‹ Don Carlos et Philippe IIChapitre 64 sur 358 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

pliquèrent un emplâtre de bétoine sur la plaie, après y avoir mis de la charpie sèche et en avoir oint les bords avec du beurre lavé dans de l'eau de rose.

Philippe II ne comptait plus revoir son fils ; il s'attendait, de moment en moment à recevoir la nouvelle de sa mort : aussi, aux premiers avis qui lui furent donnés de Tamélioratîoiî-inespérée survenue dans l'état du prince, il craignit que, comme la première fois, elle ne fût qu'apparente. Des dépètch es postérieures l'ayant rassuré tout à fait, il quitta, le 13, '^ monastère de Saint-Jérôme où il s'était retiré, pour aller Passer quelques heures avec la reine au palais de Madrid , et *^ lendemain il revint à Alcala*.

Tout danger pour la vie de don Carlos avait cessé ; mais *«^ fièvre persistait, et la paupière inférieure de Tœil gauche ^^ait toujours très-enflée. Le 16, l'inflammation se commu- ^iqua'à la paupière de Tceil droit. Les médecins espagnols ^^ayèrent de la combattre par des remèdes; ils ne firent Qu'empirer le mal. Vésale conseilla de pratiquer une ouver- ^ Vire au-dessous des paupières, afin de donner issue aux hurleurs qui s'y étaient amassées : on ne l'écouta pas d'abord; ^ais, comme il insista , les autres médecins cédèrent. Le t'ésultat justifia la sagesse et l'opportunité de ce conseil :

Daza ajoute : « Et il alla à Madrid traiter Hernando de Vega, qu'il en- » voya dans l'autre monde avec ses onguents » (Y él se fué â Madrid curar Hernando de Vega, al cual con sus ungiientos envio al cielo.)

La lettre de l'ambassadeur de Florence, du 14 mai, et celle de Paolo Tiepolo, du 16 mai, semblent, au contraire, attribuer à l'application des onguents du Pinterete l'amélioration qui survint dans l'état de don Carlos mais le dernier, dans une lettre du 26 mai, tient un autre langage : « La » piaga délia testa, dit-il, è ridotta in assai miglior termine, seguendosi a » medicarla per la via ordiuaria, perché non solamente se ha lasciato » l'unguento del Moro como inutile, ma è stato licentiato lui come igno- » rante »

1. Lettre de Paolo Tiepolo, du 16 mai. — D'après la relation de Daza, ce lut lo 13 que le roi revint à Alcalâ.

une matière abondante étant sortie par rouverture que fit un coup de lancette, le malade fut soulagé instantanément. Dès lors l'inflammation disparut peu à peu, et don Carlos recouvra la vue. Le 20 mai, il eut le bonheur de se voir délivré de la fièvre *. Philippe II repartit pour Madrid le lendemain, laissant à don Garcia de Tolède le soin de lui faire parvenir des nouvelles de son fils deux fois par jour *. Rentré dans sa caj)itale, il voulut témoigner par des actes sa reconnaissance de la faveur cju'il venait de recevoir du ciel : il fit distribuer des aumônes, mettre en liberté des prisonniers pour dettes, et le dimanche 24, il ordonna une procession solennelle (ju'il suivit à pied pondant une heure, par le soleil le plus ardent ; il s'était auparavant confessé et présenté à la communion. Quand la procession fut revenue dans l'église, il assista à la messe. Enfin il entendit un sermon qui roula tout entier sur l'obligation que chacun avait à Dieu, pour la santé que Sa Majesté Divine avait miraculeusement rendue au prince, — santé si nécessaire à la tranquillité des royaumes d'Espagne — grâce aux prières de tant de personnes, et inincipalcment à l'intercession de fray Diego ^

\. Le garde des sceaux Tisnacq écrivait, le 2!^ mai, à la duchesse d( Parme : u S. A. s'en va amendant de jour à. aultre, de plus en plus: » et y a deux jours et demy que les médecins dient qu'il ayt esté sans » quelque fiebvre, du moins que l'on ne s'appercevoit d'aucune. L*on luy a » depuis le dernier dépesche (du 17 mai), faict quelque ouverture dessoub: » les parpèbres des deux, yeulx, comme Ton estimoit qu'il y avoit qxielqw » matière qui eust peu aultrement donner quelque mal, mesmes quelque: » fistules, et, après l'ouverture, ladicte matière en est sortie : ce qu'a eslt » faict par le conseil du docteur Vezalius, qui avoit esté de ceste opinioi » avec quelque suite, ores que les aultres avoient tenu le contraire , assa- » voir : que le pourquoy n'y estoit »

La relation de Daza ne parle pas du conseil donné par Vésale.

2. « Ledicl seigneur prince s'est porté, de jour à auUre, de bien mieulx, de manière que S. M., le tenant entièrement hors de danger, s'esi retournée en *ce lieu dès avant-hier soir. » (Lettre du secrétaire Courlewille à la duchesse de Parme, du '23 mai 1562.)

