILIPPE IL!

encore. Il voulut qu'il ne fût rien dit à l'impératrice avant qu'elle eût soupe. Le repas fini, il passa avec elle dans sa chambre, où les ambassadeurs les suivirent. Là Chantonay et Venegas instruisirent l'impératrice de l'événement du 18 janvier. Marie en témoigna une peine égale à celle de son époux. Don Carlos eût été leur propre fils, que l'un et l'autre ne se fussent pas montrés plus affligés : l'impératrice dit cependant que le roi, élant père, savait ce qu'il faisait, et qu'on devait croire que ce qu'il faisait était pour le bien du prince ('). A quelques jours de là eurent lieu à la cour les noces d'une des filles du baron de Polweiler, qui était attachée à la maison de l'impératrice; Fempereur ne voulut pas permettre qu'il y eût, à cette occasion, des danses ni d'autres divertissements ( 2 ).

En Allemagne, la nouvelle de l'emprisonnement de don Carlos fut le sujet d'une foule de commentaires : dans tous les Etats protestants, on se persuada que ce prince avait été arrêté pour son penchant au luthéranisme ( 3 ).

L'empereur et l'impératrice répondirent au roi le 28 février. La lettre de Maximilien n'est conservée ni au dépôt de Simancas ni dans les Archives impériales, à Vienne; nous n'en avons que la substance ( 4 ),

(') Coleccion de documentes inéditos, etc., t. XXVII, p. 8.

(*) lbid.

( s ) « .... Verdadera mente es cosa grande loque esta incerlidumbre ha causado de discurcos universalmenle. Todos los hereges de Alemania publican que es por lo de la religion ; los otros andan segun sus sentidos.... » [lbid )

(*) Dans une note intitulée Puntos de carias del emperarlor y empe-

CHAP1TKE XV. ëG5

L'empereur, en témoignant à son beau-frère le chagrin qu'il ressentait de l'affaire du prince, ne lui cachait pas qu'il eût désiré en recevoir une explication plus catégorique, afin de ne pas laisser le champ si libre aux discoureurs. Il le priait de lui donner son avis sur le mariage de l'archiduchesse Anne. Les réticences, dont Philippe II avait usé avec lui étaient particuHè^rement sensibles à Maximilien (') ; il n'en fit néanmoins rien paraître dans sa réponse.

Celle de l'impératrice a été publiée ; elle est conforme à ce qu'on connaît du caractère et de la piété de cette princesse : Marie d'Autriche exprime au roi catholique sa peine de la détermination à laquelle il

ratriz y Dictristan, qui est aux Archives de Simancas, Esta do, leg. 65$, et dont voici les termes :

« El emperador, en car ta de 28 de febrero> esceibe de su mano-b» m ne ho que sentie lo del principe, aunque quisiera mas claridad, por no dojar la rienda tan suelta â los discursos. Pidea Su Magd parecer ervlo de la prince>a Ana, porque se sabe de acâ. habra de parar en Francia, y hasla suber eslo, no podrâ conduit' lo de Portugal, porque esta en no dejar atrâs la mayor.... »

I 1 ) L'envoyé de Savoie à Vienne, Baldassaro Ravoyra délia Croce, écrivait au duc Emmanuel-Philibert, le 4 mars 4568 :« È una gran corn- « passione di vedere l'affannoche si piglia l'imperalore et l'impératrice « perla detencione del principe di Spagna, vedendosi allongar et forse <« andar in fumo il matrimonio délia principessa prinogenita-loro figlia, « et massimè che sin ora non si sa la causa ' r et Sua M^està si è dignata m dirmi che il re di Spagna, col primo corriere, gli scrisse solamente a che haveva detenuto il principe suo ilgliuoio per importanlissima « causa, et che di e^sa gli haverebbe dato conlo fra pochi giornj cou . « corriere expresso, il qu-ale perô non è mai comparso. Per il che ieri « S. M spedt un corriere al detto re, per chiarirsi del tulto ... » (Arch. de cour et d'tètat, à Turin.)

Le courrier dont parle l'envoyé de Savoie dans ces dernières lignes, était porteur des lettres de l'empereur et de l'impératrice du 28 février.

s'est vu forcé de recourir, ses vœux pour qu'elle ait un résultat satisfaisant, et son regret de ne pouvoir y contribuer que par ses prières. S'occupant, après cela, des deux archiducs ses fils, elle remercie le roi de la faveur qu'il leur fait en les retenant auprès de lui, et en écartant par là le danger que courrait le salut de leurs âmes : considération qui, à ses yeux, domine toutes les autres. Aussi n'était-ce point parce que 1 archiduchesse Anne se serait assise sur le trône d'Espagne, qu'elle eût été heureuse de la voir unie à don Carlos, mais parce qu'elle aurait vécu dans ce royaume; et elle est convaincue que, si l'empereur n'y mettait obstacle, elle trouverait sa fille disposée à y aller maintenant, pour entrer en quelque monastère( ! ). En tenant ce langage, la pieuse Marie était-elle l'interprète fidèle des sentiments de la jeune princessePIl est permis d'en douter, quoique des documents authentiques attestent la profonde douleur qui s'empara de l'archiduchesse à la nouvelle du malheur de son fianeé(').

Philippe comprit qu'avec l'empereur et l'impératrice il lui était impossible de s'en tenir aux termes vagues dans lesquels il leur avait annoncé la réclusion de son fils. Il leur écrivit donc, de nouveau, à- tous les deux.

Dans sa lettre à Maximilien , il s'énonçait ainsi, après lui avoir recommandé de garder pour lui seul et pour l'impératrice ce qu'il allait lui dire :

« Les défauts que, pour mes péchés, Dieu a voulu

( ! ) Colcccionde documentas inéditos, etc., t. XXVII, p. 5. (*) Voy., dans Quellcn. etc., p. 213, la lettre de Diolrichslcin à Maximilien II, du 32 avril 1563.

qu'il y eut en la personne du prince, sous le rapport de son intelligence comme sous celui de son naturel , se sont, dans le cours de sa vie et jusqu'au moment actuel, manifestés et confirmés de telle manière, et l'on en a acquis une si longue et si particulière expérience, que depuis longtemps j'étais convaincu d'une chose : c'était que, pour remplir mes obligations envers Dieu et mes royaumes, il me faudrait en venir à l'enfermer. J'ai pourtant différé de le faire par amour paternel , par le désir de justifier entièrement cette mesure, et pour n'avoir pas à me reprocher d'avoir négligé aucun moyen d'amendement ni aucun remède*

« Quand même j'eusse été disposé à tolérer et dissimuler les inconvénients qui pouvaient résulter de ces défauts du prince pendant ma vie, inconvénients qui n'auraient pas été peu nombreux ni d'une médiocre conséquence, et ne m'auraient pas causé peu d'inquiétude, de contrariété et de trouble, ceux qui en seraient résultés à ma mort, lorsque le prince aurait été appelé à me succéder, paraissaient devoir èlre si graves et si préjudiciables à la chose publique, qu'il était de toute nécessité de les prévenir : en temporisant davantage, et en ne prenant pas la mesure qui a été mise à exécution, lout ce que j'aurais prescrit plus tard, non-seulement n'aurait pas été un remède suffisant, mais encore aurait causé peut-être une perturbation plus grande.

« Cette première mesure, ayant été reconnue nécessaire, aura pour conséquences les autres dispositions requises en un cas de cette nature, s'il paraît être

besoin et si l'on juge convenable d'en venir à une déclaration et détermination. Alors on procédera avec la maturité de conseil et de délibération, avec l'austérité, la solennité et le bon ordre qu'une telle affaire exige, et cela ne laissera pas que d'entraîner quelque délai. J'aurai soin de tenir Votre Altesse au courant de ce qui se passera, comme je le dois faire de toutes mes choses, spécialement lorsqu'elles sont de l'espèce et de l'importance de celle-ci.

« Ce qui vient d'être dit expliquera clairement et ouvertement à Votre Altesse la résolution que j'ai prise et le but où elle tend. Elle verra par là que la réclusion du prince n'a été motivée ni par quelque délit commis contre moi, ni par des torts en matière de religion ; que ce n'est pas non plus un moyen mis en pratique pour son amendement, car on n'en pouvait concevoir l'espérance, ses défauts procédant de sa nalure et ayant augmenté avec l'âge; enfia que ce

QUI A ÉTÉ FAIT N'EST PAS TEMPORAIRE, ET NE DOIT AUCUNEMENT ÊTRE CHANGÉ DANS LA SUITE ('). »

(') La lettre de Philippe II à l'empereur, écrite de sa main, comme celle qu'il adressait à l'impératrice, était dalée du 49 mai. Il y en a, aux Archives de Simancas, Est ado, leg. 450, une minute ou plutôt un brouillon fait par Je secrétaire d'État Zayas et chargé de ratures. L'original n'est pas conservé aux Archives impér aies, à Vienne, mais elles en renferment une traduction allemande. En comparant cette traduction avec le bouillon de Ziyas, on voit qu'il avait été fait à celui-ci plusieurs additions. Pour le surplus, le fond des deux textes est le môme. Dans l'extrait que nous donnons, nous avons suivi de préférence le texte espagnol, comme reproduisant plus littéralement la pensée du roi. Voici ce texte:

• Los defectos que Dios fué servido que, por mis pecados, huviese en la persona del principe, asî en la parle del enlcndiroicnto como en la

Philippe ajoutait qu'il avait eu l'intention de mener le prince aux Pays-Bas, afin que l'empereur le vît, l'entendit et le jugeât par lui-même, mais qu'il avait abandonné ce dessein, à cause des complications qui auraient pu en sourdre, et surtout pour éviter à son

naturaleza de su condicion, se ban en el di°curso de su vida hasta el estado présente tanto de cubierto y conGrmado, y se tiene deslo tan larga y particuar esperiencia, que aunque yo, con el amor de padre y por justificar enteramenle la causa, y porque no me quedase lâstima de no haver provado todos los raediosy remédies, lo be diferido, ba muchos dias que estoy muy certificado que los defectos son taies y tan naturales que en ninguna manera podia yo (satisfaciendo a la obligacion que tengo al servicio de Dios y bien de mis reynos) dejar de venir al término que he venido de encerrarle y recogerle. Y aucque por los incomben lentes que en mis dias podian resultar, que no fueran pocos ni pequenos ni de poca inquietud, desasosiego y perturvacion, quisiera yo parar y dissimulai-, los que, de.» pues de mi vida, rerayendo en el principe la suheesion. se bavian de causar, se representaban ser tan grandes y de tun grande perjuicio à la causa pûblica, que no se podia ni dévia excusa r de los prévenir : que diOriéndose esto para adelante, y no tomândose este fundamento y medio, lo que yo en esta razon pudiera ordenar y disponer no solo no fuera bastante remedio, ânles ocasion de ma} or turbacion y desasosiego. Y tomado este principio y fundamento corao> necesario, se consiguirân â él las otras diligencias que en caso de tal qualidad, haviéndose de venir y paresciendo ser necesario y convenientehacer deelaracion y determinacion. se requieren : procediendo con el maduro consejo y délibération, y con la austeiidad, soleuidad y buena ôrden que en tal negocio conviene, en que no podrâ dejar de haver alguna dilacion. Y en el progreso y discurso dél se yrâ con Vueslra Alteza cornu nicando lo que occuniere, como lo tengo de bacer en todas mis cosas, especialmentesiendode la qualidad é importancia que esta es.

« De lo que esta dit ho enlenderâ V. Â. clara y aviertamente el fundamento que se ba tenido y el fin â que se endereza la determinacion que be tomado, y que ni dépende de çulpa conlra mi comelida, ni de que la baya en el principe en lo de la fee, porque ni en lo uno ni en lo otro ha avido de que tratar, ni lampocose tomô por medio para su reformacion, pues siendo causas tan naturales y tan conûrmadas, desto no se ténia esperanza : segun lo quai lo que se ba becho no es temporal, ni para que en ello adelante aya de haver mudança alguna. »

beau-frère la peine que cette entrevue lui aurait fait éprouver ('). Il manifestait son regret de la rupture du mariage projeté entre le prince et l'archiduchesse Anne. Il conseillait à l'empereur d'accueillir pour sa fille la demande du roi de France; la reine- mère lui avait écrit avec instance afin qu'il s'y employât, et il avait promis de le faire. Il l'engageait aussi à conclure le mariage de l'archiduchesse Elisabeth avec le roi de Portugal. Enfin il remerciait son beaufrère d'avoir trouvé bon que les archiducs Rodolphe et Ernest, qu'il aimait comme ses propres fils, restassent encore à sa cour ( 2 ).

A sa sœur, Philippe marquait sa gratitude des consolations qu'elle lui envoyait et des prières qu'elle voulait bien adresser au ciel pour lui :« Votre Altesse « — lui disait-il — étant une grande servante de « Dieu, j'ai toute confiance que ses prières seront trèsce agréables à Sa Divine Majesté ('). » 11 s'abstenait de l'entretenir de l'affaire du prince, en se référant, sur ce point, au contenu de sa lettre à l'empereur, pour n avoir pas deux fois le déplaisir de parler de choses aussi pénibles, et pour épargner à sa sœur celui de les lire deux fois elle-même ('). « J'ai voulu — pour-

(') Tout ce passage manque dans le brouillon de Simancas.

(*) Ce passage relatif aux archiducs manque aussi dans le brouillon de Simancas.

( 5 ) « .... Siendo Vuestra Alteza gran sierva suya (de Dios), estoy mu y confiado que las oraciones de V. A. serân muy acëplas à Su Divina Magestad. » (Lettre du 49 mai 1568 : Arc h. de Simancas, Est ado, leg. 150.)

(*) .... Que pues la materia es do tanlo disgusto, no lo he querido repetir en esta, por no le recivir >o dos veces ni darlo a V. A., sino rerailirme à aquello... [Ibid.)

« suivait-il — en communiquer si particulièrement « à Vos Altesses et leur ouvrir mon cœur, afin de « satisfaire à ce qu'exige noire étroite parenté; avec « aucun autre je n'ai à m'expliquer de la sorte dans « une affaire d'une telle nature et de père à fils. » 11 assurait au surplus l'impératrice qu'on avait et qu'on aurait de la santé, du service et du traitement du prince tout le soin convenable, sous le rapport du corps aussi bien que sous celui de l'âme (').

On aura remarqué que la lettre de Philippe II à l'empereur Maximilien, postérieure de dix jours à celle qu'il avait écrite au'pape, est au fond de la même teneur, mais qu'il y fait connaître d'une manière bien plus positive ses intentions à l'égard de son fils.

