‹ Don Carlos et Philippe II (volume 4)Chapitre 131 sur 146 · CHAPITRE X. Wl · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. Wl

L'opposition qu'ils rencontraient Jevinl plus vive encore lorsque, pour les doter. Pic lY. sur les instances du roi. eut statué qu'on leur annexerait les abbayes situées dans leur voisinage. Cette combinaison avait un double avantage an point de vue du gouvernement : elle exonérait le trésor des pensions qu'il aurait dû payer aux nouveaux prélats, daprès la bulle de Paul l\ ^ elle faisait entrer dans les états les évêques. dont le roi se flattait que le concours lui serait acquis . quand il aurait des demandes à faire iï ces corps représentatifs de la nation, au lieu des abbés, qui y contredisaient fréquemment. Les abbés composaient, dans presque toutes les provinces des Pays-Bas, le premier ordre des états.

Mais ces mêmes raisons , la dernière surtout , étaient aussi celles qui faisaient repousser, par l'opinion publique, le plan que la bulle de Pie IV avait sanctionné. "

A ces causes de mécontentement et à des embarras financiers dont nous parlerons dans la suite de ce chapitre, vint se joindre, pour rendre plus dilïicile encore la marche de l'administration, la jalousie des grands contre le cardinal de Granveîle. jalousie qui prit bientôt le caractère d'une haine déclarée. Dès lors tous les vœux, tous les efforts des mécontents, se réunirent j)Our conspirer le renversement de ce ministre. Une ligue à la tcte de laquelle se placèrent le prince d'Orange et les comtes d'Egmont et de llornes, fut formée ouvertement dans ce but.

Les promoteurs de la coalition imputaient à Gran-

velle d'avoir écrit au roi que, tant qu'il ne ferait pas couper la léte à une demi-douzaine d'entre eux , il ne serait point seic;neur des Pays-Bas : ils prétendaient savoir aussi qu'il avait engagé le roi à venir avec une armée dans ces provinces , afin de les conquérir et de les mettre sous le joug. Ils l'accusaient encore d'y vouloir introduire l'inquisition d'Espagne : c'était pour cela, suivant eux, qu'il avait conseillé l'érection des nouveaux sièges épiseopaux et s'était fait donner l'archevêché de Malines (').

Aujourd'hui que les correspondances les plus secrètes de Granvelle avec Philippe II ont vu le jour, l'histoire peut et elle doit proclamer l'injustice des imputations dont ce prélat était l'ohjet Q. Certes il y a plus d'une chose à blâmer dans la conduite de Granvelle, mais il s'en fallait de beaucoup qu'il fût aussi noir que ses ennemis prenaient à tâche de le représenter. Il n'était cruel ni par tempérament ni par principes. Formé à l'école politique de Charles- Quint et de la reine Marie de Hongrie , la violence

(') « ... Si dolevano che il cardinale dovesse baver scritlo a V. M. che lei non saria mai signore di queste provincie, fin a tanto che non havesse falto tagliar la testa a mezza docena di quesli signori ; che sapevano che solecilava V. M. perché quella venisse iu questi Stati, et che vi veuisse polente per conquistar di nuovo queste provincie, et por ioro il freno che volesse ; che il prefalo cardinale voleva introdurre la inquisitione in (luesti Stati, et che senza dubio a questo fine si fdcevano li nuovi vescovadi, et egli aveva preso il primo. . » (Lettre de la duchesse de Parme au roi, du 1 5 juin 1362 : Arch. de Siraancas, Estado, leg. 521.)

\^) Nous nous permettons de renvoyer au jugement que nous avons porté sur Granvelle, et que nous avons appuyé d'actes et de faits nombreux, dans la Correspondance de Philippe H, etc., t. I, pp. clix-clxxxii,

t. II, pp. LI-LVl.

