CHAPITRE XV f
crùl aux excès et aux désordres de son fils, pour ne point les exagérer, s'il ne les inventait pas. Il atteignait par là un double but : il donnait une couleur naturelle à la fin prématurée du jeune prince, et il justifiait sa détention.
Ce n’est pas que nous prétendions que don Carlos n’ait fait aucune extravagance. Dans la position horrible où il se voyait réduit, le désespoir aurait égaré une raison plus forte que la sienne. Deux mois environ avant sa dernière maladie, l’ambassadeur de Venise, causant avec une personne du palais de qui il recevait habituellement des confidences, lui exprimait l’espoir que les souffrances de ce prince le rendraient plus avisé et plus sage à l’avenir : « S’il ne perd pas la « cervelle, — lui répondit son interlocuteur — ce « sera un signe qu’il l’avait perdue déjà ('). »
Même en tenant pour vraies toutes les extravagances attribuées à don Carlos dans la relation officielle, l’histoire n’aurait-cllc aucun compte à demander à Philippe II? Ne serait-elle pas en droit de lui adresser tout au moins un reproche, celui de les avoir facilitées, sinon favorisées? Car enfin, par les ordres de qui le plancher de la chambre du prisonnier était-il arrose incessamment? qui lui procurait l’eau glacée dont il usait avec si peu de mesure, et la glace qu’il
(') « .... Sua Alteza .... ogni giorno divenla più magro, seben mangia molto più di quello clie facceva. Et dicendo io a queslo mio confidente cbe mi narré tal cose, corne il principe cou quesli travngli potria forse divenlar più avedutlo elcauto, anzi, disse lui e in termine, cbe se non perde il cervello, sarà segno cbe prima l'bavea perdulo.... « (Lettre de Cavalli, du 7 mai 1508.) ,
COi DON CARLOS ET PHILIPPE II.
introduisait dans son lit? N’était-ce pas Ruy Gomcz, l ame damnée du roi (qu’on nous passe cette expression), qui présidait à tous les détails du régime auquel était soumis le petit-fils de Charles-Quinl?
Philippe sentit si bien que ce reproche lui serait adressé, qu’il essaya d’y répondre d’avance dans les instructions qui furent transmises à ses ambassadeurs : « Il paraîtra peut-être à quelques-uns, — leur « écrivit confidentiellement le secrétaire d’Etat Zayas « — qu’on aurait pu et dû remédier aux désordres « du prince, d’abord en le persuadant et le suppliant « de ne pas les commettre, ensuite en ne lui per- « mettant pas et en ne lui donnant pas les moyens de « le faire. Mais Votre Seigneurie et tous ceux qui « ont connu le caractère et le naturel de Son Altesse, « ceux surtout qui l’ont pratiquée, en jugeront autre- « ment : car il est cerUiin que, si l’on avait agi ainsi « avec elle, elle se serait livrée à d’autres folies plus « funestes encore à sa vie, et, ce qui est pire, à son « âme. D’ailleurs, selon la complexion du prince, « comme selon l’opinion qu’on avait et qu’il avait « lui-même de sa force , on ne devait pas supposer « que les désordres en question auraient eu de telles « conséquences ; et ils ne les auraient pas eues véri- « tablement, si Son Altesse ne se fût refusée à man- « ger, et si elle n’avait persisté dans ce refus pendant « tant de jours que, quand bien même, avant cela, « sa santé eut été excellente, la conservation de son « existence serait devenue impossible : or, on n’au- « rail su faire plus qu'on ne fil pour qu’elle man-