‹ Don Carlos VII et l'Espagne carlisteChapitre 35 sur 50 · SUR LE NAUFRAGE DU GUSTAV · texte numérisé non relu

SUR LE NAUFRAGE DU GUSTAV

On s'est beaucoup occupé ces temps derniers du naufrage d'un bâtiment allemand dans les eaux de Zarauz.

Grâce aux manœuvres des partis et des compagnies d'assurances à l'effet de faire passer la perte de ce navire pour un fait de guerre, cet événement tout naturel a pris des proportions exagérées.

Il est temps de rétablir les faits tels qu'ils se sont passés.

Et d'abord, rappelons certains souvenirs :

Ce n'est pas la première fois que nous avons le malheur involontaire de trouver les Prussiens sur notre route. Bien qu'ils n'aient sur cette côte, ni sujets, ni intérêts, ni relations d'affaires d'aucune sorte, nous avons vu Tannée dernière leurs canonnières croiser dans nos eaux, en compagnie de cette marine espagnole, jadis si fière, et qui ne rougit pas aujourd'hui, d'accepter la protection de l'étranger pour faire la guerre à l'Espagne.

L'automne dernier également, et, précisément devant Guetaria où est venu échouer le vaisseau allemand, les canonnières Nautilus et Albatros tirèrent plusieurs coups de canon sur nos volontaires, très-étonnés de voir intervenir dans

leurs luttes nationales ces ennemis venus de la Baltique. Alors comme aujourd'hui, les agences télégraphiques ont tâché de donner à cet événement les proportions d'un conflit européen, en accusant nos soldats d'avoir tiré sur les bâtiments allemands. Mais il leur a été impossible de rien prouver, tandis que nos côtes gardent les traces de leurs boulets.

Sans doute on a essayé de nous rendre responsables de la paix européenne.

Il faut, de plus, ne pas perdre de vue la situation tout à fait spéciale du petit port de Guetaria, théâtre de cette bruyante affaire.

Protégés par un fort, les libéraux ont pu jusqu'ici maintenir une garnison dans ce village, mais il ne peut recevoir de vivres que par mer et doit essuyer constamment les feux croisés de nos postes avancés. Les lois internationales ne sauraient exiger la sécurité de passage et le respect accoutumé au drapeau dans un endroit où se croisent continuellement les feux des deux partis. — Aussi, et bien que ni la France ni l'Angleterre n'aient recoilnu notre belligérance, aucun bâtiment de ces nations, qui ont pourtant d'importantes relations commerciales avec notre pays, ne s'est présenté dans ces parages. Elles o'nt compris que la meilleure manière de voir respecter le droit des gens était d'éviter des conflits comme celui du Gustav.

Ceci posé, nous ne discuterons pas si le bateau marchand allemand qui est entré le 12 décembre dans les eaux de Guetaria reçut, oui ou non, quelques projectiles des postes avancés carlistes. Nos officiers et nos soldats le nient, ainsi que les autorités locales et les habitants.

Bien que l'on puisse supposer qu'un navire comme le Gustav ne pouvait se diriger vers un petit port de poche dans les circonstances actuelles que pour y débarquer de la contrebande de guerre, nos renseignements prouvent que

nos soldats n'ont pas tiré sur lui, mais bien sur le bateau libéral qui est allé à sa rencontre. Or, il n y a pas plus de raisons pour ajouter foi à la déclaration de l'équipage intéressé à justifier l'abandon du navire, qu'à celle des habitants, désintéressés dans la question, et qui ont assisté à l'événement du haut de la côte.

On nous dit que le navire avait hissé le drapeau de secours, mais nos soldais ne connaissent pas ces signaux, et, d'ailleurs, quand la mer est furieuse et le temps brumeux, il est impossible à des yeux inexpérimentés de les distinguer. Bien entendu, nous ne disons cela que pour prouver qu'en admettant même que les assertions de l'équipage du Gustav fussent vraies, on ne saurait, sans injustice, en rendre responsables le gouvernement du Roi et le pays.

Sa Majesté avait ordonné que tous les drapeaux fussent respectés. Aussi dès que la position critique du Gustav fut connue, ordre fut envoyé (les télégrammes figurent au dossier) aux autorités de Zarauz de donner à l'équipage tous .les secours dont il aurait besoin, et de faire tout ce qui serait en leur pouvoir pour sauver le bâtiment et sa cargaison.

Les naufragés, qui s'étaient réfugiés à Guetaria, ne se décidèrent à venir àZarauz que vingt-quatre heures après, n'osant se fier à notre hospitalité parce qu'ils nous regardaient comme des ennemis. Lorsqu'ils arrivèrent, les travaux de sauvetage étaient commencés, et ils reçurent un accueil qui dut bien les surprendre après les idées qu'.ils s'étaient faites de notre antipathie contre eux. On les logea selon leur catégorie, on leur remit leurs effets sauvés, on les consulta sur la meilleure manière d'opérer le sauvetage, enfin on fit pour eux .ce que l'on aurait fait pour des Espagnols.