3. « U serenissiino re è qui ritornato; il quai in più modi ha rese gralie a

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11 restait à guérir la ploie que don Carlos avait à la tète, et \\ fallait y procéder avec d'autant plus de précaution, que le crâne avait été lésé par le trépan. Le*2 juin, le docteur Porluguès, le sondant avec un petit crochet (garabalillo), en enleva Tos, qui sortit sous la forme d'un cœur *. A partir de ce "bornent, les médecins firent usage d'un emplâtre. composé tle cire et decéruse; ils pansèrent la plaie deux fois par

jour : ils parvinrent ainsi à la cicatriser peu à peu. L'érysi- P^'e qu'avait eu le prince lui avait laissé, en plusieurs en- ^^oits de la tête, des croûtes qui lui causaient de la démangeaison ; on la calma au moyen de graisse de porc cuite ^'*ns du vin blanc. On lui rasa aussi la tête, pour la net- 'oyer mieux.

Le 14 juin, don Carlos se leva pour la première fois; il ^'^ tendit la messe et reçut le saint-sacrement. Le roi, qui *^^~î\it passé à Alcala les deux derniers jours de mai, y vint e^oore le 16 juin, pour s'assurer, par ses yeux, de l'entier ^^toblissement de son fils : sa joie fut grande lorsqu'il vit, le "^^tin, le prince entrer dans^ sa chambre, et il l'embrassa

*^^ d'haver, fuori délia speranza sua e dî tutti graltri, recuperalo il figliolo,

^^^X far dispensar moite elemosine, e con haver dato ordine (corné si dice)

^^^ siano liberati tutti quel che si Irovano in prigione per debiti da certo

^**^tioin giù, tolendo sopra di se di pagarli. Domenica ancora, dopo ha-

^^si confessato e communicalo, fece una solennissima processione, se-

*^^^ ^ndola a piedi per un' hora continua quasi sempro nel sol , che era

**^entissimo, e stette con molta devotione alla messacheda poi si celebrô

^^lla predica, nella quai non si ragiono d'altro che del debito che cias-

^-^ »io havea a Dio per la sainte del principe tanto necessaria alla quiète di

^^^esti regni, e da Sua Maesta Divina miracolosomente concessa per le

r^^^^ghicre di taiîti, e principalmente per l'intercession di sui santi, e par-

^^'^ularmente per quella di fra Diego , frate de San Francisco. » (Lettre de

^olo Tiepolo du 26 mai 1562. — Lettre de Tisnacq à la duchesse de

^rme du 25 mai. — Lettre de Saint-Sulpice à Charles IX du l^r juin.

i. Relation de Daza. — « L'on a naguaires osté à S. A. l'os qui avoit esté

découvert par la seconde incision, qui est grand. » (Lettre de Tisnacq à

*^^ duchesse de Parme, du 8 juin 1562.)

Sa DON (i:ARLOS KT PHILIPPE 11

avec effusion. Le lendemain, don Carlos donna audience à plusieurs des ambassadeurs accrédités à la cour de Madrid qui étaient venus pour le féliciter. Ceux de Venise * étaient du nombre ; dans une lettre de Paolo Tiepolo, nous avons des détails curieux sur ce qui se passa et ce qu'ils observèrent à leur réception : « Son Altesse — écrit Tiepolo au » doge — se montra très-reconnaissante de notre démarche; » mais, selon sa (îoutume, elle répondit si bas et d'une ma- » nière si embrouillée que nous ne pûmes bien entendre ses » paroles ; seulement nous comprîmes que cette visite lai » était agréable, et qu'elle portait beaucoup d'amour et » d'affection à Votre Sérénité. Elle nous entretint longtemps, » nous adressant une foule de questions touchant le gouver- » nementde cette excellentissime république auxquelles nous » tachâmes de satisfaire. Son Altesse était assise dans un » fauteuil, toute vêtue de rouge, la tète couverte d'un bon- » net d*armoisin cramoisi, avec une toque de velours par- » dessus, ne se découvrant pas encore, à cause du mal qu'elle » s'est fait. Il y avait deux jours qu'elle avait quitté le lit, » et quoiqu'elle dit qu'elle se sentait bien, et beaucoup mieux » qu'elle n'avait été avant sa maladie, nous l'avons trouvée » très-paie et d'une faiblesse extrême. Elle est de fort petite » taille pour Tàge de dix-sept ans où elle est parvenue. » Elle porte encore un bandeau avec de l'onguent sur un » œil ^. »

i. Paolo Tiepolo et Giovanni Soranzo, qui venait d'arriver en Espagne pour le remplacer.

