CHAPITRE X
La trahison de don Ramon Cabrera.
La vicloire de Lacar avait été un rude réveil pour tous ceux' qui avaient supposé que la simple proclamation d'Alpons: XII allait tuerie carlisme.
Nombre de gens tenaient alors des discours comme ceux-ci : « Nous comprenions don Carlos avant Alphonse, mais aujourd'hui, il n'a plus raison d'être. Les Espagnols ont un tempérament essentiellement monarchique, ils voulaient un roi, ils en ont un, don Carlos n'a plus rien à faire en Espagne. » Comme si l'alphonsisme n'était pas aussi loin du carlisme que la république ou la dictature.
La proclamation d'Alphonse XII, en dépit de ces conciliateurs, n'avait enlevé à don Carlos aucun de ses partisans, et quand on vit au 3 février la mâle réponse du roi légitime à son cousin, on commença à comprendre que la révolution espagnole avait changé de chef,
mais que la nation n'avait point changé de régime. Un instant, à Madrid, on avait espéré que Tannée du Nord allait enfin remporter une victoire. Lacar avait été une désillusion cruelle; 25,000 carlistes étaient venus à bout de 60,000 alphonsistes : la force semblait impuissante à réduire l'ennemi. On allait essayer d'autres moyens.
A cette époque vivait en Angleterre, au sein de splendeurs que n'avait jamais rêvées sa jeunesse, un homme dont le nom, connu à peine de notre génération, avait été il y a vingt ans, et pendant cinq années, la terreur des révolutionnaires espagnols et le symbole de la légitimité.
Il s'appelait don Ramon Cabrera.
Né en 1809 à Tortose, à l'embouchure de l'Ebre, fils de pauvres marins, Cabrera, destiné d'abord à faire un modeste curé de campagne, avait troqué bientôt le chapelet pour l'épée, et l'existence calme du cloître pour la vie libre du partisan montagnard.
En 1833, au mois de septembre, le baron de Hervès venant de déployer à Morella, en Maëstrazgo, l'étendard légitime de don Carlos V, Cabrera se présenta à lui. Il avait vingt-quatre ans, possédait quelque instruction, point de carrière : il se fit carliste.
Il était né avec d'incroyables aptitudes pour le métier de partisan : audacieux jusqu'à la témérité, dur pour lui-même autant que pour les autres, peu scrupuleux
dans les moyens, il devint en peu de temps la terreur des Cristinôset le plus ferme appui de la légitimité en Espagne.
Alors le gouvernement de la reine Christine traqua cet homme comme une bêle fauve. On séquestra sa chaumière, on emprisonna ses sœurs, on fusilla sa mère, la pauvre femme de pêcheur, qui demanda, quand on l'arrêta, pourquoi on l'arrêtait et où on la conduisait.
Nous avons retrouvé le texte de Tordre de mise à mort de cette femme martyre; il est signé du général Christino Nogueras.
« Demain matin, à dix heures, la mère du cruel Cabrera sera fusillée, ses trois sœurs seront arrêtées cette nuit ainsi que les parents les plus proches des chefs et officiers rebelles, afin d'arrêter ces barbares dans le cours de leurs atrocités par le sort réservé à des personnes qui leur sont chères. »
A partir de ce jour, Cabrera fit porter devant lui, toutes les fois qu'il sortait, un drapeau noir avec ce seul mot : Vengeance, et le jour même où il apprenait l'assassinat qui lui enlevait sa mère il signait l'ordre suivant :
« Seront immédiatement fusillées, en représailles de l'assassinat de mon innocente mère, la femme du colonel don Manuel Fontiberas, commandant d'armes de Chelvas ; lessenoras Cinta Tos, Mariona Guardia, Fran-
cisca Urquesa, et trente autres, qui sont plus bas dénommées, auront le même sort pour expier le supplice de la plus digne et de la meilleure des mères. »
Quand l'a trahison de Maroto eut livré l'armée royale au duc de la Victoire, Cabrera réunit ses principaux officiers et leur proposa de mettre bas les armes.
