CHAPITRE IX
car, parle caractère, les goûts, les habitudes, le prince était, s'il est permis de s'exprimer ainsi, l'antithèse vivante de son père ^ Les détails que nous avons empruntés aux récits de Brantôme, aux dépêches du baron de Dietrichstein, aux rapports des ambassadeurs de Venise, forment, croyons-nous, dans leur ensemble, un portrait assez fidèle et assez complet de don Carlos ; il convient que nous fassions connaître aussi Philippe II.
Ce monarque, qui avait été élevé selon les plus minutieuses prescriptions de l'étiquette espagnole, s'était montré, de bonne heure, jaloux à l'excès de sa dignité. Il était encore enfant lorsque le cardinal de Tavera, archevêque de Tolède, entrant dans sa chambre au moment qu'on l'habillait, son gouverneur voulut qu'il invitât ce prince de l'Église à se couvrir : sans avoir l'air de l'entendre, il prit son bonnet, le mît sur sa tète, et puis il dit au prélat : « Cardinal, vous * pouvez vous couvrir maintenant *. » A sa première sortie d'Espagne, pour se rendre auprès de l'empereur son père aux Pays-Bas, il déplut, par sa fierté et sa hauteur, dans tous les pays qu'il traversa ; les Italiens ne le trouvèrent pas plus à leur gré que les Allemands et les Belges. Il fallut que le cardinal de Trente d'abord, ensuite la rcinaMarie de Hongrie, et enfin l'empereur lui-même, lui fissent des observations sérieuses sur les conséquences que pourrait avoir une conduite qui lui aliénait l'esprit des peuples. Il eut la sagesse de le comprendre : dès ce moment, un changement sensible se fit remarquer dans ses manières ; la raideur, le dédain firent place, en lui, à de la courtoisie et de la bienveil-
1. <K Âdeo dissimillimi sunt moribas patcr et filius, » écrivait le gardo des sceaux Hopperus au président Viglius, le 26 avril 1567. {J, Uopperi epistolœ ad Viglium, etc., Lovanii. 1763, p. 126.) . 2. Cabrera, Felipe II, liv. I, chap. i, p. 4.
lance*. A la diète d'Augsbourg de 1580, on le vit s'appliquer à gagner l'amitié des princes de la Germanie, allant dîner chez eux , les conviant à sa table, et, comme il ne possédait pas leur langue, leur parlant en latin *.
Quoiqu'il fût d'une taille au-dessous de la moyenne, il régnait dans toute sa "personne un air de majesté que rehaussait encore sa manière de se vêtir, à la fois élégante et simple, car il ne portait que du drap de soie, a l'exclusion de Tor et de l'argent ^. Son abord était grave, mais il recevait avec affabilité et il écoutait avec attention ceux qui avaient à l'entretenir *. Jamais il ne se fâchait, quelque chose qu'on pût lui dire *. Habituellement' il ne regardait pas son interlocu-
1. Voy. les Relatiom des ambassadeurs vénitiens sur Charles^Quint et Philippe //, pp. li, 38, 123, 183.
% Antoine Perrenbt) évêqae d'Arras, écrivait à la reine Marie de Hongrie, le 13 octobre 1550 : « Monseignear nostre prince faict très-bien son V debvoir maintenant avec les électeurs et autres princes de la Germanie » et parle avec eulx latin. »
Et le 30 octobre : « J'envoye à Y. M. lettres que monseignear nostre » prince lui escript. Y. M. feroit, à mon advis, bonne*œnyre, s'il loy » plaisoit, en respondant, louher, sans dire de qui elle Ta entendu, ce » que Ton dit du contentement qu'il donne aux princes allemands, con- » versant et devisant avec eul\ comme il faict. » (Archives du royaume, à Bruxelles.)
Voir aussi, dans les Relations des ambassadeurs vénitiens, p. 123, note % ce que l'ambassadeur Marillac écrivait là-dessus au connétable de France, le 21 octobre 1550.
3. < Puesto en solio, coronacion, 6 en otro acto mayor pùblico, eon esta grandeza parecia divinidad su autoridad y gloria. » (Cabrera, liv. Y^ chap. XVII, p. 275.) — « Non usa nel vestire oro né argento, ma solamente panni di seta e con pochi lavori; e veste molto gentilmente portando panni che gli stanno soprammodo bene ed attilati.... » (Relation de Giovanni Soranzo, de 1565, dans les Relazioni degli amhasciatwri v$neti, série 1, t. Y, p. 112. — a Ê attillatissimo nel vestire, e tanto che non si puô vedcre cosa più perfetta. » (Relation d'Alberto Badoero, de 1578, ibid.y p. 276.)
4. Relaziûni degli amhasciatori venetij etc., série I, t. V, passim.
5. « Ascolta ognnno con mol la pazienza, né per cosa che se gli dû», brava né si altéra. » (Relation de Sigismondo Gavalli, de 1570,.t6i<l., p. 183.)