‹ Don Carlos et Philippe II (volume 4)Chapitre 37 sur 146 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

yeux accusaient une lésion au crâne et peut-être au cerveau (')^ ils résolurent, afin de s'en assurer, de mettre à nu la partie du crâne sur laquelle la blessure s'étendait : cette opération se fit à l'instant même (-). Le résultat fut que le crâne était intact : seulement le péricrâne paraissait avoir été légèrement atteint.

Philippe II donnait audience, ce jour-là, à l'ambassadeur de France, l'évèque de Limoges, quand deux gentilshommes, dépêchés coup sur coup par don Garcia de Tolède, vinrent lui apprendre le fâcheux changement qui s'était opéré dans l'état de son fils, et la détermination à laquelle s'étaient arrêtés les

(') Voir, à^DsVAppendice A, la lettre de l'ambassadeur de Venise au doge, du 16 mai 1362.

Ce diplomate reproche aussi leur ignorance aux médecins espagnols, et dit que l'état d'inflammation de don Carlos était produit par les humeurs vicieuses qu'il y avait en lui.

(*) Dans une lettre à Charles IX, du 1 1 mai 1362, l'évèque de Limoges donne la forme et la dimension suivante à la partie du crâne qui fut mi.se à découvert :

La même forme lui est donnée par l'ambassadeur de Venise, mais avec une dimension moindre, si j'en juge par la copie que M. le chevalier Mutinelli m'a envoyée.

médecins. Il se mil en roiife la nuit même pour Alcaln, emmenant avee lui Vésale (') et un autre médecin de sa chambre, le docleur Mena, ainsi que ses deux minisires j)iineipaux, le duc dAlbe et le prince dEboli; les autres membres de son conseil, avec les dignitaires de sa cour, l'y suivirent à quelques heures dinlervalle ("). A son arrivée, le prince était mieux: le sang qu'il avait perdu en abondance lui avait procuré quelque soulagement : Philippe s'empressa d'expédier un courrier à la reine, pour lui en donner avis Q. jMais cette amélioration ne se soutint pas : au contraire, bienlôt la lièvre augmenta, accompagnée de mal de tèle, d'insomnie, de vomissements, de flux de ventre, d'inflammation du visage, d'ophthalmie. de paralysie de la jambe droite, et d'une prostration extrême; la blessure devint livide et inféode: le malade avait les lèvres pendantes et comme déjà frappées de mort (^). Le 5 mai, il commença à délirer.

(') Après avoir été le médecin de Charles V, Vésale était passé, avec le même litre, an service de Philippe il.

D'après la lettre de l'ambassadeur de Florence, du \" mai 1362, les médecins espagnols avaient fait en sorte que Vésale ne vînt point à Alcala : •• E questi medici spagnoli hunno indugiaio siuo a ora a volere « il Vesalio.... «

11 est juste d'ajouter pourtant que, dans sa relation, le licencié Daza (|ualifie Vésale, tantôt de liombic doclissimo, tantôt d'iusigne y rarii varon.

(-) Mémoire de l'évèque de Limoges pour Charles IX, du 10 mai 1562. — Lettre de l'ambassadeur de Florence, du l 'i- mai, dans VAppeiulice A.

(') <i Ora. che è di notle, è venuîo un corriero alla regina, che riferisce che, poi che hanno aperta la ferita, S. A. se sente meglio.... » (Lettre de l'ambassadeur de Florence, du l""' mai 1362.)

(*; Lettre do l'ambassadeur de Venise, du 16 mai 1562.

CHAPITHIi IV. 79

A la MIC du dan^iT que t'ourail sou fils-PliilippclI ordonna que des prières publiques fussent dites journellement dans toute l'Espagne, et qu'on fit. dans chaque ville, dans chaque village, des processions où l'on porterait le saint sacrement, avec les reliques que les lidèles avaient le plus en vénération ('). Lui-même il passa des heures entières, les genoux fléchis, à prier et à demander à Dieu qu'il lui conscivât sou unique enfant (-). Il voulut présider à toutes les consultations des médecins, quoiqu'il y en eût qui ne durèrent pas moins de quatre heures ('). Il avait entendu parler dun vieux chirurgien morisque de Valence qui, au moyen d'onguents de sa composition, faisait des cures merveilleuses : il lui envoya l'ordre de se rendre sur-le-champ à Alcala (^). Dès le 2 mai. il avait poi/rvu à ce que le prince se confessât et reçût la communion (^).

Pendant toute celte crise, le roi prodigua à son lils

C) Voy., dans le tome XXVI de la Coleccion de clocumenlos inéditos para la hisloria de Espana, p. 443, sa lettre du 2 mai 1362 aux prieurs de Guadaliipe et de Notre-Dame del Pilar, et aux abbés de Valvauera et de Monserrate.

P) Lettre de l'ambassadeur de Venise, du 16 mai. — Relation jointe à une lettre écrite, le 23 mal \ 562, à la duchesse de Parme, par le secrétaire Courtewille.

P) II y en eut quatorze auxquelles il assista. Elles se faisaient de cette manière : le roi se plaçait dans un fauteuil, ayant à sa droite le duc d'Albe, à sa gauche don Garcia de Tolède , et derrière lui les personne.-^ de sa cour, les médecins et chirurgiens étaient rangés circulairement vis-à-vis, sur des sièges. Don Garcia donnait la parole a celui qu'il voulait entendre. (Relation de Daza.)

C*) Lettre de l'ambassadeur de Florence, du 44 mai, déjà citée. — Lettre de l'ambassadeur de Venise, du 16 mai.