Ce fut le 21 juin que les lettres du roi Philippe parvinrent à Vienne ; l'empereur et l'impératrice les attendaient avec une impatience extrême ( 2 ). Chantonay s'empressa de délivrer à l'empereur celle qui lui était destinée; Maximilien s'en montra médiocrement satisfait (*). La réclusion de don Carlos lui

( ! ) « .... Selo he querido comunicar tan en partieular y abrirles mi pecho, por satisfaeer à VV. ÂA. como \o requière nuestra bermundad, que con ninguno otro yo no tengo para declararme, siendo negocio de (al qualidad y de padre à hijo, de cuya salua, servicio y bueu tratamiento se tieoe y lerna siempre et euydado que es razon y V. A. me avierte, asi de lo del cuerpo como principal mente <Je la del aima.... » [Lettre du 40 mai 4568.)

(*) « .... El emperador y laemperatriz estân con grandissimo deseo esperandola venida del correo.... » (Lettre deChantonay à Philippe II, du 12 juin 1568 : Arch. de Simancas, Estado f \cg. 658.)

(*) Il est intéressant de constater les impressions de la cour de Vienne à cette époque. L'envoyé de Savoie écrivait à son maître, le 24 juin :

tenait au cœur, tant pour l'affection qu'il portait à ce prince, que par rapport aux changements qu'elle allait amener dans les affaires publiques. Il dit. à plusieurs reprises , à Chantonay que , si la situation de l'Allemagne le lui permettait , jamais de sa vie il n'eut fait rien aussi volontiers que de prendre la poste et d'aller trouver le roi son beau-frère, afin d'en conférer avec lui. Il revenait là-dessus chaque fois que Chantonay ou Venegas lui parlait du mariage de la princesse Anne avec le roi de France : il accueillait froidement les ouvertures qui lui étaient faites en vue de ce mariage, voulant par là témoigner les sentiments qu'il conservait au prince d'Espagne, et faire voir qu'il ne donnerait sa fille à un autre que dé mauvaise grâce et en quelque sorte par force, pour ne pas déplaire au roi catholique (').

Les ambassadeurs espagnols ne cessaient cependant d'insister afin d'avoir de lui une réponse formelle. Le comte de Fiesque, qui représentait Charles IX à Vienne, y travaillait de son côté; mais Maximilien ne pouvait se résoudre à renoncer à une union qu'il avait lanl désirée. Enfin il déclara à Chantonay qu'il allait faire partir quelqu'un pour Madrid, qui traitc-

« Ê giunto finalmenle un allro corriere di Spagna, il quale, perqunnfo « s'intende, par che tandem habbi portato nuove délia causa delta • detentione del principe, la quale dicono che sarà perpétua, et dicono « non esservi altra causa, eccetto cbe è pazzo del tutto, et che mosso da « pazzia insanabile, ha macebinalo contrôla vita del re suo padre.... » (Arch. de cour et d'État, à Turin.)

(') Lettre de Chantonay à Philippe II, du 46 juillet 15G8, dans la ColeccioH de documentes ineditos, etc., t. XXVI I, p. 24.

rait en détail avec le roi de l'affaire du prince et de plusieurs autres; qu'il espérait en Dieu que le tout s'arrangerait; qu'il ferait au roi des ouvertures telles que son beau-frère ne saurait avec raison les rejeter; qu'il était obligé d'agir ainsi par sa parenté avec le prince et l'attachement qu'il lui avait voué ( ! ). Chantonay ne négligea rien pour le faire changer d'avis : il se prévalut des instructions que lui et Venegas avaient reçues; il allégua le refus essuyé par la reine douairière de Portugal, qui avait voulu se rendre elle-même en Castille ( 2 ); il dit que Dieu savait à quel point tous les Espagnols souhaitaient l'élargissement du prince, mais que, si d'importantes raisons commandaient de le remettre à une autre époque, l'envoi, par l'empereur, d'une personne expresse, en opposition à la volonté du roi , aurait peut-être un résultat tout différent de celui qu'il désirait : en effet, au cas que l'intercession de Sa Majesté Impériale ne fût point accueillie, le roi se verrait en certaine manière empêché de faire de lui-même, plus tard, ce qu'il aurait refusé de faire maintenant. Chantonay dit encore qu'il paraîtrait étrange à tout le monde que

{') «... Que estaba determinado de enviar una persona que muy a la larga pudiese Iralar con V. M. sobre lo del principe y olros parliculares ; y esperaba en Dios que para todo se ballaria medio y abertura, y que S. M 1. abriria caminos porlos cuales V. M. con mucha razon bubiese de mudarsu détermination ; y enfin no podria dejar de hacer lo que le obligaba e) deudo y amor que tiene con el principe, y esto habia de pasar adelante en todo caso ... » (Lettre de Cbantonay à Philippe 11, du 28 juillet : Arch. de Simancas, Estailo, leg. 658.)

f] Voy. p. 534.

l'empereur eût eu si peu de crédit auprès de son beau-frère ( l ). Ces raisons ne convainquirent pas Maximilien. Il y répliqua en souriant, et en se montrant plein de confiance dans le succès des négocialions qu'il allait entamer (-).

C'était sur son propre frère, l'archiduc Charles, que l'empereur avait jeté les yeux pour l'ambassade qu'il voulait envoyer à Madrid ; il ne pouvait montrer d'une façon plus significative l'importance qu'il y attachait. II donna avis de sa détermination au roi Philippe par la lettre autographe suivante :

« Sire, la lettre de Votre Altesse que m'a apportée ce courrier m'a fait éprouver la même satisfaction que je ressens ordinairement de toutes les siennes. Je n'ai pu cependant me décider qu'aujourd'hui sur la réponse que j'y donnerais : car, considérant quelques raisons qui ont mû Votre Altesse dans la détermination qu'elle a prise à l'égard de son tils, et l'intention qu'elle paraît avoir de ne pas s'arrêter là, et la peine

(') « Yo le dije que S. M sabia lo que sobre eslo V. M. nos habia mandado, y que acâ se babia escrito que la reyna de Portugal habia querido ir à Castilla, para entender bien lo que pasaba en esto del recogimienlo del principe mi senor, y que eslo se habia desviado, no obstante que es abuela ; que el alargamiento de S. A. sabia Dios cuanto era deseado por todos los vasallos, mas si por ciertos respeclos V. M. lo queria dilerir por algun tiempo, era de temer que de enviar el emperador persona expresa agora, contra la voluntad de V. M., era poner la cosa en lai estremo que, no acabàndose con aquella intercession, quedaba V. M. en cierta mariera atado à no poderlo con el tiempo hacer desuyo ; y tambien paresceria estrano à todo el mundo que S. M. hubiese podido tampoco con V. M » (Lettre de Chantonay du 28 juillet.)

(') .... Respondiô siempre sonriendo, y mostrando esperanza cierta del buen suceso de su determinacion.... {Ibid.)

qu'il semble que cela doive lui causer, j'en ai eu tant de chagrin que, je l'assure à Votre Altesse, je voudrais me mettre à l'inslant même en chemin pour aller la voir, el m'en entretenir longuement avec elle. Malheureusement les occupations que j'ai, et le mauvais état où sont toutes les affaires d'ici, ne me permettent pas de m'éloigner sans de notables inconvénients ; ma présence à Vienne est d'ailleurs nécessaire pour les affaires des Pays-Bas, dans lesquelles, comme dans toutes, je désire être utile à Votre Altesse J'ai en conséquence résolu de lui envoyer, en mon nom, mon frère Charles, qui est ma chair et mon sang, et qui, quoique jeune ('), s'acquittera bien de ce dont je le chargerai. Il m'a paru que je ne pouvais faire moins pour remplir mes obligations envers Votre Altesse et envers moi-même. Je n'occasionnerai aucun déplaisir à Votre Altesse, car mon but n'est que de la servir; c'est pourquoi j'ai persisté dans mon dessein malgré les objections pressantes de Chantonay et de Luis Venegas. Comme mon frère partira sous peu de jours, je m'en remets à ce que j'écrirai par lui touchant les mariages de France et de Portugal, suppliant Votre Altesse de s'employer afin que l'un et l'autre se suspendent jusqu'alors.... De Vienne, le 27 juillet.

« Bon frère de Votre Altesse, « Maximilien ( 2 ). »

(') Il avait alors vingt-huit ans, étant né en 1540. (*) Cette lettre, écrite en espagnol, est dans la Coleccion de documentes inéditos, e(c, t. XXVI 1, p. 36.

Le départ de l'archiduc ne put s'effectuer aussitôt que l'annonçait cette lettre. Il était enfin fixé au 4 septembre : quelques jours auparavant, on reçut à Vienne la nouvelle de la mort de don Carlos ('). Cet événement dérangeait les combinaisons de la cour impériale; mais il ne lui faisait que plus sentir l'importance de se concerter avec le roi d'Espagne pour l'établissement des archiduchesses Anne et Elisabeth. Maximilicn, d'ailleurs, avait d'autres et de très-graves questions à discuter avec son beau-frère. L'Allemagne entière était révoltée contre les actes arbitraires et les exécutions sanglantes dont le duc d'AIbe donnait le spectacle dans les Pays-Bas : les électeurs venaient de se réunir et de réclamer l'intervention de l'empereur, comme chef de la nation germanique , en faveur de ces malheureuses provinces; ils avaient misa sa disposition leurs fortunes, leurs vies, prêts à tout sacrifier pour la délivrance d'un pays aux intérêts duquel les liaient une commune origine et les transactions diplomatiques qui l'avaient incorporé à l'Empire ( 2 ). Sous peine de perdre toute popularité en Allemagne, il fallait que Maximilien donnât suite à ces remontrances.

I 1 ) « .... Alli 4° di queslo doveva partire per Spagna l'arciduca Carlo : perô si è ritardata la parti ta, et forse anderà nulla, per la nuova, che porto l'ultro hieri solamente un corriere, délia morte del principe di Spagna, la quale è s ta ta infinitamente sentita et pi an ta da molti, ma soprattutto dalT impératrice. Sua Maestà si è subito -ritirala due leghe discosto da quivi, dove dicesi che starà tre giorni... » (Lettre de l'envoyé de Savoie au duc Emmanuel-Philibert, écrite de Vienne, le 2 septembre 4568, aux Archives de cour et d'État, à Turin.)

(*) Correspondance de Philippe il sur les affaires des Pays-Bas, t. II, p. 38.

11 persistai donc dans la résolution d'envoyer l'archiduc Charles en Espagne. Ce prince se mit en route le 22 octobre, et arriva à Madrid le 10 décembre (') ; on ne voyageait pas vite en ce temps-là. Pendant qu'il était en chemin, l'empereur apprit la mort de la reine Elisabeth de Valois ( 2 ). La conclusion définitive du mariage de la princesse Anne avec Charles IX, et de la princesse Elisabeth avec don Sébastien, formait le point principal des instructions de l'archiduc ; Maximilien le chargea, dès ce moment, d'offrir au roi Philippe, pour lui-même, la main de l'aînée de ses filles ( 3 ). Rien ne s'accordant plus avec les désirs propres du roi ( 4 ),

( f ) Correspondance de Philippe II, etc., t. II, pp. 45, 66.

(') Elle était morte le 3 octobre.

( 5 ) Correspondance de Philippe II, etc., t. II, p. 68.

(*} Catherine de Médicis avait à peine été informée de la mort de sa fille qu'elle avait songé à offrir au roi d'Espagne son autre fille, la princesse Marguerite. Voici ce qu'elle écrivait, le 45 novembre, à l'ambassadeur Fourquevaulx, après lui avoir dit que, toute sa vie, elle ressentirait la perte de la reine Elisabeth : « Encore que je désire, comme mère, de « voir, s'il est possible, sa sœur au mesme lieu, si est-ce que cela ne « m'ostera la douleur que j'en ressens : mais, estant mère et obligée au « roy leur père comme je suis, je doibs chercher, non pour mon récon- « fort (car à tant de maux que j'ay la mort est le plus beau que je sçau- « rois avoir), mais pour le bien de ce royaume à qui j'ay tant d'obliga- « tions,etla conservation de la paix entre ces deux roys, tous les moyens o pour essayer d'y parvenir. » Le 23 novembre, elle revenait sur ce sujet : « Monsieur de Fourquevaulx, — lui disait-elle — vostre opinion u est bonne de dire qu'encore que le roy d'Espaigne veuille ma fille, qu'il « nous vouldra le faire trouver bon. Je ne me soucie de toutes leurs « mines, pourveu que je feusse asseurée qu'il l'espousatet ne nous tint, « comme Ton dit, longtemps le bec en l'eau. Je vous prie y user des « meilleurs moyens, et si dextrement qu'on ne puisse appercevoir que « rien ne vienne de nostre commandement : car les filles, faut quesoint « demandées par les hommes, et non les aller offrir, et principalement u de tel lieu. Mais vous pourrez soubs main traiter cecy avec des servi-

l'archiduc réussit aisément dans cette négociation, tandis qu'il échoua dans celle qui avait pour but de faire cesser l'oppression sous laquelle les Pays-Bas gémissaient ( ] ). Et ce fut ainsi (bizarre effet des caprices du sort!) que Philippe devint, pour la deuxième fois, le mari d'une femme qui avait été destinée à son fils.

« teurs en qui il se fie, et surtout vous faudrait tascher de gaigner l'un « ou l'autre de ces trois : le cardinal (d'Espinosa), le prince d'Evoli ou le « confesseur.... » Les intrigues de Catherine n'eurent pas de succès : les ministres de Philippe II avaient déjà exprimé unanimement l'avis qu'il donnât la préférence à une fille de l'empereur sur la sœur du roi de France, « parce qu'il paraissait que ces filles du roi Henri tardaient « beaucoup à avoir des enfants » [perché pare che queste figliole del re Enrico tardino molli anni a far proie). C'est l'archevêque de Rossano qui nous apprend cette particularité dans une lettre écrite au secrétaire d'État de Pie V, le 49 novembre (MS. X 472 de la Bibliothèque de Madrid, p. 944).

{*) Correspondance de Philippe II, etc., t. II, p. 68.

Don Carlos dans sa prison. — Surveillance et régime intérieur auxquels il est soumis. — Le roi le relègue au fond d'une tour. — Il donne les autres pièces de son appartement à Ruy Gomez, qu'il appelle à remplacer le duc de Feria, et à sa femme. — De nouveaux gentilshommes sont attachés au service du prisonnier. — Adieux touchants qu'il fait à don Rodrigo de Mendoza. — Le roi licencie sa maison et dispose de ses chevaux. — Désespoir de don Carlos ; il essaye de se fairo mourir d'inanition, et reste cinquante heures sans prendre d'aliment.

— Les médecins le croient perdu. — Assertion de Cabrera, que Philippe II vit et conforta son fils, réfutée par des témoignages irrécusables. — La nature est plus forte que don Carlos ; il mange, et sa santé devient meilleure qu'auparavant. — Règles minutieuses prescrites par le roi pour mieux assurer la garde de son fils. — Don Carlos, de plus en plus préoccupé du dessein de se détruire, avale un diamant qu'il portait au doigt; mais il le rend. — A l'approche de Pâques, il désire se confesser et recevoir la communion, que fray Diego de Chaves lui donne, après y avoir été autorisé. — Amendement qu'on remarque dans ses sentiments et dans ses paroles.

