DU GOUVERNEMENT CARLISTE (10 JUIN
En réclamant de la Chambre la reconnaissance des droits de belligérance pour l'armée et les populations carlistes, et en introduisant la question comme éminemment digne d'occuper sa considération, je passerai en revue les incidents et les phases les plus saillantes du mouvement actuel en Espagne. '
La lutte gigantesque, à laquelle nous assistons en spectateurs émus, a commencé il y a plus de trois ans, pendant le règne néfaste d'Amédée de Savoie. Elle a été inaugurée par une poignée de braves de Biscaye et de Catalogne.
Aujourd'hui, l'armée royale compte plus de 75,000 baïonnettes, troupes aguerries, armées disciplinées à l'égal de n'importe quelle armée européenne, et les généraux de Charles VII occupent, non-seulement l'intérieur des pro-
vinces basques, mais la Catalogne, 1* Aragon, Valence et une grande étendue du littoral cantabrique, avec plusieurs ports de mer, occupation qui les met en relation politique avec toutes les puissances maritimes et donne une importance plus grande à leur reconnaissance.
Il faut, avant tout, constater le caractère permanent et durable de la guerre, et' comprendre qu'il n'est pas ici question d'une insurrection passagère. Charles VII est reconnu et établi roi autant de fait, dans les provinces basques et autres, que don Alphonse à Madrid et dans le Midi. Un gouvernement civil a été organisé dans toutes les conditions légales et ordinaires, et il fonctionne sans entrave ni obstacle. On peut dire, en un mot, que les carlistes ont créé une nouvelle puissance en Europe, occupant encore, il est vrai, un territoire restreint, mais s'élendant et s' agrandissant chaque jour, à Test et au midi, sur la face entière de l'Espagne, jusqu'aux portes mêmes de la capitale.
Or, il existe un grand inconvénient diplomatique à ce que les relations des nations étrangères avec cette nouvelle puissance continuent à être, comme elles sont aujourd'hui, vagues, indéfinies et douteuses, et j'ose affirmer qu'il est de toute nécessité qu'un pareil état de choses cesse aussitôt que possible, car il renferme les éléments d'une menace permanente à la paix européenne.
Plus d'une fois nous avons vu l'Allemagne insolente et provocatrice prendre une attitude menaçante, sous prétexte de difficultés soulevées à ses sujets par les autorités du littoral cantabrique. Il a fallu toujours que le prince de Bismark recourût à Madrid pour les explications et les réparations exigées. Mais les gouvernements, soit de Serrano, soit de don Alphonse, se trouvaient impuissants à les fournir; car ni leur pouvoirni leur mandat ne s'étendaient sur les provinces basques et autres, pas plus qu'à Londres ou àNew-
York. Si l'Allemagne avait voulu s'adresser aux autorités carlistes, ces difficultés, qui fussent facilement devenues la cause d'une guerre européenne, n'auraient jamais surgi. Mais le prince de Bismark a soigneusement écarté pareille démarche, car elle aurait impliqué une pleine reconnaissance de la belligérance aux carlistes.
Je ne mentionne cet incident que pour faire comprendre à la Chambre combien cette question nous touche de près. Nous maintenons de vastes relations commerciales avec le Nord' de l'Espagne, et déjà nous avons vu surgir des difficultés à cet endroit; plus d'une fois on a tiré sur le pavillon anglais, parce que les patrons de quelques vaisseaux ont persisté à méconnaître les circonstances et les nécessités de la guerre civile, et ont refusé de reconnaître les autorités carlistes, tandis que les autorités alphonsistes étaient dans l'impossibilité de les garantir contre les suites de leur imprudence. Donc, à mon avis, le moment est venu pour une reconnaissance officielle de la belligérance carliste, afin de mettre un terme à un état de choses dont sortiront des périls et des complications continuels.