Ses plus hardis lieutenants, Forcadell et quelques autres, ayant manifesté leur indignation : « Sortez, s'écria Cabrera, nous n'avons pas besoin de fous ici, » et il les força de quitter la salle. Après leur départ, la délibération continua, et toutes les opinions se produisirent librement; au sortir du conseil, ceux qui avaient paru incliner à la conciliation furent fusillés.
En même temps il adressait à ses troupes l'ardente proclamation suivante :
« Soldats,
» La trahison la plus affreuse et la plus préméditée vient de se consommer dans le pays qui jeta le premier cri de fidélité pour notre légitime souverain. Commencée par des assassinats qui comblèrent de douleur les cœurs royalistes, et achevée en vendant la noble cause que nous soutenons, sous le prétexte d'une paix impossible, elle livre les personnes de nos augustes princes à l'esclavage étranger; elle immole aussi l'armée royale qui donna au pays tant de gloire et qui était l'admiration de toute l'Europe !
» Honte au soldat infâme (vil soldado) qui a vendu son honneur à prix d'or! Opprobre éternel à ceux qui parent leur vanité de titres de Victoire par des moyens si bas et si déshonorants!...
» La Navarre et les provinces basques sont séduites par les promesses fallacieuses de reconnaissance des Fuerosl un jour elles pleureront leur crédule confiance.
» Le royaume de Valence, la Catalogne, toute la Coronilla d'Aragon peuvent aussi revendiquer les Fueros dont ils furent dépossédés dans l'autre guerre de succession...
h Mon épée n'entrera pas dans le fourreau sans les avoir obtenus, sans avoir assuré à ma patrie un vrai bonheur, un gouvernement protecteur et une paix honorable et digne des fils du Cid et de Peiage. Tels sont les invariables sentiments de votre général : pour eux, il versera jusqu'à là dernière goutte de son sang. Vive Charles V! Vive la religion! Vivent nos Fueros locaux !
» Quartier général de Chulilla,
» Le comte de Morella. 1
» 12 septembre 1839. » .
Il était comte de Morella et marquis del Ter, -capitaine-général, et la première tête du parti après le roi. Ses ennemis l'appelaient : le tigre du Maëstrazgo : il n'y avait pas d'homme en Europe dont le nom eût plus d'éclat.
La guerre terminée, il passa en Angleterre. Il y arrivait pauvre, mais celte pauvreté était sainte et respectée : il se maria et fut riche. Alors, au sein du bien-être matériel, il oublia que tout un parti avait les yeux sur lui comme sur son chef national et son guide obligé : il lui parut dur de reprendre encore une fois l'épée, et quoique la soumission ne fût pas permise, il inclina à se soumettre.
D'un excessif orgueil, il n'admettait point qu'on discutât ses actes. Même envers son roi, il paraissait d'une raideur intolérable. Mais on passait tout au grand Cadrera.
Nous donnons ici un chapitre d'un livre qui a dévoilé récemment la conduite politique du comte de Morella depuis 1868 : on y verra que déjà, à cette époque, le tigre avait limé ses ongles, et que le grand Cabrera était bien définitivement perdu pour la cause; voici ce chapitre * :
« Au printemps de 1 868, don Carlos revint de Corfou à Gratz. Le jour de faire le premier pas décisif était arrivé ;* l'occasion était propice pour faire taire les scrupules de quelques carlistes, des parents et de la diploma-
1 Ce chapitre, qui est le V e du livre intitulé : Carlos VU y D. Ramon Cabrera, par D. Etnilio de Arjona, a été reproduit, tel que nous le donnons, par la Semaine de Bayonne. Il est donc tombé dans le domaine public. Une traduction du livre entier^ vient de paraître récemment à Paris.
tie : le trône d'Isabelle vacillait par moments; et si don Carlos devait pouVoir se consacrer à reconstituer et à réorganiser son parti, il était nécessaire que non-seulement celui-ci, mais encore l'Espagne et le monde pussent répondre formellement à cette question : « Qui est le roi? »
Pour cela il s'assura encore une fois de la bonté des plans qu'il méditait depuis son enfance, recueillant l'avis de toutes les personnes qui venaient le voir, soutenant une correspondance non interrompue avec Cabrera, à la santé ébranlée duquel il s'intéressait vivement.