— Espoir, conçu par quelques personnes, d'une réconciliation du fils avec le père, et qui ne se réalise pas. — Explication que Philippe H donne à l'impératrice, sa sœur, des devoirs religieux accomplis par le prince, et qu'il transmet également au pape.— Résignation apparente de don Carlos ; il lit et écrit beaucoup. — Il en revient à Tidée de se détruire. — Examen des causes attribuées, dans la relation rédigée par ordre du roi, à la maladie et à la mort de son fils.

— Observation de M. de Castro ; autorités citées par lui sur l'usage de la glace au xvi« siècle. — Témoignages authentiques de la grande consommation de neige que don Carlos faisait avant sa réclusion. —

Paroles d'une personne du palais à l'ambassadeur de Venise. — Reproche qui peut être adressée Philippe IL — Comment il y répond d'avance dans les instructions transmises à ses ambassadeurs. — Maladie de don Carlos; ce qui la cause. — Il ne veut prendre aucun des remèdes qu'ordonnent les médecins. — État désespéré où il est réduit. — Il se confesse. — Il demande à voir son père, qui a la cruaulé de lui répondre par un refus. — Prétendue bénédiction que le roi aurait donnée à son fils. — Don Carlos dicte ses dernières volontés.

— 11 dispose de quelques joyaux et d'autres objets précieux qui lui appartiennent. — Sa dévotion à saint Jacques de Compostelle. — .Circonstances de sa mort : il pardonne à ceux qui l'ont fait enfermer. — Le roi ordonne que le soir môme son corps soit déposé au monastère de Saint- Dominique. — Détails sur cette cérémonie funèbre : ouverture du cercueil, qui est renouvelée deux fois depuis. — Retraite de Philippe à l'Escurial.— Obsèquesà Madrid et dans les États dépendants de la monarchie espagnole. — Funérailles à Rome et à Paris : démonstrations de Pie V et de Catherine de Médicis ; embarras des ambassadeurs de Philippe dans ces deux cours. — Douleur que Ja mort de don Carlos cause en Espagne.— Jugement de Cabrera sur ce prince.— Opinion de M. Lafuente. — Paroles de fray Diego deChaves au baron de Dietrichstein. — Expressions de Brantôme. — Accusations contre Philippe II auxquelles donné lieu la mort de don Carlos.

— Peu de cas qu'elles méritent. — Philippe cependant ne saurait être tenu pour tout à fait innocent de la mort de son fils.

Nous avons laissé don Carlos au moment où le roi venait de l'arrêter et de le placer sous la garde du duc de Feria, à qui Ruy Gomez, le prieur don Antonio de Tolède, Luis Quijada, le comte de Lerma et don Rodrigo de Mendoza devaient prêter leur concours.

La nuit qui suivit l'emprisonnement du prince, Feria, Lerma et Mendoza veillèrent dans sa chambre.

Les trois autres veillèrent la nuit suivante. Le roi leur adjoignit les majordomes de son fils, don Fadrique Enriquez de Guzman et don Juan de Velasco. Les surveillants furent ainsi au nombre de huit, qui se relevaient à tour de rôle, par deux, de six en six heures. Nul des serviteurs de don Carlos, à l'exception de ceux qui viennent d'être nommés, n'eut la permission d'approcher de la pièce qu'il occupait. La table était dressée par Lerma et Mendoza ; les majordomes allaient chercher les mets, qui étaient découpés avant qu'on les présentât au prince, afin qu'il n'eût pas besoin de couteau ('). Tous les gentilshommes qui étaient préposés à la garde de sa personne avaient soin, avant d'entrer chez lui, de quitter leur épée et leur poignard : ainsi l'avait ordonné le roi. Pendant huit jours, le fils du monarque de l'Europe qui attachait le plus d'importance à la pratique des devoirs religieux, se vit privé de l'office divin ( 2 ).

Le 25 janvier, le roi appela Ruy Gomez à remplacer le duc de Feria dans la direction du service de surveillance que la réclusion du prince rendait nécessaire. Le même jour, don Carlos fut prévenu qu'il allait changer de logement. 11 habitait, au palais ( 3 ) 1

( 1 ) L'archevêque de Rossano prétend môme qu'on ne loi donnait pas de fourchette : • Tutto trinciato, » — dit-il dans sa lettre du 4 février — « per non haverli a mandare cortello, forchetta o simil cosa. »

(*) Relation del ayuda de câmara. — Lettre de Leonardo de NobiH, du 25 janvier 4568. — Lettre de MarcantonioSauli, de la même date. — Lettre de Dietrichstein, du 24 janvier, dans Quellen, etc., p. 204.

( 8 ) Ce palais, qui avait été considérablement agrandi par Charles-Quint, fut dévoré par les flammes dans la nuit du 24 décembre 4734. Il est

dans un des entre-sols ; au bout de son appartement était une tour qui avait une seule issue et une fenêtre unique: ce fut cette tour qu'on lui assigna pour prison. La fenêtre fut grillée de manière à ne laisser pénétrer le jour que par en haut. Un grillage fut aussi placé devant le foyer de la cheminée, afin d'empêcher le prisonnier de se jeter dans le feu, s'il lui en prenait fantaisie ('). On pratiqua, dans la muraille, une ouverture, garnie d'un treillis en bois, au moyen de laquelle il pût assister à la messe, qui serait célébrée pour lui en une pièce voisine ( 2 ). Les autres chambres dont était formé l'appartement de don Carlos furent données à Ruy Gomez ; il s'y établit avec sa femme ( 3 ). A l'exception du comte de Lerma, aucun de ceux qui avaient été attachés à la maison du prince, pas même Luis Quijada, cet ancien compagnon de Charles-Quint au monastère dç Yuste ( 4 ), ne resta

assez singulier qu'on n'en possède de représentation ni de description bien exacte. Voy. Diccionario geogrâfico-estadistico-histérica de Espaiïa, par Màdoz, t. X, 4847, p. 759.

(') « Intendo cbe ban posto como uiia ferrata al foco délia sua caméra, acciô S. A. non possl accosta r si con tutta la persona ad esso. » (Lettre de Sigismondo CavalH, du 44 février 1568.)

(*} « .... Io una stanza assai luminosa con finestra ferrata euna cappella di fuori per la sua messa.... » (Lettre de Nobili, du 46 février 4568.)

( 5 ) Ruy Gomez n'habitait plus le palais depuis le mois d'août 4567 ; il l'avait quitté alors, à la suite de la perte d'une fille âgée de douze mois, et s'était établi dans une maison que Gonzalo Perez lui avait laissée par testament. (Lettre de Foorquevaulx à Catherine de Médicis, du 24 août 4567.)

(*) On crut que Quijada était tombé en disgrâce, pour son attachement à don Carlos. Cependant le roi le nomma, au mois de mai 4568, président du conseil royal des Indes. (Lettre de Tisnacq à Viglius, du M mai 4568.)

employé auprès de lui : le. roi supposait-il, comme le donne à entendre un historien, qu'il y en eût, parmi eux, qui avaient été initiés aux projets de son fils, ou qui lui étaient trop dévoués ( ! )? Indépendamment du comte de Lerma, cinq gentilshommes furent mis sous les ordres de Ruy Gomez pour la garde et le service du prince : c'était don Juan deBorja, frère du duc de Gandia, don Rodrigo de Benavides, frère du comte de Santistevan, don Gonzalo Chacon, frère du comte de la Puebla de Montalvan, don Juan de Mendoza et don Francisco Manrique ( 2 ).

Quand Ruy Gomez, par le commandement du roi.

donna connaissance de ces dispositions à don Carlos, le malheureux prince lui dit ces seules paroles : « Et « don Rodrigo de Mendoza, mon ami, Sa Majesté me « le retire aussi? » — « Oui, monseigneur, » répondit Ruy Gomez. Don Carlos fit venir Mendoza, et l'ayant pris dans ses bras : « Don Rodrigo, lui dit-il, je « regrette de ne vous avoir pas témoigné, par des « actes, l'affection que je vous porte et que j'aurai « toujours pour vous. Plaise à Dieu que je sois un

(*) • Se le apartaron algunos de los criados que mas fam.il iarmen le le servian, que ântes eran instrumenta para aguzarle en sus desseos y apétitos, que para apartarle dellos. » (H errera, Historia gênerai delmundo, t. 1, liv. X, chap. II.)

(*) Lettre de Nobili, du 25 janvier 4568. — Lettre italienne écrite de Madrid, le 26 janvier. — Lettre de Cavalli, du 27 janvier. — Lettre de Tisnacq à Viglius, du 34 janvier. — Lettre de l'archevêque de Rossauo, du 4 février. — Lettre d'Hopperos à Viglius, du 7 février, dans Joach. Hopperi ad Viglium Epistolae, p. 458. — Aviso d'un Italiano plâtico y familiar de Ruy Gomez. — Ragguaglio délia prigionia del principe don Carlos..

« jour en situation de pouvoir vous en donner des « marques! » Alors, les yeux remplis de larmes, il l'étreignit de façon qu'on eut beaucoup de peine à l'en séparer. Il n'y avait que peu de mois que don Rodrigo deMendoza était attaché à sa personne; mais il avait reconnu dans ce jeune gentilhomme de la noblesse d'âme, de la courtoisie, une intelligence élevée, et il avait conçu une vive estime pour lui (*).

Dans le même temps qu'il reléguait son fils en une tour du palais, Philippe H licenciait sa maison, et disposait des chevaux de son écurie ( 2 ). Une partie de ses officiers, les gentilshommes de la bouche notamment, ainsi que Martin de Gaztelû, son secrétaire, passèrent au service du roi (*).

Ces mesures ne pouvaient guère laisser de doute à don Carlos sur le sort qui lui était réservé. L'infortuné jeune homme s'abandonna au désespoir, et résolut de mourir, disant qu'un prince outragé et déshonoré ne devait plus vivre ( 4 ), Comme il n'avait point d'armes,

(') Aviso d'un Italiano plâtica, etc.

(*) « S. M a licencié jà comme toute sa maison : dont beaucoup auront aussy ceste particulière cause de regret. * (Lettre "de Tisnacq à Viglius, du 34 janvier 4568.)

(*) Lettres de Nobili, des 25 et 27 janvier 4568. — Lettre de Marcantonio Sauli, du 25 janvier. — Lettres de Gavai li, des 27 janvier et 44 février. — Lettre de Tisnacq, du 34 janvier. — Lettre de l'archevêque de Rossa no, du 4 février. — Lettre de Fourquevaulx, du 5 février.

(*) « .... Délibéré di voler morire, con dir che un principe affrontato et vergognato non doveva più viver.... » (Lettre de Cavalli, du 24 juillet 4568, dans V Appendice C.) — Nobili, dans sa dépêche du 25 janvier, parle, sur des oui-dire, de messages envoyés par don Carlos à son père : « Né s'è visto altri motivi senon qualche imbasciata che ha mandata a a suo podre, che non si sa, ma dicesi che non sono anco digne di con-

ni aucun instrument à l'aide duquel il eût le moyen de se donner la mort, il essaya de se faire périr d'inanition ( ! ). Bientôt il devint d'une maigreur effrayante; ses yeux s'enfoncèrent dans leurs orbites; il ne dormait plus ( 2 ). Dans les derniers jours de février, il resta cinquante heures sans vouloir prendre aucune sorte d'aliments. Il fut réduit par là à un état de consomption tel que les médecins crurent sa dernière heure venue ( 3 ).

Si Ton s'en rapportait à Cabrera, Philippe H, en ce moment, serait allé voir et conforter son fils ( 4 ). Le bruit de cette visite fut en effet répandu à la cour, et plusieurs des ambassadeurs étrangers s'en rendirent l'écho dans les dépêches qu'ils adressaient à leurs

« siderazione. » Nulle part ailleurs nous n'avons trouvé d'indices de pareilles démarches, qui semblent peu d'accord avec le caractère de don Carlos.

(') « .... Non bavendo arme ne modo cou che si potesse atnazzare, si risolse di farlo per via di famé.... » (Lettre de Cavalli, du 24 juillet.)

(*) Lettre de Fourquevaulx à Catherine de Médicis, du 48 février 4568.

( 8 ) « .... Mercoledi sera, a mezza notte, S. M. l'andô a vedere, dopo esser egli stato cinquanta ore senza voler mangiare, talchè i medici ne dubitavano. » (Lettre de Nobili, du 2 mars 4568.) — Cavalli écrit aussi le 2 mars : « Il principe di Spagna, .. . vedendo la cosa andar « alla lunga con la solita strettezza, si ha posto in gran disperatione, et «< spesso entra in humor di non voler mangiar, et è stato tal volta doi « giorni senza pigliar cibo. » — Et Fourquevaulx, le 9 mars : « Le « prince s'est trouvé mal quelques jours, sans vouloir manger ne rien m prendre, jusques à tant que son père, comme Ton dict, Test allé visi- « ter un matin, deux heures devant jour. » — Cabrera dit que don Carlos fut trois jours sans manger : « Desanimado como dexado de la « espéra n ça de liberlad, estuvo très dias tan sin corner, con profunda « melancolïa, que ya câsi le ténia la mitad de la muerte. » (Felipe 11, liv.VHI, chap.V,p. 496.)

(*) «.... Le visité y conforté el rey. » (Ibid.)

gouvernements (') Je souhaiterais, pour Philippe H, que l'histoire pût la confirmer. Malheureusement, la vérité me force ici encore de redresser Cabrera. D'après un témoignage qui ne saurait être suspect, celui de l'ambassadeur de Venise, Philippe ne visita point son fils; il ne souffrit même pas qu'on lui portât des consolations, et, lorsqu'on lui annonça que don Carlos se refusait obstinément à manger, il répondit : « Il mangera bien, quand la faim le « pressera ( 2 ). » Les mêmes diplomates qui d'abord avaient fait mention de la visite du roi, revinrent, dans des dépêches postérieures, sur ce qu'ils en avaient dit, soit pour n'en parler plus qu'en des termes dubitatifs ( 3 ), soit pour déclarer explicitement qu'elle n'avait pas eu lieu ( 4 ).

(') Voy, les extraits des lettres de Nobili et de Fourquevaulx, cités à la note 3 de la page 585. — Marcaotonio Sauli écrivait, de son côté, le 7 mars, au sénat de Gênes : « Intendoche, li passati giorni, il principe « hebbe un poco di maie, et che il re lo visita. »

l 1 ) « Con tutto ciô il re non ha voluto che se faci niuna diraostrazione « per consolarlo, ne pâtisse che alcun lo visiti fuorchè li ordioarj ; et « quando li è detto che non vol mangiar, non dice altro senon che man- « giarà quando haverà famé.... » (Lettre de Gavai li, du 2 mars 1568.)