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était un moyen qui répugnait à ses maximes de gouvernement autant qua son caractère; dans le temps même qu'il était accusé de provoquer l'oppression des Pays-Bas, il écrivait à Gonzalo Ferez, à propos d'ordres venus de Madrid pour que des troupes fussent envoyées au secours des catholiques de France : « Ces pays ne sont pas comme l'Italie et Milan, où « l'on peut prendre les mesures que Ton veut. Leur (c conservation importe tant à Sa Majesté qu'avant de « donner des ordres de là-bas d'une manière si absolu lue, il faut considérer ce qui est exposé d'ici tou- « chant l'état où sont les choses, et, conformément à « cela, ce qui se peut et ne se peut point ('). »

Philippe II lutta contre l'opposition pendant deux ans et demi (-) : il lui en coûtait de sacrifier le cardinal; il avait dit à Gonzalo Perez que, plutôt que d'y consentir, il s'exposerait à perdre les Pays-Bas Q.

C) a No son eslos Estados como Italia y Milan, i ara que se puedan tornar espedienles à volunlad. Y impoifa tanio à Su Magestad la conservaciou d'eslos Eslados que, antes de maudar tan absolutamenle ias cosas. es menester considerar lo que se représenta de aquî del estado eu que eslà, y conforme â eslo, lo que se puede 6 no se puede. •> (Lettre du 6 juillet 1562 : Arch. de Simancas, Eslado, leg. 522.)

(^) La première lettre que le prince d'Orange et le comte d'Egmont écrivirent au roi contre le cardinal de Granvelle, est du 23 juillet 1561 ; Philippe II y répondit le 29 septembre suivant. Le II mars loCS, Orange et Egmout, auxquels s'était joint le comte de Homes, lui adressèrent une nouvelle lettre, oîi ils demandaient, d'une manière plus explicite, le renvoi du cardinal ou leur démission; il y fit réponse le 6 juin. Le 29 juillet 1563, les trois seigneurs lui écrivirent de nouveau, pour lui déclarer qu'ils étaient bien résolus à ne plus paraître au conseil d'État, tant que le cardinal y assisterait.

(5) Voy. la lettre de Perez à Granvelle, du 15 juin 1563, dans les Papiers d'Éialdu canlinal, t. VU, p. 102.

DON CARLOS lîï PHILIPPE IL

II savail qu'il n'avait point de ministre plus dévoué et plus capable; il croyait que sa justice, autant que son inlérêt. lui faisait un devoir de soutenir un homme d'Elat <[ui avait rendu à son père et à lui-même de si éminents serviees= l*ar-dessus tout cela, il regardait la concession qu'on cherchait à lui arracher, comme un acte qui pouvait porler alteinîe à sa dignité et à sa répulaiion en Europe : il s'était refusé longlemps, malgré les instances les plus vives de Catherine dcMédicis, à rappeler l'ambassadeur qu'il avait en France, et qui était précisément un frère du cardinal ('). Ces considérations nempèchèrent pas pouriant quil ne finît par céder. Le 22 janvier 1564, il adressa à Granvelle une lettre, de sa main, où il l'invitait à séloigner des Pays-Bas, sous le prétexte d'aller voir sa mère en Bourgogne (").

Granvelle avait plusieurs fois écrit à son maître qu'il était prêt à quitter les affaires, si sa retraite pouvait conduire au rétablissement de la tranquillité; que le roi devait, sans aucun égard pour lui, prendre telle détermination qu'il jugerait utile à son service; qu'il lui obéirait de bon cœur ('). 11 avait tenu le même langage à Gonzalo Ferez Ç). 11 avait fait des déclaralions analogues à la duchesse de Parme (^). 11 sentait

(') Thomas Pei-reuol, seiizneur deChantonuy. Voy. p. 224.

(■') Correspondance de l'hilippe 11, etc., t. I,p. 28o.

("] Lellres des G octobre 1502, -10 mars, Li avril, -14 juillet, ]\ août 4563, dans la Correspondance de Philippe II, etc., t. I, pp. 217, 238, 245, 237 et 2G4.

(*) Lettres des 17 et 27 juin loG3. [Ibid., p. 2.33.)

