CHAPITRE IX
Le Pronunciamiento de Martinez Campos à Sagonte. — Alphonse XII à Madrid. — Etat des forces alphonsistes et carlistes au 1 er janvier 1875. — Reprise des hostilités. — Ravitaillement de Pampelune. — Bataille de Lacar. — Opérations de Loma dans la vallée de TOria.
Le 29 décembre 1874, à la nuit, le maréchal Serrano étant à son quartier général de Logrono, apprit par dépêche télégraphique, que le pronunciamiento du général Pavia à Madrid, proclamant le maréchal Serrano président de la république espagnole, venait d'être annulé le jour même par un pronunciamiento du général Martinez Campos à Sagonte, proclamant le prince don Alphonse roi d'Espagne.
Il n'y avait rien à dire.
La phrase que nous avons écrite en tête de ce livre est bonne à répéter ici : quand on sort du droit, les illégalités se succèdent forcément sans que l'une soit plus coupable que l'autre. Le maréchal Serrano le sentit : il
eut l'esprit de comprendre que son rôle était fini. Remettant donc le commandement au général La Serna, il franchit la frontière et rentra en France, laissant la place à son jeune successeur.
Nous ne décrirons pas comment s'était passé cette révolution. Qu'il nous suffise de dire que le mauvais état des affaires était arrivé à tel point, à la fin de 1874, qu'un changement de gouvernement ne semblait pouvoir amener qu'un bien.
En allant prendre le commandement de l'armée du Nord, le duc de La Torre avait laissé le champ libre à ses ennemis.
Jovellar, un alphonsiste, commandait l'armée du Centre, Primo de Rivera, un autre alphonsiste, était capitaine général de Madrid, Martinez Campos, encore un alphonsiste, était à Madrid, méditant depuis longtemps une restauration monarchique; contre ces trois hommes, Serrano devait avoir le dessous.
En vingt jours le tour fut prêt.
Aussitôt le maréchal duc à l'armée du Nord, Martinez Campos, partit pour Valence et fit à Jovellar des ouvertures pour une restauration monarchique. Trois jours après, à Sagonte, le brigadier Daban formait sa brigade en carré, environ 2,000 hommes, et annonçait à ses soldats qu'en proclamant roi d'Espagne le jeune prince don Alphonse, la guerre serait finie au bout de quinze jours. Il leva alors son épée et cria : «Viva Alfonso XII Rey de Espana ! » Les soldats répondirent : « Viva ! »
Immédiatement le général Martinez Campos télégraphia à la reine Isabelle à Paris :
« Les armées du Centre et du Nord, ainsi que les garnisons de Madrid et des provinces, ont proclamé don Alphonse XII roi d'Espagne. Madrid et toutes les villes de la péninsule répondent à cette proclamation avec les marques du plus grand enthousiasme. »
Cette dernière phrase était un chef-d'œuvre.
Nous avons dit que le maréchal Serrano s'était immédiatement retiré. A Madrid, les ministres firent d'abord la sourde oreille et lancèrent une proclamation disant que Jovellar et Martinez Campos « n'avaient pas craint de lever, en face de l'ennemi, la bannière d'Alphonse de Bourbon. »
La proclamation trouva peu d'écho.
Au surplus, les ministres avaient beaucoup plus de chance d'être mis sous les verrous par Primo de Rivera que d'y faire mettre eux-mêmes Primo de Rivera.
Ils se retirèrent.
M. Canovas del Castillo., en prison la veille pour alphonsisme, forma un ministère : le nouveau roi d'Espagne n'avait plus qu'à arriver à Madrid.
Parti de Paris le 5 janvier, il s'embarqua le 7 à Marseille, et entra le 14 dans sa capitale. Après cinq jours d'un repos bien mérité, il prenait le 19 la direction de l'armée du Nord.
Au moment de l'arrivée d'Alphonse XII en Espagne, l'armée libérale du Nord était le seul corps de la nation qui présentât une organisation solide et un fonctionnement régulier.
Cette armée était réellement redoutable et semblait présager un succès assuré au premier qui allait avoir l'honneur et la tâche de la conduire sur le champ de bataille. Elle présentait un total de 70 bataillons, .29 escadrons, 19 batteries, 21 compagnies du génie, répartis comme il suit :