" Don Carlos s'était beaucoup entretenu avec le comte de Morella de la nécessité de tenir un conseil où fussent représentées toutes les hiérarchies sociales ; et Cabrera avait reconnu l'excellence de l'idée. L'entreprenant prince ne se dissimulait point quelle serait sa vie de sacrifices, dès la réunion de ce conseil, pour sauver le vaisseau de la nationalité espagnole à travers lesécueils de la mer révolutionnaire ; il le savait, et aujourd'hui il le sait mieux encore. Mais il savait que la mission du roi qui doit conquérir sa couronne est un laborieux et effrayant calvaire; sa devise, néanmoins, était: « Tout pour l'Espagne » ; et rien ne l'épouvantait. Puisqu'un conseil était convenable, « Tenons conseil, dit-il, pour le bien de l'Espagne. »
» Les travaux s'achevèrent avec maturité, et dagis les premiers jours de mai, Algarra — celui qui inspirait alors le plus de sympathies au comte de Morella — se rendit à Londres porteur des documents suivants :
HO DON CARLOS Vil
» 1° Une lettre de don Carlos à Cabrera, ainsi conçue :
Gratz, 23 mai 4868.
« Mon cher Cabrera, la majorité des Espagnols croit » imminente la chute d'Isabelle, et la plupart des car- » listes désirent voir établir leurs droits et leur organi- » 6ation. Une de tes recommandations, à Ebenzweyer, » fut que je m'approchasse des Pyrénées pour écouter » et connaître amis et étrangers. Il est évident que la si- » tuation politique et financière de notre pays créera » des éventualités dont je dois profiter, d'abord comme » c'est un devoir sacré pour moi, secondement pour ré- »> générer l'Espagne. Pour fonder sur des bases solides » et pour rendre impossible tout désaccord futur, les » conseils sont indispensables : à eux recouraient mes » ancêtres dans les circonstances difficiles; avec eux » s'éclairent les contemporains.
» Il devient urgent pour moi de réunir un conseil » qui représente le clergé, la grandesse, l'armée et le » peuple espagnol : il pourrait être tenu à Londres » du 20 au 30 juillet, puisque tes souffrances se pro- » longent. Ci-joint : 1° la liste de quelques conseillers, » pour que tu la modifies ou la complètes ; 2° une mi- » nute des questions les plus pressantes.
» J'ai recours, comme toujours, à ton noble patrio- » tisme et à ta haute intelligence, pour que, écoutant » Algarra, avec qui j'ai beaucoup médité ce premier » pas politique de ma vie, tu sois aujourd'hui la colonne
ET L'ESPAGNE CARLISTE Ul
» triangulaire de notre avenir, comme tu fus le héros )> des vaillantes cohortes de Carlos V et Carlos VI. » Je t'apprécie chaque jour davantage.
» Carlos. »
» 2° Une note des questions suivantes :
» 1. Comment établir et faire constater le droilxà
la couronne?
» II. Comment organiser ?
» III. Quel titre prendre ?
» IV. Quelle résidence choisir ?
» V. Comment se procurer des fonds?
» VI. Publier a- /-on, et de quelle manière, les décisions du conseil?
» 3° Une liste de conseillers, liste que Cabrera pouvait modifier ou augmenter.