{^) Lettre de l'ambassadeur de Florence, du 14 mai.

les soins les plus tendres, les attentions les plus afTectiieuses. Le comte Annibal d'Emps . neveu du pape Paul IV ('), qui était présent, disait à l'ambassadeur de Florence, quelques jours après, que voir le prince dans son lit , la pâleur de la mort sur le visage, avait été certes un sujet de grande compassion . mais que voir le roi servir incessamment son fils, les yeux remplis de larmes, avait été un spectacle à faire pleurer les pierres ('). Le duc d'Albe aussi fit preuve d'un rare dévouement à son jeune maître. Depuis le jour de son arrivée avec le roi, il ne quitta pas la chambre du prince; il ne se dépouilla de ses vêtements que pour en changer: s'il prit quelque repos, ce fut en se jetant tout habillé sur un lit , dans les moments où le prince sommeillait Q. Don Garcia de Tolède n'apporta pas moins de zèle dans l'accomplissement de sa charge. Luis Quijada se donna tant de fatigue qu'il faillit en mourir. Honoralo Juan , quoiqu'il relevât à peine d'une longue et grave maladie, ne manqua pas d'assister un seul jour au pansement de son élève et aux consultations des médecins. Tous les serviteurs, en un mot. de don Carlos rivalisèrent de diligence et de sollicitude pour lui. Le pauvre prince, dans un des intervalles lucides qu'il eut pendant son délire, dit à son père que, s'il regrettait la mort, c'était surtout parce

(') Il était venu en Espagne, porteur de la permission accordée au roi, par le pape, d'employer une partie des biens de l'Église à l'entretien de cinquante galères pendant cinq ans. (Lettre deTisnacq à la duchesse de Parme, du 10 février 1o61.)

(*) Lettre de l'ambassadeur de Florence, du 14 mai.

(') Ibid, — Relation de Daza.

CHAPITHE IV. 81

qiiil ne voyniL pas d'enfanl issu de son mariage avec la reine ('), Un des chirurgiens qui le soignaienl , le licencié Dionisio Daza Chacon, a rendu, de sa patience et de sa douceur pendant sa maladie , un témoignage que nous devons reproduire : « S. A. — dit-il — montra <c beaucoup de respect et d'obéissance à son père ; « toutes les choses que le duc d'Albe et don Garcia « de Tolède lui dirent de faire au nom de S. M., il « les fit sans la moindre observation , même dans les (c momenls où la raison l'avait abandonné. Il se prê!a « de la même manière à ce que sa santé exigeait. « étant si soumis aux prescriptions des médecins que, « à l'étonnement de tous, non-seulement il ne refusait f( pas les remèdes , quelque désagréables et violents « qu'ils fussent, mais encore, quand il était dans son u bon sens, il les demandait lui-même Q. »

L'Espagne entière sassocia à l'afïliction de son roi. Partout les églises se remplirent de gens qui venaient demander à Dieu , avec la plus grande ferveur, la guérison du prince. A Madrid, il y eut des processions, de jour et de nuit, où une foule de personnes se donnèrent la discipline, comme il était d'usage de le faire le jeudi saint. A Tolède, on compta jusqu'à

C) Lettre de l'évêque de Limoges à Charles IX, du 1 i mai 1562, dans l'Appendice A.

{^j « Mostrô S. A. gran obedienciay respeto à S. M., porque ninguna cosa de las que el duque de Alba 6 don Garcia de Toledo le decian en su nombre, dejô de hacer con gran facilidad, aun en les dias del delirio. Lo que â su salud cumplia hizo de la misma suerte, siendo tan obediente à los remédies, que â todos espanlaba, que por fuertes y recios, nunca rehuso, âutes, todo el tiempo que estuvo en su acuerdo, él mismo iospidiô.... »

trois mille cinq cents disciplinants ('). Mais ce furent surtout la reine Elisabeth de Valois et la princesse dona Juana qui firent paraître la douleur dont elles étaient pénétrées : les deux illustres femmes ne se bornèrent pas à assister aux processions qui eurent lieu dans la résidence royale : elles passèrent une nuit tout entière à prier et à pleurer devant une image de la mère du Sauveur consacrée par la piété des fidèles, et qu'elles avaient fait apporter solennellement au palais ('). Dofïa Juana fit plus encore : elle alla le soir, pieds nus, par un froid inaccoutumé en Castille. jusqu'au monastère de Nuestra Sefiora de la Consolacion fondé par elle (^). A la première nouvelle qu'elle avait eue de l'accident arrivé à son neveu , elle avait commadé au licencié Daza de l'informer, jour par jour, avec ponctualité, de l'état du prince,

Les Flamands et les Italiens qui habitaient Madrid mêlèrent leurs prières et leurs vœux à ceux de la nation : les Flamands s'étaient flattés de l'espoir d'avoir bientôt don Carlos pour gouverneur ; les Italiens attendaient de lui une amélioration de leur con-

(') Lettre de l'ambassaJeur de Florence, du H mai. — Lettre de l'ambassadeur de Venise, du 16 mai. — Relation jointe à une lettre du secrétaire Courtewiile à la duchesse de Parme, du 23 mai.

(^) Lettre de l'ambassadeur d'Angleterre, du 12 mai 1362, dans l'Appendice A. — Lettre de l'ambassadeur de Venise, du 16 mai.

(^) Lettre de l'ambassadeur de Florence, du 14 mai.

Dona Juana avait fondé, en 4559, ce couvent, qui était de religieuses déchaussées, de l'ordre de Saint-François. Voy. d'Avila, Teatro de las grandezas de Madrid, p. 286.

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