PRÉFACE
L'histoire moderne n'offre pas d'événement qui ait excité un intérêt plus universel, plus soutenu, que l'arrestation et la mort de don Carlos, fils de Philippe II.
Après trois siècles écoulés, cet événement est encore aujourd'hui l'objet d'une curiosité non moins vive que celle qu'il fit naître à l'époque où il se produisit*.
h DON CARLOS ET PHILIPPE II.
Ce n'est pas seulement la soudaineté, l'éclat de la catastrophe, qui frappe l'imagination; c'est aussi, et surtout, l'obscurité, le mystère qui plane sur les causes auxquelles elle doit être attribuée.
Les historiens espagnols contemporains surent peu de chose du drame dont l'intérieur du palais de Madrid avait été témoin, et ils ne dirent pas même tout ce qui était parvenu à leur connaissance : ils écrivaient sous le contrôle d'une double censure qui n'aurait point souffert que la moindre atteinte fût portée à la mémoire de Philippe II.
Parmi les historiens étrangers, tous ou presque tous se plurent à accueillir, à accréditer, à répandre les versions les plus absurdes, les plus invraisemblables, uniquement parce qu'elles flattaient les préventions populaires, parce qu'elles étaient hostiles à un monarque dont la politique avait soulevé des haines invétérées.
Le roman et le théâtre s'emparèrent à leur tour de don Carlos, et mêlèrent les fictions de la fable aux réalités de l'histoire.
De nos jours, où les études historiques ont pris un si grand essor, où la recherche de la vérité est
PRÉFACE. m
la passion des esprits sérieux, on s'étonnait de ne posséder pas encore un récit fidèle, circonstancié, des faits qui amenèrent la fin prématurée du fils de Philippe II.
C'était, dans les annales du xvi e siècle, une regrettable lacune.
J'ai essayé de la remplir en faisant paraître le livre que je soumets aujourd'hui au jugement du public. Y ai-je réussi ? Le lecteur en décidera.
Mais qu'il me soit permis de dire comment j'ai été entraîné à écrire ce livre, et quels éléments ont servi à sa composition.
Lorsque, il y a vingt ans, le gouvernement belge me confia la mission d'aller rechercher, dans les archives et les bibliothèques de la Péninsule, les actes de la domination espagnole aux Pays-Bas, ce fut à la bibliothèque nationale, à Madrid, que je commençai mes investigations.
Ce bel établissement, qui doit son origine à Philippe V, renferme une magnifique collection de manuscrits. J'y fis une ample moisson de documents sur l'histoire de la Belgique.
Entre les manuscrits qui attirèrent mon attention,
iv DON CARLOS ET PHILIPPE H.
H y en avait un ( ! ) où étaient contenus deux recueils de pièces ainsi intitulés :
El despacho gênerai que se hizo para el rey sobre el recogimiento del principe don Carlos ;
'El despacho gênerai que se hizo para los perlados, grandes, etc., sobre lo de la muerte del principe nuestro sehor.
Le premier de ces recueils était formé des lettres adressées par Philippe II, le 22 janvier 1568, aux évoques, aux provinciaux des ordres religieux, aux villes et aux corrégidors de Cas tille, sur l'arrestation de son fils. .
Dans le second étaient les lettres du 27 juillet de la même année par lesquelles ce monarque annonça aux prélats, aux grands et aux villes la mort du prince, arrivée trois jours auparavant, ainsi qu'une lettre particulière du secrétaire d'État Francisco de Érasso écrite à ce sujet aux corrégidors et aux présidents des audiences royales.
La révolution qui marqua les derniers temps de la vie de don Carlos ne pouvait rester étrangère à mes
( ! ) Il est marqué F f 9.
PRÉFACE. v
recherches, car elle se rattachait au soulèvement des Pays-Bas par les intelligences qu'on supposait que le fils de Philippe II avait eues avec les Flamands. Je pris copie de toutes les pièces dont je viens de donner l'indication.
Je trouvai, dans un autre manuscrit ( l ), les lettres de Philippe à la reine douairière de Portugal, Catherine d'Autriche, et au pape Pie Y, datées toutes deux du 20 janvier 1568, et les transcrivis de même.
La curiosité que ces pièces avaient éveillée en moi s'augmenta par la lecture de la correspondance manuscrite, conservée aussi à la bibliothèque de Madrid, de Giovanni-Battista Castagna, archevêque de Rossano, nonce en Espagne durant les pontificats de Pie IV, de Pie V et de Grégoire XIII, et qui fut appelé luimême à occuper la chaire de saint Pierre ( 2 ). Là, en effet, étaient consignés des détails aussi neufs que
(') Marqué D d 59.