2... Dimostrô Sua Altczza haver gratissimo questo uffitio, ma secundo il suo costume, resposi cosi basso e intricato che non potissimo ben intender le sue parole parlicularmenle , ma ben intendissimo che riceveva piacere di questa visitatione^ e che portava molto amore e affeUone alla Serenità Vostra ; e ne trattene poi buon pézzo , facendone moite dimande circa il governo di queila eccelentissima repuhlica, aile qûali procuras-

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Le 29, fête de Saint-Pierre, don Carlos assista aux offices du couvent de Jésus et de Marie, où on lui montra le corps du bienheureux fray Diego, qui n'avait pas été réintégré dans son cercueil depuis qu'on l'avait porté au palais. A partir de cette époque, il sortit presque toutes les après-midi pour prendre l'air de la campagne. Son précepteur, Honorato Juan, avait fixé le 5 juillet et choisi l'église de Saint- Bernard pour sa première messe * : don Carlos voulut y être présent. Il se pesa, afin d'accomplir le vœu qu'il avait fait, au plus fort de sa maladie, d'offrir, en cas de guérison, quatre fois son poids en or et sept fois son poids en argent à plusieurs maisons religieuses^. Le 17 juillet, sa plaie étant entièrement cicatrisée, quoiqu'on y appliquât encore des cataplasmes destinés à fortifier la peau, il quitta Alcala pour aller rejoindre la famille royale à Madrid ^.

Les habitants de la capitale firent éclater leur allégresse, en revoyant le prince qu'ils avaient été si près de perdre, ï^c peuple aimait don Carlos; les grands l'estimaient *: c'était

sinio (Ji satisfare . Stava Sua Altezza sentata sopra una cadrega, tutta Ves

"^di Tosso con tacchiain testa d'ormisin cremisino e la berrelta divelluto

^°pra, non lenendo per ancora il capo scoperto per causa del maie che sifece.

^ ^evata dal letto doi giorni prima, e ancora che ne disse si sentiva bene,

^ ^olto meglio che inanzi grayeni se il caso del maie, l'habbiamo pero ^"'ita molto pallida e di debolissima forza. È di statura molto piccola ^^Ito minor' assai che non ricerca l'età sua de 17 anni ne quali si rilrova ^^ï* enlrata, e per ancora tiene una peceta con unguento sotlo. un' occhio. ..»

('^«ïtre du 20 juin 1562, écrite de Madrid.)

— il constata que son poids était de trois arrobea et une livre. L'arrobe ^^ Vingt-cinq livres de seize onces : il pesait donc soixante- seize livres.

^- « Monseigneur noslre prince vint hier soir bien tard en cette ville, et se ^ P^ï*te fort bien ; et est la playe guarie, ores que l'on use encoires d'emplastre ' pour renforcer la chair.... » (Lettre de Tisnacq à la duchesse de Parme, ^^^9 juillet 1562.) "^^ Carlos avait couché le 17 à Barajas.

*• « Ê universalmente amato da' populi e stimalo da' grandi, » disent,

*'ïs leur relation au sénat, les ambassadeurs vénitiens Andréa Badoaro et

Si DON CARLOS ET PHILIPPE IL

sur lui que reposaient Tovenir do la dynastie et les destin< futures de l'Espagne.

Les rois de Bohème et de Portugat , ainsi que le duc Savoie , envoyèrent des ambassadeurs extraordinaires p( présenter au roi catholique et au prince son fils lei compliments de fèlicitation '. Les autres souverains ch gèrent de cette mission leurs ministres résidents à Madi La plupart, à cette occasion, écrivirent à don Carlos. ses réponses, nous ne connaissons que celle qu'il fit 5 l'e pereur Ferdinand; elle était ainsi conçue :

M Sacrée Majesté Impériale,

» Martin de Guzman m'a remis la lettre de Votre je et m'a visité de sa part, m'exprimant la peine que Votre jesté a éprouvée de ma maladie, et la joie qu'elle a resser en apprenant qu'il avait plu à Notre-Seigneur de me ren à la santé. Je suis très-assuré de l'une et de l'autre, pa que d'autres effets ne pouvaient procéder de l'affection < je sais que Votre Majesté me porte. Je baise les maini Votre Majesté pour l'office et la démonstration qu'en o occasion elle a bien voulu faire envers moi ; je les apprc comme ils le méritent. En tout ce que je serai capable faire pour le service de Votre Majesté, elle peut compter moi comme sur quelconque de ses fils, et elle me doit te pour tel, puisque je ne voudrais pas qu'aucun d'eux surpassât dans l'amour et le respect que j'ai pour V( Majesté , tant à cause des liens du sang qui m'y oblige

Agostino Barbarigo, qui avaient élé envoyés à Madrid, en 1560, afii complimenter Philippe II sur son maiiage. (Archives de Venise e Turin.)

i. Leltrn de Gio. Soranzo, du 27 juillet 1562. — Lettre de Saint-Sol à Catherine du Médicis, du 12 août.

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