ACTE III, SCÈNE î
Mais, ainsi que nos mœurs, notre intérêt diffère;
Et si toujours l’intrigue a su vous conserver Le crédit dont Carlos s’efforce à vous priver;
Si de la ruse enfin vous attendez sa perte,
Ne comptez pas sur moi : ma haine est plus ouverte.
On m’a vu jusqu'ici défendre à haute voix Et l’église et son glaive , et le trône et ses droits. Carlos a bravé l'une, et pense affaiblir l’autre :
Mon zèle éclatera — sans nuire à l’art du vôtre.
C’est tout ce que je puis. Mais cependant , seigneur, Quel charme a pu du roi suspendre la rigueur?
A des traits si nouveaux comment le reconnaître ? Pour la première fois j’ai vu céder mon maître Aux pleurs de l’amitié que le prince aujourd’hui A, dans les yeux d’Alvar, fait parler devant lui.
Quoi! Philippe est sensible et de pitié capable?
Quoi ! les pleurs ont des droits sur qui juge un coupable !
GOMEZ
Laissez-moi donc agir. L’état parle, et l’amour Plus fort que vos raisons va parler à son tour. — *
A son peuple, à son fils, et même à son épouse,
Le roi déguise en vain sa passion jalouse;
En vain aujourd’hui même il semblait s’offenser Des soupçons qu’en son cœur je cherchais à verser: Ce cœur m’était ouvert, et toute sa contrainte Du trait qu'il a senti n’a pu cacher l’atteinte.
Les refus de Carlos n’ont point dû l’adoucir ;
Il va le voir, il doute, il songe à s’éclaircir.
Un mot peut le convaincre. — Ah! que ne puis-je encore Le réduire à l’aveu des chagrins qu’il dévore !
C’eu serait fait, seigneur ; et sa femme et son fils Lui paîraient de leurs jours son orgueil compromis; Car c’est trop peu du prince ; Elisabeth nous gêne :
Il faut qu’un même coup les immole à ma haine.
Telle est mon entreprise : et si pour l’achever.
Nos vœux...
LE DUC
Je puis me taire , et non vous approuver.
Je vous l’ai déjà dit, seigneur.
GOMEZ
Et ma vengeance
N’exige rien de vous que cet heureux silence. — Songez-vous à la vôtre ? avez-vous consulté De la religion le vengeur redouté?
LE DUC
Chez le roi, dans une heure, il promet de se rendre.
- GOMEZ
Hé bien ! quoi que Carlos puisse oser ou prétendre , Vous, tranquille au palais, souffrez que , cette nuit , Par mes seuls raouvemens son destin soit conduit.
Je vous en dirais plus, si je savais l’issue Que du prince et du roi m’ouvrira l’entrevue. — Apprenez seulement, pour ne rien hasarder,
Un soupçon qu'e je forme et travaille à fonder.
Duc , parmi cette troupe assidue et fidèle Des'gardes que Philippe a soumis à mon zèle ,
Je crois qu’à s’introduire un traître parvenu Est ici des Flamands l’émissaire inconnu.
D’Élisabeth, dit-on, sa fortune est l’ouvrage^
Il a d’un Espagnol le nom et le langage.