(*) Elle est renfermée dans un MS. marqué X 472 et intitulé : Régistro di lettere di monsignor arcivescovo di Rossano, che fu poi papa Urbano VU, délia sua nuntialura di Spagna, solto Pio IV, V et GregorioXUl. Volume primo. Ce volume, qui a 4002 pages, commence par une lettre écrite de Bologne, le 48 septembre 4505, et finit par une lettre datée de Madrid, le 2 janvier 4569.
vi DON CARLOS ET PHILIPPE II.
curieux sur ce qui avait précédé, accompagné, suivi l'emprisonnement de don Carlos, et sur les circonstances de sa mort.
Ces premières découvertes m'inspirèrent le désir de pénétrer plus avant dans les mystères dont l'histoire de don Carlos était enveloppée : pour cela, il fallait pouvoir explorer le célèbre dépôt des archives de la couronne de Castille établi par Philippe II au château de Simancas.
L'accès des archives de Simancas n'était pas en ce temps-là aussi aisé qu'il Test aujourd'hui. Le gouvernement belge avait eu quelque peine à obtenir ( l ) que j'y fusse reçu pour l'accomplissement de ma mission. Plus tard( 2 ), parut un règlement ministériel, sous la signature du marquis de Pefiaflorida, qui ouvrait aux étrangers, aussi bien qu'aux nationaux, les divers dépôts d'archives de l'État dans la Péninsule , mais en exceptant, des pièces dont il serait donné communication, celles qui contenaient des renseignements particuliers sur la vie privée des rois, des princes et
( 1 ) Au mois de juillet 4843.
(*) Le 20 avril 4844. Voy. Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas, t. I, p. 57.
PRÉFACE. vu
d'autres personnages éminents ( l ) ; pour celles-ci une permission spéciale était nécessaire.
Je la sollicitai par rapport aux papiers qui concernaient don Carlos.
M. le marquis de Pidal, qui, après avoir joué un rôle brillant sur la scène politique de son pays ( 2 ), consacre aujourd'hui ses loisirs aux lettres ( 3 ) , avait remplacé M. le marquis de Penaflorida au ministère de l'intérieur; il m'accorda gracieusement ma demande ( 4 ).
Je compulsai, au dépôt de Simancas, les negociados de Castille, de Portugal, de Rome, d'Allemagne,
( f ) « Serân reservados para todos, a do ser que se concéda especial autorizacion, los papeles que tengau noticias particulares acerca de la vida privada de los sonores reyes, principes û otros personages emineotes. »
(*) M. de Pidal a été chargé deux fois, en 4844 et 4846, du portefeuille de l'intérieur, et deux fois aussi, en 4854 et 4857, de celui des affaires étrangères.
( 8 ) Il a publié , Tannée dernière , sous le titre de Hisloria de las alteracione8 de Aragon en el reinado de Felipe II, 2 vol. in-8°, un livre qui a obtenu un grand et légitime succès.
(*) Par une real ôrden adressée, le 42 août 4844, à l'archiviste de Simancas, et dont voici la teneur : a .... La reyna ha tenidoâ bien « autorizar à M. Gachard para sacar copia de las piezas que existan en » ese archivo relativas al arresto y muerte del principe don Carlos, « hijo del rey don Felipe II, como tambien de las que se refieran a sus « primeros anos y â la caida quediô en Alcala.... >»
vin DON CARLOS ET PHILIPPE II.
d'Angleterre : on sait que le negociado de France est aux archives impériales, à Paris, où il fut transféré en 1814, quand les Français occupaient la province de Valladolid.
Une belle récolte de pièces diplomatiques fut le fruit de ces investigations.
J'eus le regret cependant, en visitant le negociado de Portugal, d'y constater l'absence de la correspondance tout entière de Philippe II avec la reine douairière Catherine d'Autriche, grand'tante et aïeule de don Carlos. Nul doute que cette correspondance ne renfermât, sur le caractère, les habitudes, la conduite du prince des Asturies, bien des choses particulières; ce devait être même le motif pour lequel elle n'avait pas été déposée aux archives. Les papiers de cette nature, Philippe II avait pour principe de les garder dans son cabinet, sous sa clef, et quand il sentit approcher ses derniers instants, il prit des mesures afin qu'après sa mort on livrât aux flammes ceux qu'il n'aurait pas détruits lui-même ( ! ).