(*) Lettre de la duchesse au roi, du 13 mars 1563. [Ibid.. p. 242.)

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parfaitomeiit que. le roi ne venant point aux Pays-Bas, il lui était dillicile d y rester (') : les avanies auxquelles il se voyait en butte, les dangers mêmes qu'il eourait. y rendaient sa position des plus critiques, et l'on n'est pas surpris de ce qu'il dit dans une de ses lettres, « que Ferez ne le reconnaîtrait plus, tant ses H cheveux ont blanchi (-). » Il fut néanmoins humilié du congé que le roi lui donnait, et surtout de la forme dans laquelle il lui était donné : il ne lui paraissait pas équitable quaprès une si longue carrière ministérielle, on le renvoyât « sans satisfaction aucune Q ; )> peutêtre s'était-il laissé aller à l'espoir, dont le berçait Ferez, qu'il serait appelé, comme du temps de Charles- Quint, à diriger les affaires de la monarchie Q. ^[ais ni le caraclère du roi, ni les sentiments des personnes qui l'entouraient, n'autorisaient de telles espérances. Le duc d'Albe. que Granvelle plaçait au nombre de ses amis et avec qui il entretenait une correspondance suivie, aurait été vraisemblablement celui qui eût vu de l'œil le plus jaloux son arrivée à Madrid; il n'entendait pas avoir en lui un rival, et moins encore un supérieur; le crédit dont Ruy Gomez jouissait auprès du roi ne l'offusquait déjà que trop : lui-môme il avait la prétention d'être fait chef du gouverne-

(') Voir sa lettre à Philippe II, du 1 2 novembre 1563. [Correspondance de Philippe 11, etc., t. 1, p. 27i.)

(^) Voir ses lettres des 8 septembre 1303 et 21 janvier loGi:. (Ibid., pp. 268, 284.)

p) Voir sa lettre du 27 juin à Ferez, ci-dessus citée.

{*) Voir la lettre de Ferez du 21 juillet 1563. [Correspondance de Philippe n, etc., t. I, p. 2.58.)

ment et minisire suprême, comme le connétable de Montmorency l'avait été en France, sous Henri II (').

Il fallut pourtant que le cardinal se résignât à son sort; il quitta Bruxelles le do mars.

C'était un grand triomphe pour l'opposition que la retraite de Granvelle : mais, au fond, la situation des Pays-Bas n'en était guère changée; elle restait pleine de difficultés et de périls.

A la suite de la paix conclue avec la France, le calvinisme s'était aisément introduit dans les provinces qui confinaient à ce royaume. Les huguenots qui vinrent y chercher un refuge contre les persécutions auxquelles ils étaient en butte sous le règne de François II (-), en avaient été les premiers apôtres. Durant la guerre civile qui éclata après la mort de ce monarque, l'amiral Coligny et le prince de Condé, comprenant l'avantage qu'il y aurait pour leur parti, au double point de vue de la politique et de la religion, à se créer (les alliés dans les Etats voisins, firent partir pour les Pays-Bas des ministres chargés dy prêcher les doc-

(') » Il duca d'Alva.... non puô patir desser fatto nelle deliberazioni uguale a gli altri, e vorria, corne si dice, che il re lo facesse capo e supremo ministro nel governo, rinunziando luUo il carico a lui, non altramente che solesse già fare in Fiancia il re Enrico col contestabile.... » (Relation de Paoio Tiepolo, de -1063, déjà citée, p. 68.)

(^) La duchesse de Parme écrivait, le 10 novembre 1560, aux gouverneurs des provinces frontières : <> Je suis de bon lieu advertie comme « grand nombre de réfugiez de plusieurs coustelz, tant du royaulme « de France que d'ailleurs, pour le fait de la religion, et pour craincte a qu'ilz ont de y estre chastiez pour leurs sectes et hérésies, viennent « cercher et prendre résidence es pays de par deçà, par la hantise et « fréquentation desquelz les bons subjectz de S. M. pourroient facille- « mentestreséduictz, etc.... « (Archives du royaume.)

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