Que le gouvernement de Sa Majesté Britannique prenne l'initiative, et des questions comme celles du Gustav et delà Caroline tombent dans la voie ordinaire du droit international, dans son application reconnue par deux puissances belligérantes, et chaque individu qui se croit lésé ou maltraité parles incidents de la lutte civile sait à qui il faut recourir pour une juste réparation.
Mais on demandera: Les carlistes ont-ils établi leurs droits aune reconnaissance officielle? Je réponds hardiment : Oui! Et cela de plus d'une façon. En premier lieu, il ne faut pas oublier qu'au moment actuel le gouvernement de Charles VU jouit du droit d'ancienneté en Espagne. Son drapeau est le premier qui ait été déployé dans la lutte actuelle. De son pavois guerrier, il a vu crouler successivement trois régimes
établis à Madrid, reconnus par les puissances européennes, sans compter les changements administratifs sans nombre qui se sont opérés.
Quand, pour la première fois, il a livré aux vents des Pyrénées les plis de sa bannière royale, fort dans sa foi, dans son droit, dans l'amour de son peuple, l'étranger foulait le sol de l'Espagne, et Àmédée de Savoie trônait à Madrid par la grâce de la Révolution officielle. A la fuite précipitée du prince italien, la République fédérale de Castelar s'établit. Charles VII l'a vu encore, remplacer par le régime bâtard de Serrano, qui, à son tour, a cédé la place à la monarchie restaurée de don Alphonse, appuyée sur l'influence prussienne , sur le libéralisme cosmopolite et sur la conspiration des prétoriens de Valence* et de Madrid.
A tour de rôle, ces régimes divers ont été également reconnus par les grandes puissances. Les trois premiers ont survécu peu de mois à cet acte de bienveillance, et il faut avouer que le quatrième ne donne pas beaucoup de garanties de durée. On pourrait même dire des gouvernements successifs de Madrid qu'ils ne possèdent que juste assez de vitalité pour traîner leur existence jusqu'à une reconnaissance quelconque, et que l'ayant reçue ils sentent avoir assez vécu et disparaissent de l'horizon politique. Qu'on regarde la première édition de l'Almanach de Gotha pour 1875 : on y lira que l'Espagne est régie par le maréchal Serrano, qui a été reconnu par toutes les puissances européennes. Avant le jour de l'an, ces lignes ont été démenties par la chute du maréchal Serrano.
Et cependant, ces gouvernements qui poussent dans une nuit et qui meurent le lendemain, on les reconnaît, tandis qu'on refuse une simple reconnaissance de belligérance aux carlistes, bien qu'ils aient su s'établir dans tout le Nord et l'Est de l'Espagne, non : seulement sans changer ou modifier
, leur régime, mais en affirmant tons les jours leur force et leur influence pendant plus de trois ans. •
Dans cet intervalle, on a eu sept ou huit révolutions et coups d'Etat à Madrid, et trois changements de gouvernement t La stabilité, en effet, semble être le partage des seuls carlistes, le transitoire celui de leurs adversaires.
Il en est de même au point de vue militaire. Les chefs carlistes qui, au début de la guerre, ont formé et discipliné ces vaillantes populations qui défendent les droits de leur Roi et de leur religion, sont les mêmes qui les mènent aujourd'hui de victoire en victoire. L'armée libérale, au contraire (car je neveux pas fausser les termes en lui appliquant Tépi thète d'armée royale), a eu une longue succession de généraux, dont chacun a été disgracié et renvoyé par suite d'une défaite, qu'on a espéré naïvement réparer par un succès. Nous l'avons vue commandée, à tour de rôle, par Nouvilas, Contreras, Sanchez Brega, Santa Pau, Moriones, de nouveau par Serrano, puis par Manuel Concha, La Serna, Serrano, pour la troisième fois, encore par La Serna, et aujourd'hui par Quesada qui, dit-on, cédera d'un jour à l'autre son bâton décommandant au jeune Goncha ou à un autre favorisé par lacamarilla de Madrid.
