A LA PRESSE ANGLAISE
M'étant présenté au public anglais comme le représentant des intérêts carlistes, je crois devoir consigner les raisons qui m'ont décidé à accepter cette mission et la définir nettement. Inutile de rappeler que je ne puis remplir les fondions d'un agent diplomatique régulier accrédité par un pouvoir étranger auprès de mon propre gouvernement. Jamais je n'y ai songé. Jusqu'à présent, S. M. Catholique, ou don Carlos (pour ceux qui préfèrent ce titre), n'avait pas eu, en Angleterre, une personne dûment autorisée à parler en son nom, à publier la vérité sur la guerre actuelle, et à la justifier. C'est la mission que j'ai entreprise.
Le jour où Sa Majesté pourra accréditer régulièrement un ambassadeur espagnol auprès de la cour de Saint-James, ma mission cessera.
J'ai passé en Espagne trois mois pendant lesquels j'ai vu tous les jours des choses tellement différentes de ce que je m'étais figuré d'après les informations qui sont à notre portée, que j'ai regardé comme un devoir de publier ce que j'avais vu de mes propres yeux. Aussi, lorsque le Roi me parla de le représenter, j'acceptai sans hésitation.
Il serait impossible de faire bien ressortir la différence II. \o
qui existe entre les principes affirmés par le carlisme et l'alphonsisme sans un court exposé rétrospectif. Permettezmoi donc de vous rappeler que Ferdinand VU, cédant aux suggestions d'une femme ambitieuse et sans scrupules, ne craignit pas *de changer Tordre de succession établi par la loi, et devint ainsi, lui, un des monarques les plus despotiques, Tinitiateur du régime libéral l ' .
Christine, instigatrice de cet acte illégal. et abusif, afin de garder plus longtemps le pouvoir, maria sa fille dans des conditions impossibles, que nous n'oserions écrire, mais bien connues, et qui firent de la cour de Madrid la risée de l'Europe. Les courtisans d'Isabelle, dont quelques-uns portaient des noms historiques, études aventuriers jusqu'alors inconnus, entouraient leur jeune reine et rivalisaient dans leurs honteuses intrigues sociales et politiques.
Sous le rapport financier, leur improbité ferma promptement aux fonds espagnols tous les marchés européens.
Sous le rapport politique, le mauvais gouvernement de tous ces leaders qui proclament aujourd'hui le fils d'Isabelle comme roi, développa rapidement le communisme dans toutes les grandes villes.
Conséquence : durant les trente années du règne de la mère c d'Alphonse XII », il y a eu dix- sept pronuhciamientos ou révolutions démocratiques, et cinq guerres carlistes.
Les causes premières de tous ces désordres furent le sexe et le caractère d'Isabelle qui permettait à des hommes sans principes de gouverner en son nom. L'avenir sera-t-il meilleur aujourd'hui parce que ces mêmes hommes ont mis sur le trône un enfant de dix-sept ans au lieu d'une femme ?
Une monarchie constitutionnelle ne saurait rendre un peuple heureux qu'autant que le monarque apporterait à son gouvernement un élément fort et sérieux, ou que le pays aurait le bonheur de posséder deschefs d'une telle honnêteté
et d'un tel patriotisme, que le monarque pût régner sans gouverner.
Bien des funestes conséquences du dernier régime de Reine vinrent de ce que Dona Isabel prétendait être une monarchie libérale, alors qu'elle n'a jamais possédé la majorité des suffrages du peuple espagnol. La population de l'Espagne peut se diviser, politiquement, ainsi : la noblesse provinciale, qui correspond à nos country gentlemen, et dont les membres n'ont pas voulu devenir les courtisans corrompus du dernier règne. En effet, Dona Isabel n'a jamais compté, et son fils ne compte, dans les hautes classes, d'autres partisans que ceux qui ont occupé un poste quelconque à la cour ou dans les provinces. — La bourgeoisie, peu nombreuse en Espagne, est divisée, presque par parties égales, entre les deux princes.
La population des grandes villes est républicaine, et, quant aux paysans, dont les qualités physiques et morales ont provoqué les éloges de Ford et de tous les écrivains anglais qui ont visité l'Espagne, on peut dire qu'ils sont tous carlistes.
C'est le cas de rassurer ceux de nos compatriotes qui hésiteraient aujourd'hui h prêter leur concours aux carlistes, dans la crainte de voir se continuer par là l'état anarchique de l'Espagne, et d'éclairer ceux qui disent tous les jours que maintenant un gouvernement monarchique (?) aété établi par la proclamation d' c Alfonso XII», qui dans peu de mois ou même de semaines en aura fini avec les carlistes.