Ce qu'il y a de singulier, c'est que la correspon-
(*•) Voy. le t. II, p. 519.
PRÉFACE. ,x
danee de Catherine et de Philippe manque aussi aux archives royales de la Torre-do-Tombo, à Lisbonne., comme j'en fus informé , quelques années après , à la suite d'une vérification provoquée par Ja légation belge dans cette capitale.
En résultat, je revins d'Espagne avec quantité de documents, restés ignorés des historiens, sur la vie et la mort de don Carlos ( 1 ).
Pendant une dizaine d'années, occupé de publications assez considérables ( 2 ), je laissai dormir dans mes cartons tous ces documents ; j'étais même indécis sur l'usage que j'en ferais. Les mettrais-je en lumière tout simplement, en me contentant d'y ajouter quel* ques notes? ou en ferais-je la matière d'une compote La plupart de ceux dont j'avais pris copie ou extrait furent publiés, en 4855, dans ia Coleccion de documentas inédites para la historia de Espana, t. XXVI et XXVII.
( s ) La Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas, dont quatre volumes in-4° ont paru jusqu'ici ; les Actes des états généraux de 4600, in-4° de cli et 4048 pages, publié en 4849 ; les Actes des états généraux de 4632, in-4°, 4853 ; la Correspondance de GuiHaume le Taciturne, prince d'Orange, dont le 6 e volume est aujourd'hui sous presse ; les Lettres sur la retraite de Charles V au monastère de Yuste, 3 vol. iu-8°, qui ont vu le jour en 4854 et 4855, etc.
x DON CARLOS ET PHILIPPE lï.
sition historique? Telle était l'alternative qui s'offrait à moi. À la persuasion de mes amis, ce fut le dernier parti que j'adoptai.
Mais alors je reconnus que, si précieux que fussent les matériaux dont mes recherches à la bibliothèque de Madrid et aux archives de Simancas m'avaient mis en possession, il y avait encore plus d'un point important de la vie de don Carlos qu'ils laissaient dans l'ombre, ou qu'ils n'éclairaient pas d'un jour suffisant. Sur les rapports, par exemple, qui avaient existé entre le prince d'Espagne et son père antérieurement à la catastrophe, sur les faits qui furent la cause immédiate de celle-ci, les actes officiels étaient, pour ainsi dire, muets; les dépêches du nonce soulevaient seules un coin du voile dont ils restaient couverts : or, sans connaître et ces rapports et ces faits, comment comprendre, comment apprécier l'arrestation de don Carlos? Cette arrestation même et la mort du prince, ne fallait-il pas, pour les raconter, pouvoir comparer, avec les relations émanées de la chancellerie de Philippe II, d'autres récits encore que ceux de l'archevêque de Rossano?
De nouvelles recherches devenaient donc nécessaires ; je me décidai à les entreprendre.
PRÉFACE. xi
Je consultai, dans le fonds de Si ma n cas, aux archives de l'Empire, à Paris, le negociado de France dont j'ai parlé il y a un instant. J'y recueillis, entre autres pièces intéressantes, les lettres qui furent écrites à Philippe II par son ambassadeur, don Francés d'Alava, sur l'impression que l'emprisonnement et la mort du prince d'Espagne produisirent à la cour de Charles IX.
À la bibliothèque impériale, je parcourus, une à une, les dépêches de Sébastien de l'Aubespine, évêque de Limoges, de Jean-Evrard baron de Saint-Sulpice et de Raymond de Pavie, seigneur de Fourquevaulx, qui représentèrent successivement la France à Madrid dans les années 1561 à 1568 ( 1 ). La position des
(') Les lettres de l' évêque de Limoges, transcrites par son secrétaire, sont contenues dans le MS. Saint-Germain Harlay 228 ; elles commencent au 3 juillet 4561 et unissent au 44 mai 4562.
Le « Registre des despesches de M. de Sainct-Sulpice, ambassadeur « en Espagne soubs le règne du roy Charles neufviesme, » remplit les MSS. 9746, 9747, 9748. La première dépêche de cet ambassadeur écrite de Madrid porte la date du 24 mai 4562; les dernières, celle du 44 août 4565.