Je ne comprends pas qu'on puisse nier la belligérance aux carlistes. Pendant des mois entiers, on a soldé et nourri régulièrement plus de 75,000 hommes, quand un gouvernement civil et régulier est établi, au nom de Charles VII, sur toutes les provinces du Nord, de l'Est, etc.
Le Roi a concédé leurs anciens fueros aux populations basques, qui lui prêtent avec joie le concours de leurs bras pour la revendication de ses droits. Et ce n'est pas tout, car la noblesse et les propriétaires ruraux des provinces, où les conditions du terrain ne se prélent pas encore à une lutte armée, ou que la distance du champ des opérations militaires empêche de se déclarer ouvertement pour la cause de don
Carlos, transmettent au trésor royal, à Estella, de forts subsides volontaires, fait qui prouve que Sa Majesté compte autant de fidèles sujets au centre et au midi de l'Espagne que dans le territoire qu'elle a pu occuper militairement.
Qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, il existe de fait un royaume carliste, possédant une armée fidèle, disciplinée, aguerrie et victorieuse, et si ces faits ne constituent pas une puissance belligérante, j'ignore la signification du mot.
Mais il y a encore un motif irrécusable pour la reconnaissance de la belligérance par les puissances étrangères, c'est que le gouvernement de Madrid en a pris l'initiative et l'a déjà reconnue. Nous pouvons affirmer, — sans crainte de rencontrer un démenti, — qu'aucun gouvernement n'offre un échange de prisonniers à de simples insurgés ; qu'il n'entre pas en convention avec les agents d'une armée rebelle ; que dans ses documents officiels il n'accorde pas à une simple révolte le titre de guerre civile, car, en faisant ceci, il s'abaisserait au niveau des chefs de l'insurrection.
C'est précisément, cependant, ce qu'ont fait tous les gouvernements qui se sont succédé à Madrid. Le gouvernement républicain de Castelar a publié un décret autorisant l'échange de prisonniers avec les carlistes, décret qui qualifie le conflit engagé dans le Nord et l'Est, non pas d'insurrection, mais de guerre civile, et par lequel on a négocié et fait un échange de prisonniers.
Depuis le premier échange de prisonniers, sous le régime Castelar, plusieurs autres ont eu lieu sous le gouvernement de Serrano, et un depuis l'avènement de don Alphonse et par son autorité, vers la fin de cette campagne glorieuse qu'a couronnée la victoire de Lacar.
Un autre échange de prisonniers a eu lieu en Catalogne au milieu de mars, en vertu duquel le général Nouvilas et 500 hommes ont été mis en liberté.
Il suit donc de ces faits incontestables et des principes que j'ai énoncés que la belligérance des carlistes a été reconnue de fait par Gastelar en premier lieu, que cette reconnaissance a été acceptée et confirmée par le maréchal Serrano et par don Alphonse.
Je n'ai voulu faire ici qu'un simple récit de faits. Je n'ai rien exagéré et rien supprimé. Je suis royaliste et carliste, c'est vrai, et je m'en vante ; mais messympathies personnelles pour le roi Charles VII ne peuvent rien ajouter à l'importance de la question, que je soumets à la grave considération de là Chambre.
Ce n'est pas parce que je crois fermement que, dans l'avénementdu roi chevalier au trône de ses aïeux, réside le dernier espoir de la reconstruction et de la stabilité du royaume d'Espagne, que mes paroles perdent de leur signification au point de vue du droit des nations, et de la nécessité de cette reconnaissance par l'Angleterre, puissance maritime . et industrielle.
Les plus graves intérêts sont en jeu, car l'état de choses maintenu au littoral du nord de l'Espagne, par le retard à reconnaître la belligérance, renferme une menace perpétuelle à la tranquillité européenne. Le droit et l'utilité sont ici d'accord.
Je termine en demandant que la Chambre exprime à S.M. lareineson avis que le moment est arrivé où il est juste et utile de reconnaître comme belligérants l'armée et les populations guerroyantes sous le drapeau de S. M. le roi Charles VIL