» J'ignore 1 tous leurs noms, et peut-être vais-je en omettre des plus notables. Ceux qui viennent à mon souvenir, avec une sécurité absolue pour les livrer à l'impression, sont: le P. Maldonado, le P. Torrecilla, le duc de Pastrana, le marquis de Caceres, le marquis de la Granja, le marquis de la Romana, le marquis de Serdanola, le marquis de Tamarit, le comte de Fuentes, le comte de Morella, le comte d'Orgaz, le baron d'Hervès, le général Arevalo, le général Arjona, le général
C'est ici M Emilio de Arjona qui parle.
Masgoret, le général Tristany, Algarra, Cevallos, Lopez Caracuel, Marco, Moneo, Au Iran, Comin, Darneto, La Hoz, Vildosola.
» Algarra devait, en outre, rendre compte à Cabrera des conversations, des idées et jusque des pensées les plus cachées de don Carlos. Il devait lui dire que don Carlos se soumettait complètement à son jugement, et qu'il choisissait Londres, au lieu de Gratz, pour tenir le conseil afin que Cabrera pût y assister, puisque sa santé ne lui permettait pas les voyages. Il devait dire enfin au comte de Morella d'ajouter ou de retrancher, à son choix, des noms sur la liste.
» Algarra s'acquitta bien de sa mission.
» Cabrera trouva bonne l'idée du conseil à Londres, et la^date du 20 juillet fut fixée.
» 11 trouva opportunes les questions à débattre.
» Il approuva la liste plus ou moins. Je crois, sans en être]très-sûr, que Tristany, Masgoret, Pastrana, Serdanola, Arjona et quelques autres furent effacés ; il est certain qu'ils ne reçurent pas d'invitation; en échange, la liste s'augmenta de Gomez, Ochoa et de quelques autres.
» Le conseil décidé, Mergeliza partit pour l'Espagne avec la circulaire suivante de don Carlos, destinée aux personnes invitées :
» Estimable Les dernières insurrections et les
» circonstances politiques et financières de l'Espagne » créeront des éventualités très-prochaines et très-gra-
» ves. C'est la conviction générale des amis comme » des adversaires. Mon désir et mon devoir sont de » sauver mon pays d'un 93 espagnol.
» Dans ce but, et d'accord avec le général Cabrera et » d'autres chefs, je tiendrai à Londres, le 20 juillet, » un conseil de notabilités éclairées et qui furent tou- » jours fidèles à nos principes. Les preuves d'adhésion » que tu as données à mes chers prédécesseurs Car- » los V et Carlos VI sont si grandes,, que je compte sur » ton concours personnel et tes lumières dans celte pre- » mière et importante étape de ma vie politique.
» Je t'apprécie beaucoup.
» Carlos. »
» La personne chargée de cette mission revint satisfaite.
» Don Carlos l'annonça à Cabrera le 25 juin.
» Mon très-cher Cabrera, je ne puis plus tarder à » t'écrire pour te communiquer le bon état de notre » affaire, et l'acceptation enthousiaste qu'ont reçue mes » circulaires d'invitation. Ainsi me le communique Al- » garra, qui vit Mergeliza à Paris au retour de son » voyage.
» J'ai su avec peine par Aguirre que ton amélioration » s'était un peu paralysée. Je le regrette dans mon » cœur, et je te supplie de me tenir au courant de ta » santé, qui m'est si précieuse. »
» Cabrera, malade, ne répondit point. Sa femme le fit à la date du M juillet, se lamentant de ne pouvoir offrir sa maison au roi, « parce qu'elle était en répara- » tion, et qu'ils n'avaient qu'une domestique, de sorte » qu'il serait mal; » mais en demandant que a si de » toutes façons il allait là-bas, il l'avertît à l'avance. »
» Don Carlos, sous le nom de comte de la Alcarria, quitta Gratz, accompagné de Marichalar, pour arriver à Paris le M juillet. Le même jour, il reçut plusieurs de ceux qui devaient assister au conseil, et qui le mirent au courant du véritable état de l'Espagne. Il partit pour Londres le 18, suivi de la plupart d'entre eux. Cabrera, cause de ce point de réunion, était à Wenthworth. Don Carlos, accompagné seulement d'Algarra, le plus sympathique, comme nous l'avons dit, au comte de Morella, arriva à Wenthworth pour réclamer son ami, inquiet de sa santé. Au dire du fils de l'illustre général, rencontré en chemin, cette santé était excellente.