Le recueil des dépêches de Fourquevaulx a été fait par les soins de son fils en deux volumes, qui sont marqués Suppl. franc. 225 1 -225 s , sous le titre suivant : « Lettres <î Estât où sont contenus les affaires particu-
xii DON CARLOS ET PHILIPPE II.
ambassadeurs français à la cour d'Espagne était privilégiée : ils avaient leurs entrées libres chez la reine, et des rapports journaliers avec ses dames; ils pouvaient par là apprendre et même voir de leurs yeux presque tout ce qui se passait dans la maison royale. Aussi je me promettais beaucoup du dépouillement de leurs correspondances. Mon attente ne fut pas déçue. Il y avait une autre correspondance diplomatique à laquelle j'attachais un grand prix : c'était celle
« liers de divers royaumes, soubs la négociation faicte en Espaigne près « du roy catholique Philippe d'Austriche, par le sieur de Forquevauls, « ambassadeur du roy très-chrestien Charles neufviesme. Tome premier o (deuxième). A Forquevauls, Tan M.D.XCVI. » Le premier volume commence au 7 juillet 4565 et finit au 3 octobre 4568; il a 4478 pages. Le second, qui en a 4340, va du 45 octobre 4568 au 45 avril 4572.
Dans le MS. Saint-Germain Harlay 228, cité plus haut, il y a cent quatre-vingt et une lettres originales de Fourquevaulx, du mois de septembre 4567 au mois d'avril 4572.
C'est du MS. Suppl. franc. 225 1 que je me suis servi, comme étant plus complet, quoique la copie puisse n'être pas toujours d'une exactitude minutieuse.
M. le marquis du Prat a donné une cinquantaine de lettres de Fourquevaulx, des années 4566, 1567 et 4568, dans son Histoire, si touchante et si complète, d'Elisabeth de Valois, reine d'Espagne, Paris, Techener, 4859, in-8°.
PRÉFACE. xiii
du baron Adam de Dietrichstein , que l'empereur Ferdinand I er envoya en Espagne, à la fin de 1563, pour y remplir à la fois la charge de son ambassadeur et celle d'ayo ou gouverneur des archiducs Rodolphe et Ernest, ses petits-fils. Déjà, à l'époque où Dietrichstein quittait Vienne, il s'agissait du mariage de l'archiduchesse Anne, sœur de ces princes, avec don Carlos, mariage qui, un peu plus tard, fut convenu entre les deux cours : il était donc permis de supposer que l'envoyé d'Autriche avait reçu la recommandation d'instruire régulièrement la maison impériale de tout ce qui se rapportait au prince des Asturies.
La direction des archives de cour et d'Etat à Vienne mit la plus grande complaisance à me procurer copie des lettres du baron de Dietrichstein. Déjà elle m'avait fait parvenir celles qui concernaient l'emprisonnement de don Carlos, lorsque parut à Leipzig un recueil de documenls (') où toutes les dépêches de Dielrichstein,
(') Quellen zur Geschichte des Kaisers Maximilian II, in Archiven gesammelt underlàutertvon M. Koch; Leipzig, Voigt et Giintber, 4857; in -8° de vi et 303 pages. Les lettres de Dietrichstein remplissent les pages 409-217 ; elles sont au nombre de quatre-vingt-neuf.
xiv DON CARLOS ET PHILIPPE IL
depuis le 19 novembre 1563 jusqu'au 25 mai 1568 ( ! ), étaient insérées. Ce recueil avait pour auteur M. Matthias Koch, de Stuttgart, qui, dans ces dernières années, a publié différents écrits sur le règne de Philippe II ( 2 ). On verra de quel secours il m'a été, par les citations que j'en ai faites.
Les correspondances du nonce, des envoyés de France et de l'ambassadeur d'Autriche, jointes aux papiers d'État que j'avais rapportés de Simancas, c'était là déjà une collection de matériaux d'une haute valeur. Grâce au concours d'hommes aussi obligeants que zélés pour la science historique, elle s'augmenta notablement encore.
M. le chevalier de Mutinelli, directeur général des archives de Venise, eut la bonté de faire transcrire pour moi les principales dépêches de Paolo Tiepolo et de Sigismondo Cavalli, qui étaient ambassadeurs de la sérénissime république en Espagne : le premier,
( f ) Il n'y a pas de lettre de Dietrichstein sur la mort de don Carlos, aux archives de Vienne.
(*) Notamment : Untersuchungen Uber die Emporung und denAbfall der Niederlande von Spanien; Leipzig, Voigt et Giinther, 4860 ; in-8° de xii et 24 9 pages.