(*) Dans un duplicata de sa lettre du 7 mars, expédié le 10, Sauli ajouta de sa main les mots suivants au passage que nous avons cité dans la note 4 ci-dessus : « Ma non l'ho poi veriflcato. » — Nobili écrivit, le 30 mars, à Côme de Médicis : « Scrissi altra volta a V. E. che S. M. « era stata da lui, e me l'aveva detto uomo digno di fede; ma io non ne « ho avuto poi riscontro taie che io lo possa accertare. »

(*) « Il fut brait que le roy son père l'avoit esté visiter un bon matin. J'ai sceu depuis le contraire, et qu'il ne passa plus avant que la chambre de Ru y Gomès : car de là il pouvoit ouyr clairement et croy que veoir aussi ledict prince. » (Lettre de Fourquevaulx, du 26 mars, à Charles IX.)

La nalure vainquit don Carlos, et la faim fut plus forte que sa résolution : il mangea ( l ). 11 arriva alors que sa santé devint meilleure qu'elle ne l'était auparavant: car, comme il avait le corps plein d'humeurs, par suite des désordres de bouche auxquels il se livrait d'habitude, cette abstinence prolongée qu'il venait de s'imposer produisit sur son organisme des effets salutaires ( 2 ).

Les prévisions du roi se trouvaient ainsi réalisées. Pour montrer, d'une manière plus manifeste encore, qu'il était peu touché du désespoir de son fils, il fit, le 2 mars, un règlement destiné à assurer mieux la garde du prince, en déterminant avec précision et minutieusement les devoirs de ceux qui y étaient préposés; ils n'avaient eu jusque-là que des instructions verbales. Ce règlement portait ( 3 ) :

Que Ruy Gomez aurait grand soin de tout ce qui concernait le service du prince, sa table, ses vêtements, la propreté de sa chambre ;

Que lui et les gentilshommes placés sous ses ordres traiteraient le prince avec le respect qui lui était dû ;

Que le prince ne pourrait sortir de sa chambre, dont

H « .... Finalmente, astretto dalla famé, si pose a mangiar.... » (Lettre de Cavalli, du 24 juillet.)

(*) « .... Si avide cbe quesla grande inedia li baveva giovato, perché iiavendo lui un corpo pieu di humori grossi per li molli disordioi cbe face va, con la dieta si venero a consumar e risolvere.... » [Ibid.) — « Ledict prince se porte bien de santé, mais très-malade de contentement.... » (Lettre de Fourquevaulx, du 26 mars.)

(*) Dans Tédition française de Y Histoire de l'inquisition, de Llorente, t. III, pp. 463 et suiv., on trouve une traduction de ce règlement, mais elle est faite avec une grande négligence.

la porte serait, le jour et la nuit, entre-bâillée et non fermée ;

Qu'aucun autre que les six gentilshommes désignés, le 23 janvier, pour le garder et le servir, n'entrerait dans sa chambre, sans la permission expresse du roi, à l'exception du médecin et du barbier, quand on les appellerait, ainsi que du montero chargé du service subalterne ;

Que le comte de Lerma, ou, à son défaut, un autre desdits gentilshommes, dormirait dans la chambre du prince; qu'ils veilleraient à tour de rôle; que tous seraient présents jusqu'à l'heure Ju coucher, afin que, si l'un d'eux était envoyé quelque part, les autres demeurassent ;

Que les ordres du prince seraient exécutés, mais quïl ne pourrait recevoir ni donner de message hors de sa chambre sans l'autorisation du roi; qu'il ne pourrait non plus faire de demande étrangère au service de sa personne; que, dans le cas où il voudrait parler de son affaire, on ne lui répondrait point, parce que cela serait inutile et pourrait nuire (*), comme le lui feraient observer Ruy Gomez etlesdits gentilshommes, quand il entamerait un pareil sujet ;

Que les paroles qui se prononceraient dans sa chambre devraient être entendues de tous les présents ; qu'on ne pourrait rapporter au dehors rien de ce qu'il ferait ou dirait sans la permission ou l'ordre du

(') • .... Escusando particularmente las (prâlicas) de su negocio i causa en que do se avrà de responder à lo que quisiere saber, porque no séria de efeto i podria danar.... •

roi ; que lesdits gentilshommes agiraient en cela avec beaucoup de circonspection et de prudence, sous la foi du serment qu'ils avaient prêté ; que, si quelqu'un d'eux contrevenait à celte règle, les autres, dès qu'ils en seraient instruits, seraient tenus de le dénoncer;

Qu'ils ne porteraient ni épéeni d'autres armes;

Que la messe serait dite pour le prince, dans l'oratoire joignant à sa chambre, par les chapelains désignés à cet effet; qu'il l'entendrait de sa chambre même, au moyen de l'ouverture qui y avait été pratiquée, et en présence de deux desdits gentilshommes au moins ;

Qu'on lui donnerait les Heures, Bréviaires, Rosaires, qu'il désirerait avoir pour prier, ainsi que les livres de dévotion et de bonne doctrine, mais non d'autres, qu'il voudrait lire ou se faire lire;

Que les mets destinés à sa table, apportés jusqu'à la première salle par les monteros qui avaient été mis à la disposition de Ruy Gomez, lui seraient servis par lesdits gentilshommes, et qu'un montero attendrait en la seconde salle, afin de reprendre les plats ;

Que lesdits gentilshommes auraient chacun, pour leur service personnel, un seul domestique, qui devrait être digne de toute confiance.

- Plusieurs autres articles concernaient les devoirs spéciaux des monteros et des hallebardiers.

Tout ce qui n'était pas prévu dans ce règlement était laissé à la disposition du prince d'Eboli, dont les ordres devaient être exécutés comme ceux du roi lui-même.

L'acte contenant les instructions que nous venons de faire connaître fut lu par le secrétaire Hoyos aux gentilshommes et aux monteros attachés à la garde de don Carlos : tous jurèrent de s'y conformer ponctuellement (*).

Don Carlos, cependant, n'avait pas renoncé au dessein de mettre fin à ses jours; il en était, au contraire, déplus en plus préoccupé. Il avait entendu dire que le diamant introduit dans l'estomac était un poison mortel ( 2 ) : sans réfléchir que, pour qu'il produisît cet effet, il fallait au moins qu'il fût résolu en poudre, il avala un anneau qu'il portait au doigt, et dans lequel un gros diamant en table était enchâssé. L'anneau lui sortit du corps quelques jours après, sans lui avoir occasionné aucune lésion intérieure ni aucune souffrance ( 3 ).

(*) Cabrera, Felipe II, liy. VII, chap. XXII, p. 476.

(*) Cette opinioo avait cours, en effet, au xvi« siècle; mais elle ne paraît pas avoir jamais été admise par la science. Voy. Van Helmont, Orlus medicinae, et Pauli Zacchiae Qttaestiones médico-légales.

( s ) « .... Havendo sentito a âir cbe il diamante mangiato amazzava l'uomo, ne ingioti uno che portava in dito legato in annello ; ma per esser cosa soda, et non in polvere, in due giorni Ii uscl del corpo senza nocerli in parte alcuna.... » (Lettre de Sigismondo Cavalli, du 24 juillet 4568.) — Fourquevaulx, dans une lettre du 26 mars à Charles IX, parle aussi du diamant avalé par don Carlos ; mais, moins bien informé que Cavalli, il en parle comme d'une des extravagances qui étaient habituelles au prince, et prétend qu'il garda le diamant dans le corps durant dix-sept jours, ce qui n'est certes pas vraisemblable. Voici comment il s'exprime : « Au regard du prince d'Espaigne,.... il luy eschappe tous « les jours de faire quelque folie. 11 tenoit naguères et avoit mis en sa & bouche un sien gros diamant en table qu'il porte en l'un de ses doigts, « et, sans qu'il s'en prlnt garde, il avala. ledict anneau comme une a piilule ; puis a esté un nombre de jours à le chercher et songer ce

Ceci se passait peu de temps avant la solennité de Pâques (*). Don Carlos, que le roi et ses ministres accusaient demanquer de raison, et dont quelques personnes suspectaient la foi, donna, à l'approche de cette grande fête, un démenti éclatant aux uns et aux autres ( 2 ): il fit appeler fray Diego de Chaves, lui témoigna spontanément l'intention de se confesser, et il accomplit cet acte religieux avec les marques de contrition et de repentir les plus édifiantes ( 3 ) ; il se disposa ensuite,

« qu'il en pou voit avoir fait. Finalement on ci deviné ce qui esloit, « pour ce que, une fois, il y a trois ou quatre ans, il engloutit, par « mesme inadvertance, une perle de la grosseur du poulce; et è force « de médecines, il a rendu le diamant au xvn« jour après qu'il l'a voit « avalé. »

( l ) Pâques tomba, en 4568, le 18 avril.

(*) C'est l'observation que fait Dietricbstein, dans une lettre du 22 avril 4568 àMaximilien II. {Quellen, etc., p. 213.)

( s ) Dans sa lettre citée à la note précédente, Dietrichstein dit que le prince s'est confessé pendant le temps pascal, et qu'il a reçu, le 24, en grande dévotion, le saint sacrement. — L'archevêque de Rossano écrit, le 4« mai, que don Carlos s'est confessé le mercredi saint, et a reçu le saint sacrement la semaine suivante, après une nouvelle confession. — Cavalli, le 7 mai, mande au doge que le prince s'est confessé et a communié. — On verra, plus bas, la lettre de Fourquevaulx du 8 mai. — Nobili et Sauli ne parlent point de ce fait, du moins dans les lettres que nous avons d'eux. — Cavalli ajoute que don Carlos fit demander pardon à son père; que, selon ce qu'il a appris, le roi lui pardonna, et lui fit savoir que, s'il désirait avoir plus d'espace dans sa prison, on le lui donnerait : sur quoi le prince répondit que, comme prison, la chambre qu'il occupait lui était plus que suffisante, mais que, s'il devait être libre, toute l'Espagne ne lui suffirait pas : « Il principe di Spagna richiese di « volersi confessar et communicar, il che li fù permesso ; et cosi S. A. « l'esegu), facendo chieder perdon al padre di ogni offesa. Intendo che « S. M. lobenedl et li concesse il perdono, con farli sapere che, deside- « rando di esser allargato, li daria comodità di più stantie : al che ris- « pose il principe, che per prigione li bastava assai quella che havea, ma

par plusieurs jours de jeûne et d'abstinence, à recevoir le corps de Jésus-Christ. Lorsqu'il s'y crut dignement préparé, il requit son confesseur de l'admettre à la communion. Fray Diego de Chaves avait demandé sur ce point les ordres du roi, qu'il attendait encore : il pria le prince d'avoir un peu de patience. Don Carlos, à ces mots, se figura qu'on avait quelque raison de lui refuser les sacrements ; il se mit à pleurer et à gémir. Fray Diego, pour gagner du temps, lui objecta qu'il manquait de différents objets nécessaires à l'ornement de la chapelle ; qu'il les avait réclamés et ne tarderait pas à les avoir : mais don Carlos répliqua que, si c'était là le seul motif, ce ne devait pas être un obstacle; qu'il suffirait d'en agir avec lui comme avec le plus simple particulier. Sur ces entrefaites, fray Diego de Chaves reçut l'autorisation du roi. Don Carlos communia le 21 avril, après une nouvelle confession, en présence de Ruy Gomez, de don Juan de Borja, qui servit la messe, et de don Gonzalo Chacon. Comme fray Diego l'engageait à passer dans la petite pièce qui avait été convertie en oratoire, il s'y refusa, disant qu'il ne sortirait point de la tour où il était enfermé sans l'exprès consentement de son père, et que la sainte hostie pouvait lui être donnée entre les barreaux du treillis par lequel il assistait à l'office divin. La chose

« che per libertà mancho questi regni sariano bas tan ti. » Ce qui nous fait douter de l'exactitude de ces renseignements donnés par Cavalli, c'est qu'ils ne sont confirmés ni par Dietrichstein, ni par le nonce, ni par Fourquevaulx, qui entre pourtant dans beaucoup de détails, et parait les avoir puisés à une bonne source.

s'effectua ainsi. Fray Diego loua beaucoup les scrupules montrés en cette occasion par le prince (').

(') Tout ce que nous rapportons 'ici est tiré d'une dépêche adressée par Fourquevaulx à Charles IX, le 8 mai 1568. Nous croyons cette pièce assez importante pour en donner le texte môme :

« .... Le prince d'Espaigue se porte bien de sa personne ; je suis adverti qu'il s'est tout sanctifié ceste semaine saine te, tellement que ses amis disent que Dieu y a mise sa main : car depuis s'est re confessé en caresme jusques au jour de Pasques, et qu'il pensoit recevoir le corps de Nostre- Seigneur, il a faict le devoir de bon chrestien par abstinences, s'estant réconcillié quatre fois avec grande contrition et repentance; et, après qu'il luy sembla de s'estre dignement préparé, il requist la communion à son confesseur, qui dilaya deux jours à la luy donner, attendant certaines demandes et responses qu'il eust cependant du roy catholique, qui estoit à l'Escurial ; et au bout de cella, estant advis audict prince qu'on laissoit de luy donner le sainct sacrement pour aucuns notables respects, il commença de s'affliger et contrister avec pleurs et gémissements. Ce que voyant le confesseur, et de quel ressentiment il prenoit ladicte dilation, il prinst excuse que c'estoit à faulte qu'il n'avoit les appareils nécessaires pour parer la chapelle, et aultres choses requises à cest effet; à cella le prince lui dict que, s'il ne laissoit à le communier pour aultre raison, qu'il n'y avoit lieu de laisser pour cella, car suffirait de le traicter comme il fairoit à un particulier. Et ainsi se feit, car ledict confesseur se rêves tit et chanta la messe; et sur le poinct de la communion, il vouloit que le prince sortit de la chambre où il est arresté, et qu'il entrast en une petite salle où il disoit la messe : ce qu'il ne voulut faire, disant qu'il ne sortiroit de sa chambre sans l'exprez congé de son père, mais qu'il le pourroit communier par les barres et treillis de bois qui sont entre ladicte ebambre et la salle où est la chapelle : ce qui fut faict par ledict confesseur, qui loua grandement que le prince n'eust voulu passer les limites que le roy son père luy a mis. A cest acte furent présents Ruy Gomès, don Jehan de Berge, qui ayda à dire la messe, et don Gonçallo Chaquon. Duquel acte, et qu'il est devenu doulx et humain contre sa coustume, s'en faict grand' fesle par ceux qui désireroient sa liberté, mesmement par ses serviteurs domestiques, prenant argument là-dessus que ledict prince n'a pas la faute de jugement et discrétion que le roy son père et aultres prétendent, car s'il n 'estoit capable de bonne raison, on ne luy eust pas administré le sainct sacrement . par quoy ils espèrent que, parmi celte détention qui luy sert de

L'influence de la religion, les conseils et les exhortations de son confesseur, avaient fait de don Carlos un tout autre homme : il était devenu doux et humain; on n'entendait plus sortir de sa bouche des paroles de haine et de mépris contre le roi ( 1 ). Dans ces circonstances, une réconciliation entre le père et le fils paraissait possible autant que désirable. Il y avait des gens qui s'en flattaient : ils trouvaient la détention subie par le prince depuis trois mois, une correction et une peine suffisante des fautes qu'il avait commises, des torts qu'il avait eus ( 2 ).

pénitence et d'amendement, qu'il plaira à sondict père le délivrer et recevoir en grâce devant qu'il passe guères de temps.