» Ils furent introduits dans le salon, et la comtesse se présenta, troublée, pour saluer don Carlos. Pendant trois quarts d'heure, on parla de chasse, de chiens et de chevaux. Le prince, voyant se prolonger ce dialogue, intéressant sans doute, mais hors de propos, lui dit qu'il était venu voir son mari, et qu'il avait besoin de lui •parler. Elle répondit qu'il était Irès-mal, et qu'on lui avait donné les saints sacrements; en foi de quoi elle voulut exhiber des certificats de médecin.
» Disons, une fois .pour toutes, que Cabrera, sans doute par un arrière-goût scolaire, chaque fois qu'il est
malade, se fait délivrer un certificat de sa maladie.
» Peu après, don Carlos entra dans la chambre de Cabrera. Il éprouva, en y pénétrant, une bien douloureuse impression. Cabrera était accoudé sur son lit, placé au fond de l'alcôve, et respirait d'une haleine difficile et agitée. La Llana (son secrétaire), debout à gauche, lui soutenait la tête avec une attitude pleine de componction. Tout un assortiment de pharmacie couvrait là table de nuit, et la face de la comtesse apparaissait de temps à autre à la porte du fond avec un intérêt affligé. Il n'y avait pas à en douter, le général était très-mal : quelle fatalité!
» Voyant que Cabrera avait avec lui son secrétaire, don Carlos appela Algarra, qui se tint au pied du lit; et, se plaçant lui-même à droite du malade, il le contempla avec cet enthousiasme affectueux de toute sa vie. Cabrera parla d'une voix caverneuse et lente, qui semblait fille de la fièvre : « Sire, comment V. A. est- » elle venue? Je vais mourir, je suis très-mal; on » m'a sacramentado. » Don Carlos lui répondit affectueusement, l'encouragea, et lui dit que le conseil était réuni à Londres, et qu'il devait se tenir;' que si Cabrera le voulait, puisqu'il était malade le conseil se tiendrait dans sa chambre même, car telle était son estime et sa tendresse pour le comte de Morella, qu'il ne voulait point se priver dans ta premier acte de sa vie politique de son importante présence. Le malade s'anima au bruit des paroles de don Carlos; sa voix se fit brève et assurée, son regard reprit sa vivacité ordinaire, sans que II. *0
les bons soins de La Llana, qui lui remémorait son état critique et l'apparition incessante de la tête de la comtesse, pussent l'affaiblit de nouveau.
» Alors le général Cabrera, comte de Morella, marquis delTer, insulta le parti carliste. Il traita don Carlos de mauvais fils et d'usurpateur, les carlistes de révolutionnaires dont les idées ne pourraient jamais triompher ; car l'Espagne était libérale, et tout homme éclairé repoussait avec indignation la théocratie, le despotisme, et ce que voulaient ressusciter les carlistes, scélérats et stupides.
» (C'était mot pour mot ce que disent les feuilles libérales, tout en sachant qu'elles mentent.)
» Le feu du discours améliorait de plus en plus l'état du malade. La Llana le faisait ressouvenir de sa maladie; mais il n'entendait plus La Llana.
» Don Carlos Pécoutait avec calme, et réprimait, par respect pour son âge, la juste indignation qu'un tel langage lui causait. Mais quel désenchantement! voilà quel était l'homme de ses rêves ! voilà celui qui devait l'aider dans son œuvre régénératrice 1
» Cabrera continua. Il traita de « clique » (sic) les conseillers, et acheva de perdre les étriers en assurant qu'il ne tirerait jamais son épée pour une cause aussi indigne.
