CHAPITRE X
Philippe II, à son départ de ces provinces, y avait laissé les esprits mal disposés pour son gouvernement.
Sous prétexte de les assurer contre toute agression éventuelle, et d épargner à la nation les charges qu'elle aurait eu à s'imposer pour la solde de troupes indigènes, il avait voulu y conserver, après la paix, trois mille hommes d'infanterie espagnole, dont il avait formé les garnisons des places frontières. C'était blesser les Belges dans ce qu'ils avaient de plus susceptible : leur fierté nationale et leur sollicitude jalouse pour les libertés publiques. Déjà, pendant la guerre, alors qu'il s'agissait d'assembler une armée considérable, les états généraux avaient demandé que les deux tiers au moins des gens à lever par le roi fussent pris dans le pays Ç) : de quel œil la nation devait-(.'lle voir que, en temps de paix, la garde des places fortes fût confiée à des étrangers, comme si les Belges n'étaient pas en état de les garder eux-mêmes? Cela seul eût suffi pour soulever une opposition générale contre la détermination du roi^ mais il y avait quelque chose qui la rendait plus insupportable encore : c'étiiit ridée que les Pays-Bas pussent être assujettis
(') o Attendu, disaient-ils, que les inhabitans et subgeclz des Pays- Bas sont naturellement yjlus inclins et aiTectionnez au service de leur prince et à la défense de leurs foyers, leurs femmes, enfans et biens, ayans aussi plus parfaicte cognoi^sance de la situation, entrées, yssues, passaiges et destroictz, que les estrangiers; aussi que lesdicts subgectz de par deçà, qui ont l )usjours esté tenus pour gens belliqueulx, se pourroient abastardir et rendre du tout inhabiles à la guerre, en les délaissant. » (Remontrance faite au roi, le 17 décembre Và'àl.)
à la couronne d'Espagne de la même manière que l'étaient l'État de Milan et les royaumes de Naples, de Sicile et de Sardaigne (').
En vain Philippe plaça les troupes espagnoles sous le commandement supérieur du prince d'Orange et du comte d'Egmont (-) ; en vain il s'engagea à pourvoir à leur solde avec régularité, ce qui devait écarter toute crainte de désordre de leur part : aux états qu'il tinta Gand Q. les représentants du pays, d'une voix unanime, lui demandèrent le renvoi en Espagne de ces soldats étrangers dans des termes si pressants, qu'il lui fallut y consentir. Mais il ne le fit que comme contraint et forcé; on le vit bien au délai qu'il apporta dans l'accomplissement de sa promesse f). Aussi celte satisfaction donnée au sentiment national n'effaça point les mauvaises impressions que les Belges avaient reçues de leur souverain.
Ils avaient d'ailleurs contre lui d'autres et de sérieux
(') Celte idée subsista même après que les Espagnols furent partis. Granvelie disait au roi, dans une lettre du 10 mars 1563, à propos de l'antipathie universelle qu'il y avait aux Pays-Bas pour la nation espagnole : » Lo quai paresce que nasce de la sospecha que lienen « de que se tenga fin de subjectarlos à los Espanoles, y reducirlos « â la forma que estàn las provincias de Italia que son debaxo de la « corona d'Espana.... » [Papiers d'État du cardinal de Granvelie, t. VII. p. 53.)
(^] Elles formaient deux tercios ou régiments, de huit enseignes chacun : l'un était commandé par le meslre de camp Julian Romero, l'autre par don Juan de Mendoza.
{') Voy. p. 52.
(*) Les Espagnols ne quittèrent les Pays-Bas qu'au mois de janvier 4561. Le roi avait promis aux états généraux de les en faire sortir dans le délai de trois à quatre mois.