PRÉFACE. xv
quand don Carlos fit à Alcala la chute dont les suites mirent sa vie en danger; le second, lors de l'arresta-
tion et de la mort de ce prince.
M. le professeur Albèri, à qui est dû l'inappréciable recueil des Relazioni degli ambasciatori veneti al senato durante il secolo decimo sesto> se donna la peine, en ma faveur, d'extraire, dans les archives de Florence, les lettres écrites, sur les événements que je viens de rappeler, par l'ambassadeur de Côme de Médicis à Madrid, le chevalier Leonardo de Nobili. Quelques-unes de ces lettres seulement avaient été communiquées au dernier historien de Philippe II, William H. Prescott.
M. le comte Giuseppe Greppi, aujourd'hui conseiller de la légation de S. M. le roi d'Italie à Constantinople, voulut bien m'envoyer différentes pièces tirées des archives du royaume, à Turin, et qui appartenaient, soit à la correspondance du protonotaire Marcantonio Sauli, résident de la république de Gênes à la cour d'Espagne en 1567 et 1568^ soit à celle de Baldassaro Ravoyra délia Croce, qui était à Vienne l'envoyé du duc Emmanuel-Philibert de Savoie, dans le temps qu'on y reçut la nouvelle de l'arrestation de don Carlos.
xvi DON CARLOS ET PHILIPPE II.
Toutes ces dépêches italiennes abondaient en détails sur les mystères que j'avais à approfondir : mais celles de Sigismondo Cavalli et de Leonardo Nobili étaient spécialement importantes; elles justifiaient à tous égards la vieille renommée de la diplomatie de Florence et de Venise.
Je reçus aussi de MM. Albèri et Greppi des extraits
de relations vénitiennes sur don Carlos, relations qui depuis ont vu le jour dans le tome XIII Q du recueil
de M. Albèri.
Vers la même époque, le gouvernement belge, sur la proposition de la commission royale d'histoire, chargea M. Ernest Van Bruyssel ( 2 ) de visiter les archives et les bibliothèques de Londres. Un des points de l'instruction donnée à M. Van Bruyssel lui recommandait de rechercher , au State paper Office et au British Musaeum, les documents qui concernaient les règnes de Charles-Quint et de Philippe IL Il trouva , dans le premier de ces dépôts , les dépêches de sir Thomas Chaloner et du doyen John Mann,' ambassadeurs de la reine Elisabeth à Madrid;
(») Publié en 4861.
( ? ) Actuellement chef du bureau paléographique.
PREFACE. xvii
il prit copie de celles qui étaient relatives à don Carlos,
J'avais ainsi en mon pouvoir les correspondances adressées à sept des gouvernements de l'Europe, entre lesquels on comptait les plus considérables, par les diplomates qu'ils entretenaient à la cour de Philippe II, lorsque s'y passèrent les événements dont je me proposais de faire le récit. Et ce n'était pas un médiocre avantage que la réunion de ces correspondances diverses, car elles se contrôlaient et se complétaient, en quelque sorte, les unes par les autres. Chacune d'elles avait d'ailleurs son caractère et son mérite propres.
Tandis que je mettais à contribution les archives étrangères , l'établissement qui est confié à mes soins me fournissait aussi son contingent de matériaux.
A son départ pour l'Espagne, après la conclusion de la paix de Catcau-Cambrésis , Philippe II s'y fit suivre de deux ministres belges qui devaient s'occuper, auprès de sa personne, des affaires des Pays- Bas : l'un, Charles de Tisnacq, en qualité de garde des sceaux; l'autre, Josse de Courtewille, comme
xviii DON CARLOS ET PHILIPPE IL
secrétaire d'État. En 1566, Tisnacq fut, à sa demande, remplacé par Joachim Hopperus ; le roi lui conféra la dignité de président du conseil d'État des Pays-Bas : mais, à cause des troubles qui agitaient ces provinces, il ne voulut pas se priver de ses conseils, et il le retint à Madrid jusqu'à la fin de 1569. Courtewille quitta l'Espagne avec le duc d'Albe, au mois d'avril 1567.
Tisnacq, Courtcwille, Hopperus, avaient une correspondance suivie avec Viglius de Zuichem. chef et président du conseil privé aux Pays-Bas. Les lettres d'Hopperus ont été publiées au commencement de ce siècle ('). Celles de Tisnacq et de Courtewille sont restées inédites; elles forment deux recueils, aux archives de Bruxelles.