» Ici don Carlos l'interrompit avec force : « Assez l » Je ne souffrirai que personne, pas même toi, in- » suite un parti qui est la gloire de l'Espagne! Je ne » permettrai pas qu'on outrage les personnes qui mé-
» ritent ma confiance et qui sont réunies à Londres ! »
m L'homme de Morella se retourna, et s'en prit alors à Algarra, qui, par respect pour le roi, ne desserra pas les lèvres. Il l'apostropha de phrases dures, et répéta qu'il regrettait de s'être sacrifié pour une cause si mauvaise, mais que, s'étant instruit à ses propres dépens, il ne reprendrait point le chemin battu.
» C'en était déjà trop.
Don Carlos se leva, lui prit la main, et, la serrant entre les siennes, lui fit entendre ces paroles : « Cabrera, » merci pour les services que tu as rendus à la cause : » merci, au nom de mon aïeul Charles V, et merci, au » nom de mon oncle Charles VI ! Mais puisque lu » veux, te séparer d'elle, va-t'en au bon moment, la » cause ne sera pas perdue pour cela.
» Le héros qui, sur la fin de sa vie se sépare de » son drapeau, se perd et se déshonore.
» Toi parti à mon grand regret, des héros semblables » ou plus grands surgiront, car ma cause est grande : » c'est la cause de l'ordre, la cause espagnole, celle » de la liberté ! Et elle doit triompher, vive Dieu ! le » regrette qui voudra! »
» Quelles prophéties à vingt ans! »
« Peu après, le train volait, et don Carlos disait, tranquille et souriant, à Algarra très-agité : « C'est le » premier désenchantement de ma vie; s'il devait se » produire demain, mieux vaut qu'il ait eu lieu au- » jourd'hui : j'aime les positions claires. »
» On arriva à Londres, et dans une réunion préparatoire tenue cette nuit, don Carlos rapporta à ses conseillers ce qui s'était passé à Wenthworth.
Le roi désirait faire franchement tout connaître au parti ; mais la prudence, malgré l'indignation que tous ressentirent, leur fit conseiller de dire le contraire, par respect pour le nom et l'histoire de Cabrera. Don Carlos céda (dans ce premier jour de sa vie politique, il devait céder), mais en annonçant des complications que le temps a justifiées. 11 ne pouvait manquer d'en être ainsi au sujet d'un homme que la majorité du parti croyait vivant pour nous, tandis que don Carlos le tenait peur mort, tout en respectant son histoire et en vénérant ses blessures. »
Quand, en 1870, à Vevey, cent deux membres les plus influents du parti se réunirent pour décider l'opportunité d'un soulèvement royaliste, Cabrera se tint à l'écart. 11 semblait craindre qu'on le priât de prendre encore une fois la première place : comme les généraux de Napoléon 1 er , ayant connu tard le bien-être, il ne se souciait point de rien perdre du temps qu'il lui restait à en jouir.
Ainsi arrna 1872.
On déploya sans lui la bannière royale et l'on tira sans lui le premier coup de canon; tandis que le vieux et respecté maréchal Elio, son aîné, ne dédaignait point
de commander une.bande, Cabrera restait à Londres, indifférent, hostile en secret au parti qui l'avait fait ce qu'il était.
Nous nous indignions de voir l'épée au fourreau, le grand, l'infatigable Cabrera, nous tous qui ne l'avions point connu, mais pour qui son nom était un symbole de victoire, de foi, de loyauté.
Alors il se décida à parler ; on l'écouta comme un oracle, mais nos oreilles tintèrent et nos cœurs frémirent en entendant ses paroles. — Ce n'était plus le grand Cabrera de la guerre de sept ans, ce n'était plus même Cabrera le riche et l'indifférent : c'était Cabrera le traître, c'était Cabrera-Marotp.
Voici ces documents :