« Nonobstant toutes ces allégations, j'ay apprins d'un seigneur qui sçait tout ce qui a passé, et plus des affaires dudict prince que ceulx qui en devisent, qu'en ce qui touche la communion, il a esté ad visé par les théologiens qu'il le failloit faire ainsy, pour oster l'opinion à beaucoup de gents, nomméement aux sacfamentaires, qui publient que ledict prince est de leur secte (ce qu'il n'est, ains les hait mortellement), et ont dict iceulx théologiens que aux personnes travaillées de l'entendement, qui retournent par intervalles en quelque jugement et cognoissance de raison, leur peult estre donné le sainct sacrement lors dudict intervalle, comme il a esté administré audict prince ; mais, en effect, il n'y a en luy aulcun espoir qu'il soyt jamais sage ne digne de succéder, car son entendement empire tous les jours, et, par conséquent, n'y a lieu d'attendre sa liberté.... »

(') Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 8 mai. — L'archevêque de Rossano écrit, le 4" mai : « Dicono che si sia raoito ben ridotto a « supportare in patienza questa ritenzione. * — Fourquevaulx avait écrit le 26 mars : « .... Il ne se peult tenir de dire et de faire des folies « et de mal parler, lesquelles choses l'accusent de mal sage et d'ennemy « du roy son père. » — Et Nobili, le 30 mars : « Cou tutto ciô, si sa « ch'egli sta molto duro e superbo. »

(*) Lettre de Fourquevaulx, du 8 mai, insérée plus haut— Hopperus mandait à Viglius, le 85 avril : « Quod Dennetierus fortasse recensebit • de principis nostri rébus paulo melioribus, quotidie confirmatur;

Mais Philippe II était implacable* 11 avait bien voulu, sur Ta vis de ses théologiens, consentira ce que la communion fut donnée à son fils ; par là on imposait silence aux ennemis de l'Eglise qui, dans ses royaumes et à l'étranger, cherchaient à faire croire que le prince était imbu des nouvelles doctrines religieuses ( l ) : il n'entendait, pour le surplus, modifier en Tien ses résolutions précédentes. Afin que, à la cour de Vfenne, on ne déduisit point de cet acte des conséquences trop favorables à don Carlos, il écrivit à l'impératrice sa sœur que, si le prince avait été admis à la communion, ce n'était pas qu'on eût reconnu en lui les dispositions d'esprit et de cœur qu'un sacre*ment aussi élevé exigeait, c'était parce que son confesseur, à qui l'on s'en était remis, l'avait jugé ainsi convenir ( 2 ). « Comme quelques-uns, ajoutait-il, ont « voulu inférer et tirer argument de là qu'il n'y a pas « défaut de jugement dans la personne du prince, .« j'ai cru devoir faire connaître à Votre Altesse la « manière dont les choses se sont passées, et le motif « qui m'a déterminé, afin qu'elle en soit instruite et « en puisse instruire l'empereur. Vos Altesses consi-

« nec desunt qui sperent brevi fore ut libère* ur, vel certe laxius « habeatur : quod posterius sa lis mihi fit verisimile.... * (ffopperi Epistolae ad Viglium, p. 472.)

(') Lettre de Fourquevaulx, du 8 mai, ci-dessus citée.

(') « .... No embargante que ni yo ni las personas que asisten al principe estàbamos muy satisfecbos de que en él huviese disposition para ello, paresciendo â su confesor que era mas pio y sano consejo administrârselos, se le remitiô, y asi se leadmimstraron.... * (Lettre du 49 mai 4668, citée pp. 670 et 574 .)

« déreront que c'est là une question de temps ; qu'il « ya des moments où l'esprit est plus sain que dans « d'autres, et que les imperfections de ce genre doivent « être envisagées d'une manière toute différente relaie tivement à ce qui touche le gouvernement et les « actions publiques, ou au point de vue des actes « personnels et de la vie privée : car il peut très-bien « se faire qu'on soit entièrement incapable des prête mi ers, et que dans les autres on se conduise d'une « manière passable et toi érable. Vos Altesses com- « prendront donc que cet acte particulier n'est pas en « opposition avec le défaut d'entendement que, pour « mes péchés, Dieu a permis qu'il y ait en mon u fils ('). » Philippe transmit des explications semblables à son ambassadeur à Rome, en le chargeant de les communiquer au saint-père, si Pie V, qui serait indubitablement informé par son nonce de ce qui venait* d'arriver, croyait devoir l'en entretenir : son intention était, du reste, que don Juan de Zûniga

(') « Porque algunos ban querido inferir y hacer argumente* desto, que en la persona del principe no hay defecto en el juicio, .... be querido advertirâ V. À. de como esto ba pasado, ydel fin que en ello se ha tenido, para que lo sepa y pueda decir al emperador, y que j un ta mente consideren VV. AA. que esta es materia que tiene tiempos, en aigu nos de losquales bay mas serenidad que en otros, y que asimismo es diferente cosa el tratar destos defectos en respecte» de lo que toca al govierno y acciones pûblicas, 6 en quanto â los aclos y cosas personales y de la vida particular : que puede muy bien estar que para lo uno sea uno enteramento defectuoso, y en lo otro se pueda pasar y permitir, segun que VV. AA. lo podrân bien juzgar, y de lo dicho, que no contradice este acto particular al defecto de entendimiento que, por mis peccados, ba

permitido Nuestro Senor que huviese en mi hijo » (Lettre du 49 mai

gardât le silence sur ce sujet avec toute autre personne ('). Dans le moment même où don Carlos annonçait, par sa conduite, un retour à de meilleurs sentiments et à des idées plus raisonnables, le roi acheva de licencier sa maison, et donna le reste de ses chevaux. Don Juan d'Autriche et les deux archiflucs Rodolphe et Ernest eurent part à la distribution de ceux-ci ( 2 ). Leonardo de Nobili, dans une de ses dépêches à Corne de Médicis, raconte que don Carlos se faisait lire les ordonnances et les lois d'Espagne , à l'intelligence desquelles il s'appliquait avec ardeur ; il ajoute que don Carlos écrivait beaucoup de sa main, mais qu'il déchirait aussitôt ce qu'il avait écrit ( 3 ). C'était dans les jours qui suivirent ceux où, grâce à la religion, quelque calme, quelque consolation était entré dans l'âme du malheureux prince : il semblait résigné alors à attendre patiemment ce qui serait décidé de son

(') Lettre du 43 mai 4568. (Arch. de Simancas, Estado, leg. 906.) (*) Fourquevaulx écrivait, le 6 avril, que le roi « estoit après pour « casser et rompre à plat toute la maison du prince.. » — Cavalli, le 43 avril : « Si .fini ultimamente di licentiar tutti li creati et famiglia del « principe; et li suoi cavalli, parte sono stati posti Délia stalla del re, • et aletini denati alli principi di Bohemia et a don Gioanoe, et ne sono « tochi an cor doi belli a queid'Urbino. » — Tisnacq, le 24 avril : « S. M. entent licencier aussy toute la reste de sa maison, et se sont « distribuez les chevaulx qu'il avoit en son escuyerye. » — Enfin Marcantonio Sauli, le 30 avril : « A tutti pare mal segno per lui, se sarà « licentiata tut ta la sua famiglia, corne si dice, et l'baver S. M. donati « quasi tutti i cavalli del detto principe, et il resto ritirato nella sua « stalla propria. »

( 8 ) « .... Ha domandato cbe gli siano letti gli statuti e le leggi di Spagna, ne* quali spende molto studio. Scrive assai di sua mano, e subito scritto straccia. » (Lettre du 8 juin 1568.)

sort. Mais cette patience, cette résignation, fut de courte durée. Don Carlos voyait sa détention se prolonger, sans que rien lui fit concevoir l'espérance qu'elle dût avoir un terme : les pressentiments sinistres qu'il avait eus dès le principe renaissaient avec plus de force en son esprit. Sa situation lui apparaissant dans tout ce qu'elle avait d'humiliant et d'affreux, il en revint à l'idée de se détruire, n'importe par quels moyens qui seraient en son pouvoir. Il avait essayé de mourir d'inanition; la nature avait trahi sa volonté : il pensa qu'il atteindrait mieux son but en mangeant avec excès, et, comme cela était plus conforme à ses penchants, il y réussit (').

Dans la relation , que Philippe II envoya à ses royaumes et aux cours étrangères , de la maladie et de la mort de son fils, elles sont attribuées aux causes suivantes : sous prétexte de la chaleur de l'été, le prince allait continuellement, presque nu et sans chaussure, dans la pièce où il habitait, après qu'elle avait été fortement arrosée; il dormait quelquefois la fenêtre ouverte et n'ayant rien sur le corps; il buvait, le matin à jeun et la nuit, de grandes quantités d'eau glacée; souvent même, il mettait de la glace dans son lit ; il mangeait avec excès des fruits et d'autres choses pernicieuses à sa santé ; enfin, pen-

(') « .... Non riuscendo questo (la tentative de don Carlos de s'empoisonner en avalant un diamant), entré in humor di morir con mangiar roollo : questa esseudo strada più facile et propria, secondo la inclination délia sua natura, li è riuscita.... » (Lettre de Cavalii, du 24 juillet 4568.)

dant onze jours consécutifs, il n'avait voulu prendre que de l'eau froide, sans aucune espèce d'aliments ('). M. de Castro s'est attaché à expliquer la consommation immodérée que, selon les récits officiels, don Carlos faisait d'eau glacée et de glace. Il cite des autorités médicales du xvi* siècle qui recommandaient l'usage de l'eau glacée aux personnes de complexion colérique et à celles qui souffraient de fièvres chaudes ou d'inflammations ; il s'appuie aussi sur ce passage d'un ljvre publié, un an à peine après là mort de don Carlos, par un professeur de la faculté de Séville : « L'usage de la glace s'est tant répandu, que nous « nous en servons non-seulement pour rafraîchir les « boissons, mais encore pour refroidir nos draps de « lit. Je ne vois pas d'inconvénient, l'été, quand les « chaleurs occasionnent de grandes transpirations, à « promener dans le lit une bassinoire avec un mor- « ceau de glace, vu que, préparé de la sorte, le lit « procure un sommeil paisible ( 2 ). »

(') Relation de la enfermedad y fallescimiento del principe nuestro setter, etc., dans la Coleccion de documentes inédites, etc., t. XXVI I, p 38. — Lettre du secrétaire d'État Erasso, du 28 juillet 4568, aux corrégidors et aux audiences royales, dans Y Appendice G.

(*} « Ha crecido tanto el uso de la nieve que no solo en la bevida usamos délia, mas aun para enfriar las sâbanas ; ni ternia por inconveniente, en tiempo de estio, quando las grandes calores resuelven la gente con muebo sudor, que se dé una vuelta a la ctfma con un calentador, el quai tenga un pedazo de nieve, porque de prepararse de aquesta manera à la cama se sigue que su dueno duerma placidamente. • Ce passage est extrait d'un Tractado de la nieve y del uso délia, par Francisco Franco, imprimée Séville, chez Alonsode la Barrera, en 4569. Voy. Histeriade tes prolestantes espanoles, p. 370.

II nous serait aise d'ajouter aux autorités qu'invoque M. de Castro; nous pourrions, de plus, à l'aide des comptes qui sont conservés aux Archives de Simancas et de la correspondance du baron deDietrichstein avec l'empereur* Maximilien II, prouver que, longtemps avant sa réclusion, don Carlos avait l'habitude de consommer des quantités considérables de neige Q. Mais cette démonstration ne nous paraît pas nécessaire, car personne n'est sans doute disposé à admettre, comme l'expression de la vérité pure, la relation émanée de la chancellerie de Philippe IL. Ce roi, on ne l'a pas oublié, avait pris des précautions inouïes afin que rien ne transpirât de ce qui se passerait dans la prison de son fils : les gardiens de don Carlos étaient avertis que la moindre indiscrétion les exposerait à encourir la disgrâce du maître, et même à être traités en criminels de lèse-majesté. Philippe était ainsi , ou du moins il pensait l'être , bien assuré que les récits qu'il lui plairait de divulguer de la maladie et de la mort du prince ne trouveraient pas de contradicteur ; or, il avait trop d'intérêt à ce qu'on

(') Dans les listes jointes à une cédule de Philippe II, du U mai 4564, qui ordonne le payement des dépenses de la maison de don Carlos pour les quatre premiers mois de cetle année, on lit : « A Rodrigo Alonso « (sommelier), por la nieve que se trnjo para servicio de Su Alteza, desde « principio de henero hasta 2i de marzo, 6,086 maravedis. » (Contadurias générales, J» época, leg. -1031.) — Dietrichstein écrit, le 22 octobre 1565, à l'empereur : o Le prince ne boit que de l'eau ; mais il veut « qu'elle soit passée à travers la neige et refroidie dans la neige, et « encore la trouve- t-il à peine assez froide » : Trinktnurwasser,das mues man ime durchden schne seihen und in schnc khuelen; isl ime denoh feaumb kaltgenueg. (Quellen, etc., p. 4o0.)

crut aux excès et aux désordres de son fils, pour ne point les exagérer, s'il ne les inventait pas. 11 atteignait par là un double but : il donnait une couleur naturelle à la fin prématurée du jeune prince, et il justifiait sa détention.

Ce n'est pas que nous prétendions que don Carlos n'ait fait aucune extravagance. Dans la position horrible où il se voyait réduit, le désespoir aurait égaré une raison plus forte que la sienne. Deux mois environ avant sa dernière maladie, l'ambassadeur de Venise, causant avec une personne du palais de qui il recevait habituellement des confidences, lui exprimait l'espoir que les souffrances de ce prince le rendraient plus avisé et plus sage à l'avenir : « S'il ne perd pas la « cervelle; — lui répondit son interlocuteur — ce « sera un signe qu'il l'avait perdue déjà ('). »

Même en tenant pour vraies toutes les extravagances attribuées à don Carlos dans la relation officielle, l'histoire n'aurait-elle aucun compte à demander à Philippe II? Ne serait-elle pas en droit de lui adresser tout au moins un reproche, celui de les avoir facilitées, sinon favorisées? Car enfin, par les ordres de qui le plancher de la chambre du prisonnier était-il arrosé incessamment? qui lui procurait l'eau glacée dont il usait avec si peu de mesure, et la glace qu'il

(') « .... Sua Alteza .... ogni giorno diven la più magro. seben mangia molto più di quelle cbe facceva. Et diceodo io a questo roio confidente che mi narré tal- cose, corne il principe cou questi travagli potria forse diventar più avedutto etcaulo, anzi, disse lui e in termine, che se non perde il cervello, sarà segno che prima Phavea perduto. .. « (Lettre de Cavalli, du 7maH568.)

introduisait dans son lit? N'était-ce pas Ruy Go niez, l'âme damnée du roi (qu'on nous passe cette expression), qui présidait à tous les détails du régime auquel était soumis le petit-fils de Charles-Quint?