Le gouvernement de S. M., décidé à n'exercer en cette affaire que le droit de surveillance et de protection de tout gouvernement régulier et chrétien, ne s'en est pas départi un seul instant, malgré les intrigues et la malveillance soulevées

autour de cette affaire par nos ennemis. Hospitalité désintéressée pour les naufragés, restitution des objets sauvés, tel a été notre but, et peut-être avant huit jours le capitaine aura-t-il vendu les restes de son navire et remis le chargement à ses propriétaires. Quoique libéraux, ceux-ci se verront obligés de reconnaître qu'ils ont obtenu avec les carlistes ce qu'ils n'auraient pas obtenu si promptement, ni à si peu de frais, de leur propre gouvernement.

Devant ces faits, on est profondément attristé de voir que, pendant que nous agissions d'une manière si loyale, une nation étrangère pensait (probablement pour payer notre hospitalité) à bombarder le paisible village de Zarauz.

Puisque nous parlons de reconnaissance, nous devons, bien qu'un tel sujet nous répugne, parler de la déclaration que le matelot, Plambeck a faite devant le consul prussien de Bayonne, et que la presse a reproduite. La déclaration de cet homme et celle de son camarade Gatschowzne sont qu'un tissu de mensonges. Je dois, du reste, constater que nos ennemis, qui en ont fait grand bruit, n'ont pas parlé de celle qu'ont faite devant le consul le contre-maître et sept hommes de l'équipage. C'est qu'elle était probablement bien différente.

Il y a encore un fait qui doit dissiper tous les doutes :

Le premier télégramme prussien qui parle de cette dernière déclaration se termine par ces paroles textuelles :

• L'équipage a été bien traité par les carlistes. »

Les habitants de Zarauz, lorsque l'équipage du Gustav leur exprimait sa reconnaissance, étaient loin de supposer que leur hospitalité serait ainsi payée.

Il est officiellement établi par les documents qui figurent au dossier, que les premiers objets remis aux matelots furent six malles d'effets leur appartenant. Aucune réclamation n'a, d'ailleurs, été faite par eux. La seule chose dont se plaignit le capitaine fut la lenteur première de l'affaire, mais

DOCUMEiNTS ET PIÈCES JUSTIFICATIVES 235

cela tenait àson manque absolu de papiers. Livresde navigation et de charge, polices, connaissements, il avait, disait-il, tout perdu et ne pouvait môme donner les noms des expéditeurs ni des destinataires. Pourtant, à son arrivée h Zarauz, on lui remit une certaine quantité de papiers, mais il les brûla immédiatement devant plusieurs personnes, disant que' c'étaient des papiers sans importance.

En présence d'une telle situation, nous devions procéder lentement afin de permettre aux éclaircissements nécessaires de nous arriver du dehors.

Nous passons sous silence beaucoup d'autres faits qui feraient plus encore ressortir la justice, ou même la générosité avec laquelle nous avons agi dans toute cette affaire. Nous croyons avoir prouvé que, lors même .que, dans le premier moment, le Gustav eût été l'objet de quelque agression de la part de nos soldats, ceci n'eût été que la conséquence naturelle de l'état permanent des hostilités dans l'endroit choisi comme refuge par le capitaine. Mais ce qu'il importe, de plus, de constater, c'est que cette agression n'eût pu amener en aucune façon la perte du bâtiment.

Ce n'est pas le premier naufrage qui ait eu lieu en cet endroit, dans des circonstances identiques. Les hommes du métier affirment que le Gustav eût-il jeté un plus grand nombre d'ancres, celles-ci eussent été arrachées par la tempête. Du reste, le capitaine et le pilote ont eux-mêmes constaté, dans leur déclaration écrite, que la perte du Gustav était exclusivement le résultat de la violence du temps! On nous objectera peut-être qu'étant sur le territoire carliste, ils n'avaient pas la liberté de dire ouvertement leur opinion. Mais la preuve du contraire, c'est qu'ils ont toujours persisté à déclarer que l'on avait tiré sur le navire. Or, qui peut le plus, peut le moins.

Plus encore, malgré l'irritation que devaient produire dans les esprits les menaces et les intrigues résultant de cette

affaire, le capitaine n'a pas craint de revenir à Zarauz où il est en ce moment avec son pilote, plein de confiance, et avec raison, dans notre loyale hospitalité.

Maintenant que Ton sait quelles étaient les bienveillantes intentions du Roi pour terminer cette affaire, nous devons ajouter que les personnes qui en furent chargées offraient toutes les garanties désirables : la direction maritime était confiée à un ancien ministre de la marine à Madrid ; la direction civile, à un fonctionnaire consul d'Espagne à l'étranger pendant douze ans.

Notre tâche est terminée. Nous savons très-bien que si les témoignages carlistes gênent quelque puissant personnage, ils n'empêcheront pas les accusations, mais nous en appelons à tous ceux qui, en Europe, ont conservé des notions de justice et de dignité, et nous sommes sûrs que la conscience publique, quoi qu'il arrive, sera pour nous.

Sa Majesté, désirant que la conduite de ses autorités soit rendue publique, me charge, comme son réprésentant dans cette province, de donner à ce rapport la plus grande publicité.

Àzpeitia, 26 janvier J875.

Le gouverneur de Guipuzcoa.

Ceferino Suarez y Bravo.

Page 1