ACTE I, SCÈNE IV. i
Que la raison d’état me parut, à mon tour,
Avoir choisi pour moi comme eût choisi l’Amour ! Ah ! mon cœur de ses feus cachait la violence: J’aimais à les nourrir dans le sein du silence.
Je me faisais un bien de cette loi du sort Qui nous défend l’aveu du plus juste transport.
J’en devenais avare; et mon bonheur extrême Me semblait plus certain renfermé dans moi-même. Mes vœux hâtaient l’instant où nous serions unis;
Il vint. J’abandonnai mes frères, mon pays.
Sur mes pas cependant tout un peuple en alarmes Honorait mon départ du tribut de ses larmes.
On me pleurait. Et moi, je ne regrettais rien.
Je ne concevais plus de bonheur que le mien.
Pardonnez-moi , Français , ce court moment d’ivresse ! Mon cœur, qui parmi vous me rappelle sans cesse, Malheureux dès l’instant où je vous ai perdus,
S’il vous doit quelques pleurs , vous les a bien rendus.
EUGÉNIE
Versez-les dans mon sein. Achevez de m’instruire Des progrès d’un amour que je n’ai pu détruire. Quand l’hymen à la France enleva vos appas,
On me ravit l’honneur d’accompagner vos pas.
Je ne pus voir l’effet que sur votre âme émue Fit de vos nœuds changés la nouvelle imprévue.
ÉLISABETH
Il fut terrible. — A peine on m’éloigne des lieux Qu’au pouvoir de mon frère ont laissés mes aïeux;
A peine on voit ces monts dont la chaîne sépare Les confins de l’Espagne et ceux de la Navarre,
Qu’un traité des deux cours, dont je reçois l’avis. Vend au père une main qui se donnait au fils.
Que devins-je à ce coup ? Long-temps évanouie ,
Dès que mon œil s’ouvrit il chercha ma patrie :
Il rejeta vers elle un regard douloureux.
Je lui redemandai ces temps, ces jours heureux Où je n’eus à remplir, au sein de ma famille.
Que le devoir facile et de seeur et de fille.
. Il fallut jusqu’ici m’entraîner malgré moi. —
Tous les yeux de la cour m’attendaient près du roi ,
Je n’y vis que le prince ; et soudain couronnée ,
Je marchai pour un autre aux autels d’hyménée. Depuis ce temps l’ennui , les regrets , la douleur , Assiègent ma jeunesse, en flétrissent la fleur.
De mes premiers transports la fatale mémoire Me fait rougir d’dh feu qui fit jadis ma gloire.
Je m’enchaîne à l’époux que je ne puis chérir : '
Je m’arrache à l’amant... que je ne puis haïr ;
Et languis sur le trône , éternelle victime
De la vertu sans calme et du remords sans crime.
EUGÉNIE
Quoi ! le cœur de Carlos brûlant des mêmes feux Ne vous surprit jamais ces funestes aveux ?
ÉLISABETH
Ah ! j’éludai les siens. Je m’observais sans cesse.
Mes séyères discours rebutaient sa tendresse.
Il se tut : lorsqu’enfin le poids d’un tel fardeau Précipita son âme aux portes du tombeau.
L’Espagne allait le perdre. — Oubliant ma contrainte, A ses derniers soupirs je mêlai quelque plainte;