Philippe sentit si bien que ce reproche lui serait adressé, qu'il essaya d'y répondre d'avance dans les instructions qui furent transmises à ses ambassadeurs : « H paraîtra peut-être à quelques-uns, — leur ce écrivit confidentiellement le secrétaire d'Etat Zayas « — qu'on aurait pu et du remédier aux désordres « du prince, d'abord en le persuadant et le suppliant « de ne pas les commettre, ensuite en ne lui perce mettant pas et en ne lui donnant pas les moyens de « le faire. Mais Votre Seigneurie et tous ceux qui « ont connu le caractère et le naturel de Son Altesse, « ceux surtout qui l'ont pratiquée, en jugeront autrece ment : car il est certain que, si l'on avait agi ainsi ce avec elle, elle se serait livrée à d'autres folies plus « funestes encore â sa vie, et, ce qui est pire, à son ce âme. D'ailleurs, selon la complexion du prince, ce comme selon l'opinion qu'on avait et qu'il avait ce lui-même de sa force , on ne devait pas supposer ce que les désordres en question auraient eu de telles ce conséquences ; et ils ne les auraient pas eues véricc tablement, si Son Altesse ne se fût refusée à mante ger, et si elle n'avait persisté dans ce refus pendant ce tant de jours que, quand bien même, avant cela, ce sa santé eût été excellente, la conservation de son ce existence serait devenue impossible : or, on nuance rait su faire plus qu'on ne fit pour qu'elle man-

« geâl( ] ). » Telle est l'apologie que Philippe II nous a laissée de sa conduite. Le lecteur l'appréciera.

Nous avons cru devoir faire précéder de ces considérations le récit que nous avons à donner de la maladie et de la mort de don Carlos. Ce récit, on l'a compris déjà} ne sera pas emprunté aux actes officiels : nous avons puisé à des sources moins suspectes; les dépêches du nonce, celles des ambassadeurs de France, de Venise, de Florence ( 2 ), voilà quels seront nos garants. En dépit des mesures prises par Philippe II pour qu'un mystère inpénétrabïe régnât autour de la

(') « .... Porque podria ser que â algunos paresciesse que las desérdenes que se refiere que hizo, se podian y devian remédiai», y hazerse otras diligencias, demâs de persuadirselo y suplicarselo, no le dando aquelto que le ha via de danar, ni permitiéndole hazer a quelles taies excessos, en esto Vuestra Senoria y todos los que conoscieron la condiciou y naturaleza de Su Alteza y le trataron, do harâu escrûpulo, porque es cierto que, si se llevara este término cou él, diera en algunas otras cosas que fueran mas petigrosas â su vida, y, lo que peor es, â su aima. Y esto es de tal manera assi que no se podia hazer otra cosa, especialmente que, segun su complexion y la experiencia que él de si havia hecho y se ténia de Su Alteza, no se dévia con razon temer fuera de tanto inconveniente â su salud, como verdaderamente no lo fuera, si no dexara de corner : lo quai fué por tanto tiempo y por tantos dias que, aunque le tomara en buena disposition, no pu diera vivir,y en el corner no se le pudo haaer mas fuerza.... » (Lettre du secrétaire Zayas aux ambassadeurs en France, en Angleterre et en Allemagne, du 29 juillet 4568, dans la Cokccion de documentes inédites, etc , t. XX Vil, p. 39.)

{*) Les lettres du baron de Dietrichstein à l'empereur, publiées par M. Koch, ne vont pas plus loin que le 25 mai 4563 — Dans le Serapeum, xvi« année, pp. 437-440, M. Seidemann, à propos du livre espagnol La selva de aventuras, de Contreras, a donné une lettre écrite de Madrid, le 26 juillet 4568, par un envoyé de la maison de Saxe, sur la mort de doo Carlos. Les détails qu'elle contient sont, à peu de chose près, les mêmes que ceux qu'on trouve dans la lettre de Nohili du 30 juillet.

prison de son (ils, les faits dont la tour du palais royal de Madrid fut témoin ne pouvaient pas tous échapper à l'œil vigilant de diplomates qui avaient tant d intérêt à en être instruits.

Vers le milieu du mois de juillet , on servit, sur la table de don Carlos, un pâté de perdrix : il avait mangé de plusieurs autres plats ; il mangea le pâté de perdrix tout entier ('), avec la croûte qui l'enfermait. Comme celle-ci était fortement épicée, il se sentit bientôt dévoré d'une soif ardente : pour l'apaiser il but. coup sur coup, pendant toute la journée, de l'eau refroidie avec de la neige (*). De pareils excès ne pouvaient qu'avoir des suites déplorables. La nuit, don Carlos eut une violente indigestion , accompagnée de relâchement de l'estomac et des entrailles, de vomissements, de flux de ventre incessants. Les médecins furent appelés. Le prince, décidé à en finir avec la vie, ne voulut prendre aucun des remèdes qu'ils prescrivirent ( 3 ).

Le 19 juillet, letat de don Carlos ne laissait déjà plus d'espoir. Le roi permit ce jour-là qu'on divulguât sa maladie ( 4 ); jusqu'alors, par son ordre, le secret en avait été gardé. On remarqua, à partir de ce moment, dans les sentiments et dans le langage

(') Quatre perdrix formaient ce pâté, selon la lettre de Nobili du 30 juillet qu'on trouvera dans Y Appendice C.

(') Nobili dit qu'il en but trois cents onces. L'envoyé de la maison de Saxe dont il est question à la note 2 de la p. 603, écrivit la même chose à sa cour.

( 8 ) Lettres de Cavalli, du 24, et de Nobili, du 30 juillet 4568.

( 4 ) Lettre de Tisnacq à Viglius, du 24 juillet.

du royal prisonnier, un changement dont s'émerveillèrent tous ceux qui l'entouraient, comme si Dieu — ainsi l'écrivit l'ambassadeur de Venise au doge Loredano (') — eût voulu lui donner, en abondance, à la veille de mourir, le jugement qui lui avait manqué pendant sa vie. Certain désormais d'une fin prochaine, heureux de penser qu'il était arrivé au terme de ses souffrances, don Carlos ne songea plus qu'à mettre ordre à son âme, et à préparer son salut dans un monde meilleur. Il fit appeler fray Diego de Chaves, et se confessa avec une dévotion exemplaire. Les vomissements continuels qu'il avait ne lui permettant pas de recevoir le saint sacrement, il l'adora avec beaucoup d'humilité et avec les marques d'une contrition parfaite ( 2 ). Bien qu'il eût consenti dès lors à accepter les soins des médecins, il montrait, selon les expressions de l'archevêque de Rossano, un tel dédain des choses de la terre et un si grand désir des biens célestes, qu'il semblait que Dieu lui eût réservé pour ses derniers instants le comble de toutes les grâces.

Il demanda la faveur de voir son père ; mais, le croira-t-on? Philippe II eut la dureté — ce mot n'est pas assez fort — il eut la cruauté ( 3 ) de répondre par un refus ; et non-seulement il refusa, mais il ne voulut permettre, ni à la reine, ni à la princesse dofia

(') Le'tre du 34 juillet 4368, dans Y Appendice C. (*) Lettre de l'archevêque de Rossano, du 27 juillet 4568, ibid. ( 8 ) Ce sont les expressions de l'ambassadeur de Venise, dans sa lettre du 24 juillet.

Juana, ni à quelques serviteurs dévoués, de visiter le pauvre moribond ; que dis-je? il ne lui fit pas même parvenir une parole de bienveillance ('). Cabrera cherche à excuser Philippe, en rejetant son refus sur l'avis de fray Diego de Chaves et de l'ancien précepteur de don Carlos, Honorato Juan( 2 ). C'est là une pitoyable justification. Observons d'abord qu'Honorato Juan était mort depuis deux années ( 3 ). Quant à fray Diego de €haves, il n'est question de cet avis qu'il aurait donné au roi, ni dans les Lettres de l'ambassadeur de Venise, m dans celles du nonce; or, ce dernier n'eût certainement pas négligé de relever une circonstance pareille, car il prend le soin d'expliquer la conduite du roi : « Peut-être, dit-il, il considéra que, daus l'état déses- « péré où était son fils, de telles visites auraient été « plus propres à porter le trouble dans son âme et ce dans celles des visiteurs, qu'à l'aider en façon quelce conque ; et je crois en vérité — ajoute l'archevêque «« de Rossano — que, dans le commencement, il ne ce pensa point que le prince fût malade, mais il s'imac< gina que c'était une feinte à laquelle il avait eu « recours pour qu'on le rendit à la liberté ( 4 ). » L'en-

(*) Lettres de Cavalli, du 24 juillet, et de l'archevêque de Rossano, du 27.

( 2 ) Felipe 11, liv. VIII, ebap. V, p. 496.

(*j Voy. p. 282.

( 4 ) « .... Forse considerando che, poichè già si conosceva disperatoil caso suo, queste visite simili più presto potevano conturbare l'un a et l'altra délie parti, che aiutar lui in oosa nessuna ; et credo che da principe non credesse veramente il maie, ma pensasse che fosse finto per esser slargato et liberato dalla prigione.... » (Lettre du 27 juillet 4568.}

voyé de Florence, Leonardo de Nobili, est le seul, entre les ambassadeurs, qui fasse mention de l'opposition de fray Diego de Chaves, et encore il ne l'affirme pas ; il la rapporte d'après le bruit public ( , ). Nous n'y ajoutons aucune foi, pour notre part, pas plus qu'à la prétendue bénédiction que, toujours selon Cabrera, Philippe aurait donnée à son fils, entre les épaules du prieur don Antonio et celles de Ruy 6omez( 2 ). Mais en admettant, bien gratuitement, que le confesseur de don Carlos eût dissuadé le roi de voir son fils , Philippe aurait-il dû suivre ce conseil? La voix de la nature ne lui parlait-elle pas plus haut que des raisons théologiques ou morales? N'avait -il pas des entrailles de père?

Don Carlos, on le sait ( 3 ), avait fait un premier testament en 1364; le 22 juillet, il en dicta un nouveau ( 4 ) à Martin de Gaz tel û, qui, dix années auparavant, avait reçu, au monastère de Yuste, l'acte des dernières volontés de Charles-Quint ( 3 ). Il y affectait à ses créanciers la dot de sa mère, qui était de 200,000 écus, et suppliait le roi de vouloir, pour la décharge de sa

(') « .... Tre giorni avanti alla sua morte, domandô di veder suo padre, il quale dicono era risoluto di andar da lui, ma il confessor del principe ne lo dissuase.... » (Lettre du 30 juillet 4568.)

('} « Algunas horas entes de su fallescimiento, por entre los onbros del prior don Antonio i de Rui Gomez, le echô su bendicion. » (Felipe II, liv. VIIÏ,chap. V, p. 496.)

( 5 ) Voy. pp. 425 et suiv.

(*) C'est ce que rapporte Cabrera. Cavalli dit aussi, dans sa lettre du 34 juillet, que le prince « ha testato, etc. •

(*) Retraite et mort de Charles-Quint au monastère de Yusie, t. I, pp. 325 et suiv.

conscience, payer le surplus de ses dettes ; il lui recommandait les officiers de sa maison qui l'avaient bien servi, disait-il, quoiqu'il les eût souvent maltraités; il appelait aussi ses bontés sur les gentilshommes préposés à sa garde ('). Il demandait enfin d'être inhumé dans l'église du couvent de Saint-Dominique, à Madrid, monastère de religieuses, de fondation royale. C'est tout ce qu'on connaît de ce testament, qui n'existe point dans les archives d'Espagne ( 2 ).

Le même jour, don Carlos disposa de quelques joyaux et d'autres objets précieux qui lui appartenaient. Il donna au couvent d'Atocha, à Madrid, une bague garnie d'un riche diamant ( 3 ), ainsi qu'un cruficix d'or, ouvrage du fameux sculpteur Pompeo Leoni ( 4 ) ; quatre vases en or, de différente forme, aux repenties de Valladolid ; des ornements de velours ou de brocard au monastère de Saint-Dominique, au couvent de Saint-Antoine de la Cabrera et à la communauté de Notre-Dame des Anges, à Madrid. Il avait toujours regardé Ruy Gomez comme le principal auteur de ses maux : pour montrer qu'il oubliait les injures , il le

(*) Cabrera, I. c. — Lettre de Cavalli du 34 juillet. — Relation italienne de la mort du prince, dans Y Appendice C.

(*) Philippe II Pavait probablement retenu par devers lui, avec les autres papiers de don Carlos; et le tout aura été brûlé en vertu de son codicille du 24 août 4597 (voy. p. 549), s'il ne l'avait livré au feu auparavant.

( 5 ) Déclaration de fray Diego de Chaves, faite le 42 décembre 4584, au secrétaire de la contadwria mayor de cuentas. (Arch de Simancas, Contadurias générales, 4* época, leg. 4054.)

(*) Cédule du roi donnée à Saint-Laurent-le-Royal, le 2 avril 4577. (Ibid.)

pria d'accepter une coupe et deux verres en cristal de roche, artistement travaillés, et qui étaient à son usage personnel. Il fit des présents du même genre au comte de Lerma, au duc de Médina de Rioseco, au prieur don Antonio de Tolède, à Luis Quijada, à don Pedro Fajardo, fils du marquis de los Vêlez, à don Francisco Manrique, frère du comte de Paredès. Il ne pouvait oublier, dans cette distribution, son ami don Rodrigo de Mendoza et le docteur Suarez de Toledo, qui lui avait montré tant d'attachement : au premier il donna une petite coupe de cristal, à pied d'or, et une bague en or, ornée d'un rubis, où ses armes étaient gravées ; le second reçut une coupe de cristal. Enfin il fit cadeau au docteur Olivarès, son premier médecin , d'une pareille coupe , et à son confesseur, fray Diego de Chaves, d'une croix d'or pendante à une chaîne aussi en or (').

