SCÈNE IV
ÉLISABETH, EUGÉNIE
ÉLISABETH
Moi , des plaisirs ! ô ciel ! ô ma chère Eugénie !
Moi ! que j’attache encor quelque prix à la vie !
Que mon œil, arrêté sur ma seule grandeur,
Lui demande un repos qui n’est pas dans mon cœur ! Où sont-ils ces heureux qu’a faits le diadème ?
Hélas !
EUGÉNIE
D’où naît ce trouble ? un roi puissant vous aime. Carlos vous intéresse , et vos vœux écoutés De son père aisément lui rendront les bontés.
Quel ennui sur le trône encor vous importune ?
ÉLISABETH
Eh ! de quels yeux toi-même as-tu vu ma fortune ,
Si le poids des devoirs qu’elle entraîne après soi Te semble un vain sujet de contrainte et d’effroi !
EUGÉNIE
Non; mais des pleurs amers que je vous vois répandre La source est plus secrète et le motif plus tendre. Daignez m’en informer. Vous savez si toujours Mou cœur de vos destins veut partager le cours. Française comme vous, ici plus étrangère,
J’ai fui , pour vous chercher dans une cour austère , Cette cour si brillante, et ce climat vanté,
Où triomphent les arts , la gloire et la beauté.
Les lieux que vous quittiez n’étaient plus ma patri%
Tous ces garans d’une âme à vous seule asservie , Quand la rigueur du sort vous fait sentir ses coups , M’ont bien acquis le droit d’en gémir avec vous.
ÉLISABETH
Hé bien ! de son secret mon cœur n’est plus le maître ; Il s’expose à tes yeux — qu’il évitait peut-être. N’accuse point ta reine. Il doit être permis D’ignorer dans mon rang si l’on a des amis.
% EUGÉNIE
Croyez.... ' ' .
Élisabeth , V interrompant du, ton de la confiance.
Tu vis ces jours où l’Espagne et la France De ma main à Carlos permettaient l’espérance :
La paix des deux états dut en être le fruit (i).
Par la publique voix mon jeune cœur séduit D’un charmant avenir accepta le présage.
On me parlait du prince ; on vantait son courage ;
On lui prêtait déjà mille exploits belliqueux,
Prédits, dès son berceau, par son aïeul fameux;
Et l’amour dans mon âme appuyait sa victoire Des droits que sur mon sexe obtient toujours la gloire. C’est peu; je plus au prince. Un fidèle pinceau De ses traits et des miens nous offrit le tableau.
Dieu ! quel fut mon triomphe en apprenant l’hommage Que ses yeux enchantés rendaient à mon image !
(i) Le mariage de Don Carlos avec Élisabeth de France fut un des articles du traité de Cateau-Cambresis. C’est ce qui la lit nommer alors Élisabeth de Paix.