CHAPITRE X
fréquentes de Montîgny avec cette puissante famille française*.
Mais Philippe — nous Tavons dit déjà — savait dissimuler son ressentiment. 11 reçut Montigny comme s'il eût été Tun de ses vassaux pour lequel il aurait eu le plus de bienveillance; leur premier entretien ne dura pas moins de deux heures, et il fut suivi, à peu de jours d'intervalle, d'une seconde audience tout aussi longue. Philippe se plut à tranquilliser l'envoyé de sa sœur, qui lui exprimait la crainte où Ton était aux Pays-Bas, qu'il n'eut une opinion désavantageuse de beaucoup de personnes, et même de quelques-uns des principaux seigneurs ; il J*assura qu'on avait cette idée à tort, qu'il était fort satisfait de tous les seigneurs, dont il n'avait pas oublié les bons et grands services 2. Montigny, qui pourtant ne manquait pas de perspicacité , se laissa prendre à ce langage cauteleux, à ces démonstrations fallacieuses : « Je puis asseurer Vostre Altèze — écrivit-il à la » duchesse de Parme — que je trouve à Sa Majesté toute la » bonne affection, amour et volunté, tant vers nostre pays » que vers tous ses subgectz et bons serviteurs de delà, que
1. Lettre du IB jniUet 1565. {Correspondance de Philippe II, etc., t. I, p. 359. )
2. Presque au moment où il donnait ces assurances à Montigny, il écrivait, de sa main, sur une lettre (du 22 juin) par laquelle la duchesse de Parme l'engageait à remercier les seigneurs des bons offices qu'ils avaient faits auprès des états de leurs gouvernement^ au sujet de la modération des placards, les paroles suivantes, qui découvrent ses véritables sentiments : « Bueno es esto, y dévenla de haber visto ellos, y deven de querer i> que yo se lo alabe, para mostrar alla qu'es de mi voluntad : con que » podria ser que hubiesen atraido a algunos estados al parecer que han >' dado ; » ce qui peut se traduire ainsi : « Cela est bon ! Ils doivent » avoir vu cette lettre, et ils désirent sans doute que je les loue de leur » conduite, pour montrer là-bas que c'est de ma volonté qu'a été faite la » modération des placards ; peut-être même se sont-ils servis de ce moyen » afin d'obtenir de quelques-uns des états l'avis que ceux-ci ont donné. » (Arch. de Simancas, Estado, leg. 529.)
» ung prince tloil)( et peult avoir en droit ses subgectz ; et de » ma part, no me srauroje assez louer de la faveur bonne et » bénigne audience qu'il me donne toutes les fois que je la > demande ou luy parle de ses affaires *. »
FidcMe à ses instructions, Montigny s'était attaché à démontrer au roi Tur^ïence d'abolir l'inquisition , de sanctionner un projet do modération des placards dont il était port(»ur 2, et d'accorder un pardon général. Philippe ne s'en montra pas con\ aincu ; il répondit au député belge que c'étaient là dos choses do grande conséquence ; qu'il voulait y
1. Lcltro du 2 août 156G. (Arch. de Simancas, Estado^ leg. 533.)
2. L'extrait suivant de rinstruction de Berghes et de Montigny fera connaître l'esprit dans lequel était conçu ce projet de modération des placards qui, rédigé par le conseil privé, sanctionné par le conseil d'État renforcé des chevaliers de la Toison d'or et des gouverneurs des provinces, avait obtenu aussi rassenliment do la plupart des états provinciaux :
<c Pour monstrer l'ordre que l'on a tenu en ceste modération, l'on y a plus prez suyvy le droict escript et la forme par laquelle furent les bons empereurs, du temps de l'Église primitive, ont trouvé moyen d'extirper rhérésie et donner progrès il la religion clirestienne, assavoir : par tascher à destruyre. leur faulse doctrine, leurs assemblées et conventicles, leurs ministres, emposcber l'administration de leurs superstitieulx sacremens, oster leurs livres, et obvier aux disputes fréquentes dont principalement tout ce mal d'hérésie procède. Par quoy toutes ces choses sont, par ledict concept, deffendues . sur paine de la hart contre les autheurt, dogmati" seurs, réceptaleurs et tous séilucteurs des aultres.
» Laquelle peine de la hart, comme la plus infâme et propre pour séditieulx, larrons et perturbateurs du repoz publicque, a esté choisie, pour ce aussi qu'ilz la redoubtent le plus, et que celle du feug plusieurs de teli trompeurs ont cy-dovant affecté, pour estro célébrez au martyrologe de leurs sectes.
» Mais, quand au povre populace séduyct et circonvenu par les ruses et finesses de telz faulx dogmatiseurs et trompeurs, les paines ont esté modérées et la plupart délaissées à Varbitraige des juges, selon la qualité on fréquence du délict, affîn que cela ne demeure impuny : faisant grAce aux pénilens pour la première fois, et aux pertinaces apposant paine de faaonissement perpétuel hors des pays de par deçà, sur la hart, avec las aultres poinctz amplement reprins en la forme de ladicte modération, selon les circonstances aggraviantes ou alléviantcs en chascun desdicts cas, comma en bonne justice il fault mesurer les peines avec les délidz. »