Il avait une dévotion particulière à saint Jacques de Compostelle, dont la fête se célèbre le 25 juillet. Dès qu'il connut, à n'en plus douter, que sa mort était inévitable, il voulut savoir en combien de jours viendrait la vigile de Saint-Jacques ; sur ce qui lui fut dit par les médecins qu'elle arriverait en quatre jours, « c'est donc quatre jours, reprit-il, que mes « misères et vos fatigues doivent encore durer. » A mesuré que ses forces décroissaient, la constance chrétienne, la résignation aux volontés de Dieu augmentaient en lui. Dans la nuit du 23 au 24. il demanda

(') Coleccion de documentas inédilos, etc., t. XXVII, pp. 95, 96, M4.

l'heure qu'il élait ; il lui fut répondu qu'il était deux heuresavant minuit. Il en montra un peu d'altération , craignant de ne pouvoir vivre jusqu'à cette veille de Saint-Jacques qu'il avait fixée, dans ses vœux, comme le terme de son existence. Il continua d'adorer un crucifix qu'il avait placé sur sa poitrine, de se recommander à la miséricorde de Dieu, de prier qu'on lui pardonnât ses fautes ; il déclara qu'il pardonnait au roi son père, qui l'avait fait enfermer, à Ruy Gomez, à Espinosa, à Velasco et à tous ceux aux conseils desquels il attribuait sa détention. Après quelque intervalle, il demanda de nouveau l'heure; on lui dit que minuit venait de sonner. Il répartit alors : « Le « moment est venu ! » A l'exemple de son aïeul Charles-Quint, il prit en main une chandelle bénite, et se tournant vers son confesseur qu'il n'avait pas voulu laisser s'éloigner un instant : « Mon père, — fit-il — « aidez-moi. » Il invita aussi les assistants à réciter avec lui une oraison que l'empereur avait dite en mourant. Il prononça plusieurs autres paroles, parmi lesquelles on distingua celles-ci : Deu&> propitim esto mihi peccatori, tandis qu'il se frappait la poitrine, en signe de repentir. Ses forces cependant défaillaient de plus en plus. Enfin, le 24 juillet, à une heure du matin, il expira, sans avoir perdu une seule minute le jugement, et laissant ceux qui l'entouraient édifiés de sa fin toute chrétienne; il était âgé de vingt-trois ans et seize jours. Quelques moments avant qu'il rendît l'âme, on avait, à son instante prière, apporté sur son lit un habillement de franciscain et un capuce

de dominicain dans lesquels il désirait être enseveli, comme il le fut (').

Philippe II ordonna que, le soir même, on transportât le corps de son fils au monastère de Saint- Dominique, où il resterait déposé jusqu'à ce qu'il le fît mener à l'Escurial. Les ambassadeurs des têtes couronnées et celui de Venise , les grands , la haute noblesse, les conseils furent convoqués au palais pour assister à cette lugubre cérémonie. Ruy Gomez, en qualité de grand maître du prince défunt , eut la charge de conduire le deuil.

Le cortège funèbre partit du palais à sept heures. Les confréries et les ordres religieux ouvraient la marche, suivis de la chapelle royale. Le corps de don Carlos avait été mis dans un cercueil de plomb que contenait un coffre en bois garni de velours noir et recouvert d'un drap de brocard ; il fut porté par les ducs de l'Infantado et de Médina de Rioseco, le prince d'Eboli, le prieur don Antonio de Tolède, le connétable de Castille, les marquis de Sarria et d'Aguilar, les comtes d'Olivarez, de Chinchon, de Lerma, d'Orgaz, et le vice-roi du Pérou, qui se relevaient de distance en distance. Derrière le corps allait l'évêque de Pampelune, assisté de deux chapelains revêtus de chappes de brocard noir. Puis venaient, à droite, le nonce au milieu des ambassadeurs; à gauche, les conseils et la cour, et en dernier lieu , les archiducs

(') Lettres de l'archevêque de Rossano, des 27 et 28 juillet J568. — Lettre de Leonardo de Nobili, du 30 juillet. — Relation italienne.

Rodolphe et Ernest ( ! ), ayant à leur côté le cardinal d'Espinosa. Tous étaient en grand deuil ; les archiducs le portaient à la flamande. Le roi vit passer le cortège d'une des fenêtres du palais. Une question de préséance s'étant élevée entre plusieurs des conseils, il la décida de cet endroit même. Le cardinal d'Espinosa n'alla pas plus loin que l'entrée du monastère ; il prétexta une indisposition pour revenir chez lui. Il aurait été plus vrai, observe Cabrera, s'il avait avoué qu'il n'aimait pas le prince, car l'on savait que sa mort ne lui avait point déplu (*).

Lorsque le cortège fut arrivé dans l'église de Saint- Dominique, on ouvrit le cercueil, afin que le défunt pût être reconnu des personnes présentes : « Je luy ay « vu le visage, — écrivit l'ambassadeur de France à « sa cour — lequel n'estoit aucunement défiait de la « maladie, sinon qu'il estoit un peu jaune; mais j'en- « tends qu'il n'avoit que les ossements par le surplus « du corps ( 3 ). » Le cercueil fut ensuite recloué, et deux monteros le descendirent dans le caveau qui avait été disposé en toute hâte au-dessous du chœur, pour le recevoir ( 4 ). Cette formalité de l'ouverture du

(') Dod Juan d'Autriche était parti pour Carthagène à la lin du mois de mai.

( a ) Cabrera, liv. VIII, chap. V, p. 497. — Quintana, Antigtiedad, nobleza y grandeza de Madrid, in- fol., 4629, fol. 369. — Lettres de Fourquevaulx, du 26 juillet, de l'archevêque de Kossano, du 27 juillet, de Leonardo Nobili, rlu 30 juillet, et de Sigismondo Cavalli, du 31 juillet 4668, dans Y Appendice C.

(') Lettre du 26 juillet.

(*} Auto del deposito del cuerpo del principe don Carlos, hecho en 24 del mes de julio de 4568. (Arch. de Si ma n cas, Testamentos y Codicilos, Ieg. 5.)

cercueil et de la reconnaissance du corps qu'il renfermait se répéta deux fois en 1575, lors de la translation des restes de don Carlos à l'Escurial : la première fois, le S juin, à neuf heures du soir, dans l'église de Saint-Dominique, en présence de plusieurs personnages notables ( l ), de la prieure et de la sous-prieure du monastère; la seconde fois, le 9 juin, à cinq heures après midi, à l'Escurial, devant les hiéronymites délégués par le couvent ( 2 ).

Le lendemain matin (25 juillet), les archiducs, les ambassadeurs, la cour, les ministres, les conseils, qui avaient accompagné la dépouille mortelle de don Carlos au monastère de Saint-Dominique, y retournèrent pour la messe de requiem, qui fut chantée pendant huit jours consécutifs : le roi, craignant que les princes Rodolphe et Ernest n'en éprouvassent de la fatigue, leur permit seulement d'y assister le premier jour ( 3 ).

Philippe se retira, le 28 juillet, au monastère de l'Escurial ( 4 ), faisant montre d'une grande douleur ( 5 ) qu'il ne ressentait pas intérieurement : car la mort de son fils venait ce le tirer de plusieurs soucis, » selon

( 1 ) Entre autres : don Juan Manuel, évoque de Zâmora, don Francisco Lopez Pacheco, duc d'Escalooa, le comte de Chinchon, trésorier général de la couronne d'Aragon, don Rodrigo Manuel, capitaine de la garde espagnole, don Luis Manrique, grand aumônier, etc.

( a ) Arch. deSimancas, Obras y bosques, Escortai , leg. 3.

( s ) Lettres de l'archevêque de Hossano, du 27 juillet, et deNobili, du 30 juillet 4568.

(*) Cabrera, liv. VIII, chap. V, p. 497.

( 5 ) Lettres de Cavalli, du 24 juillet, et de l'archevêque de Rossauo, du 27.

l'expression d'un des ambassadeurs accrédités à sa cour (*). Il ne rentra à Madrid qu'après la célébration des obsèques du prince.

Ce fut le 40 et le il août qu'eut lieu cette cérémonie ( 2 ), au monastère de Saint-Dominique. Toute l'église était tendue de draperies noires parsemées d'écussons aux armes royales qu'on avait brisées d'un lambel d'azur, en signe de la mort d'un héritier présomptif de la couronne. Au milieu s'élevait un baldaquin sous lequel était la représentation du corps , avec l'estoc, le sceptre royal et le collier de la Toison. Des bannières figurant l'aïeul, l'aïeule, le père et la mère de don Carlos, étaient suspendues aux quatre colonnes du baldaquin. Il y avait, à chaque coin, un roi d'armes revêtu de sa cotte et un massier ayant le

f 1 ) Lettre de Fourquevaulx à Charles IX, du 26 juillet. — Antonio Terez, dans une de ses lettres (Segundas Carias, CV, « à monsieur « Zamet, sobre la muerle de don a Gregoiïa, su hija maijor »}, dit que Philippe II pleura pendant trois jours la mort de son fils. Voici ses propres expressions : « No voy à V. S., que no estoy cierto para ser n visto, porque, aunque me tiene en poco este siglo, me estimaria en » menos, viéndome hecho nino de sesenta anos. Pero mas valor que « quantos reyes ay, ténia un rey que yo se, y llorô très dias por su hijo, « con ser su perseguidor » (Obras y relaciones, édit. de 4631, p. 920). Mais nous n'ajoutons pas une foi égaie à tout ce que contiennent les écrits d'Antonio Perez.

(*) « Avec beaucoup de pompe et de solennité, » si Ton en croit les avis envoyés d'Espagne au gouvernement anglais, tandis que la pompe aurait été « médiocre, » selon ce qu'écrivait au président Viglius, le M août, le garde des sceaux Hopperus, qui était présent : « Celebratae « sunt exequiae postridie Sancti Laurenlii pompa mediocri » (Joach. Hopperi Epistolae ad Viglium, p. \ 86). Il est possible que ce qui paraissait pompeux en Espagne fût trouvé modeste par un Flamand habitué aux magnificences qu'on déployait dans son pays en ces sortes d'occasions.

bâton d'argent en main. En avant du baldaquin étaient placés, sur des lances, le casque et la couronne royale ; un écusson aux armes de.Castille se trouvait au-dessous. Enfin on avait disposé tout autour différentes bannières, parmi lesquelles étaient celles que le prince portait dans les tournois et les jeux de cannes, et qui étaient à ses couleurs, blanche, noire et jaune. Les deux archiducs, le cardinal d'Espinosa,- les ambassadeurs, les grands, les conseils, la cour, furent présents aux obsèques ; la reine et la princesse dona Juana, accompagnées de leurs dames, assistèrent aux vêpres ('). On remarqua qu'aucune oraison funèbre, aucun discours ne fut prononcé ( 2 ). Les jours suivants, un service pour le repos de l'âme du prince fut célébré au nom de Vayuntamiento ( 3 ). Dès le 24 juillet, un bando avait prescrit aux habitants de la capitale de se vêtir de noir pendant neuf jours. La cour, les ministres, les officiers royaux portèrent le deuil durant une année ( 4 ).

Dans tous les États qui dépendaient de la monarchie espagnole, la mort de don Carlos donna lieu à des cérémonies analogues à celle qui avait été faite à

(*) Quintana, i. c. — Lettre coutcuaut des avis secrets envoyés d'Espagne, dans l' Appendice G.

Selon les «avis secrets, » la reine et la princesse assistèrent aux vêpres dans le chœur de l'église ; d'après Quintana, ce fut de l'intérieur du couvent qu'elles les entendirent.

(*) « Notaron los que le vieron moi ir, que no se predicô en el dia de « sus ho n ras. • (Gil Gonçalez d'Avila, TecUro de las granJezas de Madrid, 4623, in-foi., p. \\\.)

( 8 ) Lettre de Tisnacq à Viglius, du 17 août.

(*l Lettres deNobili, du 30 juillet, et de Fourquevaulx, du *«août J5G8.

Madrid. À Naplcs, on n'y déploya aucun appareil; le père Salmerone, de la compagnie de Jésus, dit seulement quelques paroles dans lesquelles il loua, d'une façon modeste, le prince que l'Espagne venait de perdre ('). Aux Pays-Bas, le duc d'Albe commanda que, pour le « très-cher et très-aimé fils » du roi, on suivit ce qui s'était pratiqué, en 1558, pour la reine Marie d'Angleterre ( 2 ).

Rome et Paris, Pie V et Catherine de Médicis, témoignèrent, par des démonstrations publiques, la part qu'ils prenaient à un événement dont les conséquences, quoique bien diverses pour eux, les intéressaient à un degré presque égal. Heureux de savoir que don Carlos était mort en prince véritablement catholique ( 3 ), Pie V lui fit faire des funérailles dans sa chapelle, le 6 septembre, avec la même solennité qui avait été observée, sous Paul III, lors de celles du dauphin de France ( 4 ) ; il y assista, entouré du collège des cardinaux ( 5 ). Catherine de Médicis ne se

(') Scrivono di Napoli cbe ivi sooo state fatle l'esseguie del proncipe di Spagna senza alcuna pompa. Il padre Salmerone, délia congregazione del Jesu, fece un poco di predica, laudando esso prencipe modestamente.» (Lettre écrite de Vienne, le 46 septembre 4 568, dans la Collectio Fuggeriana, t. I. Voy. Chmel, Die Handschriflen der k. k. Hofbibliothek in W*en,etc., t. I, p. 350.)

(*) Analectes belgiques, 4830, in 8°, p. 465.

( 3 ) <• .... Su Santidad hoigô de entender queel fin de S. A. huviese sido de tan catôlico principe.... » (Lettre de don Juan de Zûniga à Philippe 11, du 3 septembre 4568 : Arch. de Simancas, Estado, Jeg. 906.)

(*) « .... Dixome que haria honras en su capilla, de la manera que se hicieron en tiempo de Paulo tercio por el delfin de Francia.... » (Ibid.)

(') Honras hechas en Homa por la muerte del principe nuestro senor, dans le 28« livre de Bersoza, aux Archives de Simancas, Estado, Jeg. 20*8.

contenta point de se vêtir de deuil et de prescrire à sa cour de suivre son exemple : par ses ordres, des obsèques qui durèrent plusieurs jours furent célébrées pour le prince dont la fin prématurée frayait le chemin du trône aux enfants de sa fille (').

Ces démonstrations embarrassèrent plus qu'elles ne satisfirent les ambassadeurs d'Espagne dans les deux capitales. A Rome, don Juan de Zùniga ne rendit les derniers devoirs, à son tour, au fils unique de son souverain, que comme contraint et forcé par l'exemple du pape ( 2 ), et, dans le service qui, à sa réquisition, eut lieu le 10 septembre, à Saint-Jacques des Espagnols, il veilla à ce qu'aucune épi taphe, aucune inscription ne rappelât le souvenir du prince des Asturies, à ce qu'il ne fût prononcé ni sermon ni oraison funèbre ( 3 ) ; il avait, par des voies détournées, obtenu qu'on s'en abstînt également dans la cérémonie présidée par le souverain pontife ( 4 ). A Paris, don Francés d'Alava

(*) « .... A los xv se començaron las obsequias de Su Alteza, en las quales se ha) 16 esta reyna, y los duques de Adjû y Alençon.... La ceremonia se hizo sin el nuncio y sin mi'.... Mostrado ba esta reyna sentir

mucho el no haverme yo hallado en ella » (Lettre de don Francés

d'Alava au duc d'Albe, du 49 septembre : Arcb. de l'Empire, à Paris, collection de Simancas, B 22 ,8e .)