Les correspondances des ministres belges n'ont sans doute pas une importance égale à celle des dépêches des ambassadeurs étrangers. Les premiers ne se montrent pas aussi bien informés que les seconds de ce qui se faisait et se disait à la eour : sur les choses
( ! ) Joachimi Hopperi, Frisii, Epistolae ad Viglium ab Aytla Zuichemum, sanctions consilii pracsfdem. Utrecht, 1802, in-4°.
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qu'ils apprennent, ils s'expriment avec réserve, principalement s'il s'agit des actes et de la politique du maître; ils se croient obligés, par leur position officielle , à des ménagements , à des réticences. Néanmoins, dans ce qu'ils écrivent, il y a une foule d'indications dont l'historien ne manquera pas de prendre note, ou parce qu'elles précisent mieux des détails déjà connus, ou parce qu'elles en révèlent d'ignorés. J'ai recueilli plusieurs particularités essentielles dans les lettres d'Alonso de Laloo à Philippe de Montmorency, comte de Homes, que M. le professeur Van Vloet, de Deventer, a placées à la suite de sa Notice sur la vie et la mort du baron de Montiguy ('). Laloo était le secrétaire du comte de Hornes, qui l'envoya en Espagne, au commencement de 1566, pour ses affaires particulières ( 2 ) ; il y séjourna jusqu'au mois de mars de l'année suivante. La bibliothèque de l'université de Leyde possède les lettres qu'il écrivit à Philippe de Montmorency, de Madrid
I 1 ) Montigny's leven en dood in Spanje, 4566-4570 ; Amsterdam, Frederik Muller, 4853 ; in-8° de 74 et 36 pages.
(*) Son instruction est du 5 janvier 4 566. Nous l'avons aux archives du royaume, dans un recueil de lettres adressées au comte de Homes.
xx DON CARLOS ET PHILIPPE II.
et de Ségovie, dans les mois de mai, d'août, de septembre et d'octobre 1566; ce sont celles que M. Van Vloet a livrées à la publicité.
Enfin j'ai fait quelques emprunts à l'Histoire des protestants espagnols, de M. de Castro ( l ), où l'on regrette que des recherches infiniment curieuses soient mêlées à des assertions hasardées et à des jugements inspirés par l'esprit de système.
L'énumération , qu'on vient de lire, des sources dans lesquelles ont été puisés les éléments de cet ouvrage (sans parler de celles qui sont généralement connues), montrera, je pense, qu'il est peu de sujets historiques sur lesquels on ait rassemblé autant et d'aussi notables documents.
Je suis loin de me le dissimuler : ces riches matériaux auraient voulu une plume plus exercée pour les mettre en œuvre.
Don Carlos aurait dû avoir pour historien l'illustre auteur d'Antonio Perez et Philippe II ( 2 ) , ou l'écrivain éminent qui a peint, d'une main si sûre
( 1 ) Historia de los protestantes espanoles y de su persécution por Felipe 11; Cadiz, imprenta de la Revisla médica, 4854 ; in-8° de 460 pages. (*) M. Mignet.
PRÉFACE. xxi
et si vigoureuse, les princes et les peuples de l'Europe méridionale au xvi e et au xvn e siècle (*).
Ne pouvant pas m'élever à la hauteur de ces maîtres de l'art, j'ai pris à tâche de retracer les faits avec simplicité, mais surtout je me suis imposé la loi d'être vrai et impartial.
J'ose espérer que l'intérêt saisissant du drame fera excuser la faiblesse de la composition.
Ce livre, dont des fragments ont été lus dans les séances de l'académie royale dé Belgique des 1 l janvier, 1 er mars, il octobre 1858, 7 mars et 6 mai 1859 ( 2 ), et auquel la commission royale d'histoire a accordé les honneurs de l'impression, le 10 janvier de celte dernière année ( 3 ), devait paraître beaucoup
(') M. Ranke, FUrsten und VOlker von SUd-Europa im XVI« und XVH«» Jahrhundert.
( 2 ) Voir les Bulletins de cette compagnie, 2« série, t. IV, pp. 25, 264 ; t. V, p. 31 9 ; t. VI, p. 375 ; t. VII, p. 24 3.
( 3 ) Bulletins de la commission, 2« série, t. XII, p. 445.
xxii DON CARLOS ET PHILIPPE N.
plus tôt. Si nous nous abstenons de faire connaître ici les causes qui en ont retardé la publication , c'est qu'elles intéresseraient'médiocrement le lecteur.
Mai 1863.
ET