Un rapide examen suffira.
Il est évident que les carlistes, qui, en moins de deux ans, ont formé d'une bande de trente-deux hommes sans armes (y compris don Carlos lui-même) une armée de quatrevingt mille volontaires, habillés, nourris et régulièrement payés par les juntes des provinces vasco-navarraises, n'abandonneront pas tout espoir de succès, parce qu'un petit
nombre de généraux d'Isabelle) dont quelques-uns la renversèrent du trône) -ont jugé bon de proclamer son fils au lieu deSerrano t
Don Carlos est, depuis longtemps, de facto Roi de Navarre, des provinces basques, de la Catalogne, de l'Aragon et de Valence, aussi complètement que n'importe quel souverain d'Europe qui gouverne tranquillement ses domaines. Dans l'Espagne carliste, le Roi est adoré et respecté par une population aussi noble et intelligente qu'aucune autre en Europe. Tous les jours elle fait de grands sacrifices et répand son sang pour une cause qu'elle croit être celle de Dieu et de sa patrie. De tels hommes iront-ils bonnement se soumettre, sans une lutte désespérée, aune armée commandée par des généraux qui ont proclamé l'intention de les exterminer, cette fois, complètement?
Cette race hardie de montagnards, la dernière qu'un despote compterait parmi ses sujets, pense que don Carlos est le protecteur naturel de ses libertés et de sa religion, et elle lui est toute dévouée. Si jamais elle se voyait trompée, elle abandonnerait son drapeau.
Aussi, quel que soit le changement que le récent pronunciamiento apporte dans les projets du fils de Dona Isabel, ou plutôt de ce groupe de politiques qui* ont ruiné l'Espagne pendant ces trente dernières années, il ne saurait produire le moindre effet sur les carlistes.
La ligne de la Ribera, en face de l'Ebre, n'a pas été entamée, malgré la grande concentration de troupes libérales. Elle est toujours défendue par ces mêmes braves montagnards devant lesquels le meilleur des généraux alphonsiâtes à reculé plusieurs fois. Le courage et l'habileté militaire de Concha étaient parfaitement inutiles, lorsqu'il exposait sa vie pour changer en une victoire la défaite d'Abarzuza. Ce qu'il fallait alors, comme aujourd'hui, c'était plus de dévouement à leur cause de la part des soldats de Madrid.
Or, c'étaient des conscrits presque imberbes et amenés de force pour combattre sous des officiers mécontents, contre une armée dont officiers et soldats sont volontaires.
Ceci explique les fréquentes défaites des troupes de Madrid par les corps carlistes, qui ne surprennent guère les premières. Nous ne voyons pas, non plus, comment la proclamation d'un roi adolescent (puppet king) aurait pu améliorer notablement les, conditions de l'armée opposée à don Carlos.
Les officiers^ cependant, doivent risquer plus volontiers leur vie, maintenant, que quand ils le faisaient pour une république abhorrée; mais leurs efforts se briseront contre la mauvaise volonté de leurs troupes, composées de recrues inexpérimentées qui n'ont pas vécu assez longtemps sous leur drapeau pour avoir l'esprit de corps.
Aux porteurs de fonds espagnols, je dirai que la seule chance qu'ils aient d'être enfin payés est le triomphe de don Carlos. Ses défenseurs déplorent profondément la dégradation morale et financière de leur pays; le jour où il triomphera, leur pensée fixe sera le rétablissement du crédit de l'Espagne.
Les porteurs de fonds espagnols doivent donc faire des vœux pour le triomphe de Charles VII. Les carlistes sont et seront honnêtes, et, à part d'autres motifs plus élevés, ne manqueront pas de bien prouver combien leur probité contraste avec l'improbité de leursennemis. On nous accordera, du moins, que leur crédit est encore à perdre, tandis que celui des alphonsistes est depuis longtemps irrévocablement perdu.
Je fais appel aux hommes d'Etat de toutes nuances, d'un bout à l'autre du Royaume-Uni, pour soutenir don Carlos, car il y a réellement une lutte entre les défenseurs de Tordre .social et les révolutionnaires, le communisme à peine déguisé.
Plus encore, je fais appel aux chrétiens de la Grande- Bretagne et de l'Irlande, pour aider Charles VII, car, dans la lutte présente, il y va de l'existence de la chrétienté en Espagne.
Beaumont,
Chargé d'affaires spécial et officieux de S. M. Charles VIL