La reine Elisabeth avait supplié sa mère de faire en sorte que toute l'Espagne sût qu'elle (sa mère) avait appris avec regret la mort du prince.

( s ) « .... Haciendo Su Santidad h on ras, no me pareciô que podiayo escusar de hazerlas ...» (Lettre du 3 septembre, déjà citée.)

( 5 ) Honras hechas en Borna, etc. — Zûniga écrivait au roi, le 3 septembre : « No havrâ epitaphio ni letrero ni oracion ni sermon. »

(*) 11 disait encore, dans cette lettre, à propos des funérailles ordonnées par le pape : « Procuraré, por alguna via que no se entienda que

ne jugea pas à propos même de se montrer à l'église, à côté de la reine-mère et des ducs d'Anjou et d'Alençon ('); il ne prit le deuil que longtemps après la cour de France, et sur les instructions formelles qui lui furent envoyées de Madrid ( 2 ).

La mort de don Carlos causa en Espagne une douleur universelle. Il fut pleuré et par les grands et par le peuple. Les grands, qu'il avait toujours honorés, se flattaient que, sous son règne, ils regagneraient leur ancienne influence dans les affaires de l'État ( 3 ). Le peuple fondait sur lui l'espoir d'une administration plus favorable aux progrès de la raison humaine,

« sale de rai, que do ha y a oracion ni sermon, porque el ofîcio séa mas « brève. »

(') Voy. la note 4 à la page précédente.

( a ) Il avait écrit au secrétaire Zayas, le 49 août : « Ni meenlutaré, ni « baré otra demostracion.... » Il lui manda, le 30 septembre : « Yo me « he enlutado, como Vm. me escriviô, de pies à cabeza, con toda mi « familia. » (Ârcb. de l'Empire, à Paris, collection de Simancas, B 22, n<>» 80 et 429.)

( 8 ) L'ambassadeur vénitien Cavalli, dans sa dépêche du 31 juillet 4568, déjà plusieurs fois citée, après avoir dit que don Carlos a été inhumé « con pianto di questo popolo et di ogn'uno, » ajoute : « Certo la sua « morte è dispiaciuta estremamente a tutta Spagna, massime alli si^nori « grandi, si perché erano accarezzati et stimati da esso principe, et « speravano che, venendo lui a regnare, si haveria prevalso di loro nel « governo. » — L'archevêque de Rossano avoue lui-même que « il popolo « basso ne mostra moito dolore, et anchè aie uni delli principali et grandi « di Spagna che non governano, et che si stanno aile loro case. » (Lettre du 27 juillet 4568.) — Le mécontentement que les grands avaient de Philippe II fut encore signalé par Cavalli dans le rapport qu'il fit au sénat en 4 570, au retour de son ambassade : « La maggior parte di questi « grandi si trovano malissimo contenti dei re, perché S. M. di loro non « fa un conto al mondo, non li ammette nei consegli, ne partecipa con » loro alcuno de' suoi negozi ... » (Helazioni degli ambasciatori veneli, sér. 1. 1. V, p. 464.)

d'un régime moins absolu et moins despotique. On trouve le sentiment populaire à son égard éncrgiquement exprimé dans des poésies du temps (*).

Cabrera, historiographe d'un des plus tristes monarques qui se soient assis sur le trône de Ferdinand et d'Isabelle, s'écrie avec un accent d'admiration servile : « L'Espagne pût appeler un bonheur ce grand malheur « de la perte de l'héritier de la couronne, puisqu'elle « eut, pour le remplacer , le roi don Philippe III, « notre seigneur, sur qui la libéralité céleste répandit « à pleines mains tous ses dons, le faisant religieux, « juste, libéral, constant, bienfaisant, fidèle, magni- « fique, digne de gouverner un plus grand empire, u fils enfin des mûres et plus sages années de son « père, rare exemple à tous les siècles de vertu et

(*) Fray Luis Ponce de Léon, de Tordre de Saiut -Augustin, docteur en théologie de l'université de Salamanque, mort en 4591 , à l'âge de 63 ans, composa pour lui cette épitaphe :

Aquî yacen de Carlos tos despojos :

La parte principal volviôse al cielo; Con ella fué el val or, quedôle ai suclo Hudo en el corazon, Uanio en les ojos.

Le même religieux fit, sur la mort de don Carlos, une caneton dont le dernier couplet était ainsi conçu :

No temas qae la muerte Vaya de tus despojos vitoriosa ;

Antes ira medrosa

De tu espiritu fuerte, Las inclylas hazaiïas que hicieras,

Los trîunfos que tuvieras,

Y viô que à no perderte se perdia,

Y asi el mismo temor le diô osadia.

Ces poésies ont été publiées dans la Coleccion de don Ramon FerNandez, t. X, Madrid, 4790, p. 74. C'est ce que nous apprend un savant article de M. Seidemann, inséré dans le Serapeum de 4855, pp. 443 et suiv.

« d'obéissance ( ! )! » Un historien de notre temps, qui n'est pas, lui, suspect de courtisanerie ni de prédilection pour Philippe III, M. Lafuente, dit àson tour : « La mort du prince don Carlos ne fut pas un mal « pour l'Espagne : car, vu son caractère, la nation ne « pouvait espérer de lui aucun bien ; elle devait, au « contraire, en attendre de grandes calamités, à moins « qu'il ne se fût amendé beaucoup avant de succéder « au roi son père ( 2 ). »

L'opinion de M. Lafuente, malgré le correctif qu'il y met, est peut-être empreinte encore de trop de sévérité. Quelqu'un qui connaissait bien don Carlos, qui avait été à même de lire dans les replis les plus cachés de son àme, son confesseur, fray Diego de Chaves, peu de temps avant sa mort, entretenait le baron de Dietrichstein des bruits qui avaient couru sur les causes de son arrestation : il l'assura que ce prince était aussi bon catholique et aussi convaincu des vérités chrétiennes qu'on pouvait l'être, et que non-seulement il ne s'était point rendu coupable d'une entreprise criminelle

f 1 ) « Pudo Espana llamar venturosa esta gran desgracia de la falta do su eredero varon, pues lo fué el rey don Felipe III, nuestro senor, en quien verliô â ma dos Menas la celestial largeza sus dones de religioso, justo, libéral, constante, benéfico, fiel, magnifico, digno de mayor imperio, bijo al fin de los anos maduros y mas sesudos de su padre, raro exemplo â todos los siglos de virtud y obediencia. • [Felipe //, liv. VIII, chap. V,p. 497.)

( 3 ) « La muerte del principe Carlos no fué un mal para Espana, pues, ateudido su carâcter, ningun bien podia esperar la nacion, y si muchas calamidades, si bubiera Hegado,por lo menos ânles de corregirse muebo, â suceder â su padre en el trono.... » (Histoïia gênerai de Espana, t. XI II, 1854, p. 335.)

contre la vie de son père, mais encore l'idée seule d'un pareil attentat ne lui était jamais venue. Il ajouta que don Carlos avait ses défauts, lesquels il ne voulait ni nier ni excuser, mais que, à son avis, on devait plutôt les attribuer à l'éducation trop libre qu'il avait reçue, à la dureté de cœur et à l'entêtement qui le caractérisaient, qu'à un manque de raison ; qu'il espérait que le châtiment qui lui était infligé lui servirait de correctiomorum et de moyen de se connaître mieux luimême ; enfin que, si cela se réalisait, comme lui, fray Diego de Chaves, en avait la confiance , il était persuadé que don Carlos deviendrait un prince bon et vertueux : car, déjà maintenant, à côté de plusieurs vices, on remarquait en lui de belles qualités ('). Il est à noter que le confesseur de don Carlos, et plus tard de Philippe II, est ici d'accord avec un écrivain

(') « Der sein peihtvater ist .... der hat mier hob und lewer affirmieret, das ich gewislich glauben soll, so vill die Religion betrifft, das der printz ie und albeg ain so gueter Catolicq, und davon so cbristlich gehallen als imer ainer balten khunde. So hab er wider seines vatero person, wie man gesagt, nit allai tî nix lâtliches zue bandeln pretendiert, sunder nit in sin genumen. Der printz hab seine mengel, die wol er nit vernainen noch entschuldigen ; dieselbigen awer wurden mer verursaht das er in aller freibeit erizogen, und aines erstorten herten gemuets und aigensunig, als das er sunsten an vernunft ain mengel haben soll. Verhofft dise haimbsuchungund zihtigung die soll ain correction sein morum und das* er sich selber pas lerne erkhenen ; do das, wie er goti traw, bescheh, hoff er das er ain tugentsamer gueter furst sein werde, dan, ob er schon etlich unlugent, so hab er beineben gar grose iugenten. » (Lettre de Dietricbstein a Maximilien II, du 22 avril 4568.)

Nous suivons, dans cet extrait, la copie, faite sur l'original, qui nous a été communiquée par la direction des Archives impériales, à Vienne. Le texte reproduit par M. Kocb (Quellen, etc., p. 244) offre quelque différence ; le passage que nous donnons en italique y manque.

qui ne se pique pas toujours d'une exactitude scrupuleuse dans ses récits, mais dont les observations sont parfois frappantes de justesse : « Je crois — « dit Brantôme — qu'après que ce prince eust bien « getté sa gourme, comme ces jeunes poulains, et « passé tous ses grands feux de première jeunesse, « qu'il se fust rendu un très-grand prince et homme « de guerre et homme d'Estat (*). »

En Espagne et hors d'Espagne, la mort de don Carlos donna lieu à beaucoup de rumeurs ; il y eut une foule de gens à qui l'on ne put persuader qu'elle avait été naturelle ( 2 ). Plus tard, des écrivains, s'emparant

(') Œuvres de Brantôme, t. I, p. 427, édit. Buchon, 4838.

(*) Tisnacq écrivait à Viglius, le 24 juillet : « Les langues sonticy fort « desbridées et plus, à mon jugement, que ailleurs, et les discours fort « impudens....»— Hopperus lui mandait le mémo jour :• De morbo, nîbii « certe per paru m auditum, nisi abhinc tribus aut quatuor diebus. Pie « et sancte mortuum ferunt. Reliqua quae vulgus fert, missa facio; « nequaquam enim suot vera. » (/. Bopperi ad Viglium Epistolae, p. \ 84.)— Dans sa lettre du i0 juillet à Côme de Médicis, Nobili s'exprime en ces termes : << Le cicalerie e noveilacce che si dicono sono molto « indigne d'essere ascoltale non cbe sentie, perché in vero il satisfar al « popolaccio in queste simili cose è molto difficile; e meglio e fare « siccome porta il giusto e l'onesto, senza curarsi del giudicio d'uomini

• insani, e che parlano senza ragione di cose impertinent! e impossibili, « di autori incerti, dappoebi e maligni. » — La relation italienne tirée des livres de Bersoza constate aussi les rumeurs qui avaient cours dans le public : « L'occasioni dalle quali é proceduto il suo maie non sono « quelle chj'l volgo publica. » — L'ambassadeur d'Angleterre, John Manu, qui se trouvait à Saint* Sébastien, où il attendait un vent propice pour mettre à la voile, écrivait, le 5 août, au secrétaire Cecyll qu'on soupçonnait fortement que don Carlos était mort d'un breuvage empoisonné : « The prynce of Spayne dyed h days before my departure from

• their, not wilhout greatsuspytion as ys reported, of a laste » (State paper Office, papiers d'Espagne). — Enfin don Francés d'Alava, ambassadeur d'Espagne à Paris, mandait au secrétaire Zayas, le 30 septembre :

de ces bruits populaires et les exagérant , accusèrent Philippe II : l'un , d'avoir fait prendre un bouillon empoisonné à son fils ( l ) ; l'autre -, de lui avoir fait donner un poison lent (*); un troisième, d'avoir commandé qu!on l'étranglât et chargé des esclaves de cette exécution ( 3 ); un quatrième., de l'avoir fait étouffer ( 4 ); il s'en trouva même qui allèrent jusqu'à soutenir que, dans son cercueil (qu'ils n'avaient pas vu), don Carlos avait la tète entre les jambes, preuve qu'il avait été décapité f). Les faits que nous avons racontés , d'après les témoignages les plus respectables, montrent le cas que méritent ces accusations, qui d'ailleurs se détruisent les unes par les autres ( ft ). Est-ce à dire que Philippe II doive être réputé tout à fait innocent de la mort de son fils? Nous ne le pensons pas. Sans doute, ce monarque avait eu de graves motifs pour priver don Carlos de sa

a De Italia, digo de Homa, se han escrito hnrtas ruindades y maligni- « dades sobre la muertedel principe nuestrosenor.... » (Arch, de TEm- « pire, à Paris, collection de Siraancas, B 22 l89 .)

p) De Thoiï, Hv. XLIII.

(*) Llorente, Histoire de l'inquisition, t. III, pp. 472 et suiv.

( 3 ) Pierre Matthieu, Histoire de France sous le règne de François /", etc., Paris, 4731, in-fol., t. I. p. 305.

( 4 ) Brantôme, Vies des grands capitaines, 1. 1, p. 426, édit. Buchon,

( 5 ) Saint-Simon, Mémoires, édit. in-42, 4840, t. XXXV, p. 208. — Voy., dans V Appendice D, une lettre écrite en 4795 sur l'ouverture et la visite du cercueil de don Carlos.

( 6 ) Nous recommandons à ceux qui désireraient savoir comment prirent naissance les fables débitées sur la mort de don Carlos, et comment elles se sont propagées jusqu'à nos jours, la lecture d'une excellente Étude de M. Arendt insérée dans les Bulletins de V Académie royale de Belgique, 2 e série, t. II, pp. 487 et suiv.

liberté : il ne pouvait souffrir que le prince appelé à lui succéder se mît en état de rébellion ouverte contre lui et, par des démarches inconsidérées, sinon factieuses, allât porter le trouble et la révolte dans les provinces de la monarchie. Mais ne lui suffisait-il pas d'avoir déjoué ses projets, en s'assurant de sa personne? Fallait-il le traiter en criminel d'État? le séquestrer d'avec ses amis et ses serviteurs ? lui refuser l'air et l'espace? soumettre à un espionnage de tous les instants, le jour et la nuit, ses actions, ses paroles et jusqu'à ses pensées? Fallait-il enfin, le réduisant au désespoir, le pousser à attenter à ses jours par tous les moyens qui restaient en sa puissance ? Il n'y a pas que le fer, le poison ou la garrote qui tue ; les tortures morales sont aussi un supplice, et Philippe II pourra difficilement être justifié, auprès de la postérité, de celles qu'il fit endurer à l'infortuné don Carlos.

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