‹ Don Juan d'Armana, drame en quatre actesChapitre 15 sur 59 · ACTE I, SCENE VIII · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE VIII

Votre bonté est grande, je le reconnais. Sans doute, vous le savez, seigneur, le roi ne me veut pas trop de mal et j'ai de bons amis pour me servir auprès de lui. Mais je me garderai désormais de me mettre dans la nécessité d'y recourir. Je méditerai vos sages avis. Ma conduite ne me satisfait pas moi-même. Oui, vraiment : j'incline à changer. J'appelle l'esprit de grâce. Descendra-t-il en moi quelque jour? je l'espère. Sur l'honneur, j'en serais fort aise. Car cette vie, qui fait maudire mon nom, commence à me peser. Ne croyez pas, seigneur, que mon âme soit aussi noire que ma réputation.

l'alcade Je suis ravi d'entendre un tel langage.

Ai-je donc tous les torts ? Si les dons funestes, sans doute, que Dieu m'a départis me donnent un accès facile dans les cœurs, ne me faut-il pas mille fois plus de

30 DONJUANDARMANA

vertu qu'aux autres pour ne pas abuser d'un tel pouvoir ? Puis-je rester insensible à la beauté lorsqu'elle se montre complaisante ou provocatrice ? Faut-il me laisser braver ou insulter sans tirer raison de mon bon droit ? Ainsi dans cette dernière affaire...

l'alcade

J'en ai été instruit tout-à-l'heure et je dois reconnaître que votre conduite a été généreuse.

DON J U A N

Votre témoignage soulage ma conscience. Je me faisais reproche d'avoir blessé, peut-être mortellement, cet indigne ravisseur.

l'alcade

N'embarrassez pas votre conscience des suites d'une action aussi chevaleresque.

Songez plutôt à quitter cette vie de séduction pour un plus noble emploi de vos facultés. Je vais rapporter à votre père les bonnes dispositions où je vous trouve et rendre un peu de joie à son cœur affligé.

ACTEljSCENEIX 39

Je VOUS en prie, n'y manquez pas et veuillez l'assurer de mon respect et de mon dévouement.

l'alcade

Ne vous verrai-je point ce soir à la fête que je donne en mon palais?

Mille grâces : J'aurai le plaisir de m'y rendre.

(L'Alcade sort arec sa suilc.)

SCÈCNiE IX

DON JUAN. — PERDRIGO.

Un mendiant.

PERDRIGO

Daignerez-vous, monsieur, expliquer à votre pauvre Perdrigo un langage aussi étonnant? Serait-ce sérieusement que vous

40 DONJUANDARMANA

VOUS placeriez sur le chemin du Paradis pour lequel vous ères si bien fait? Vous aviez l'air tout-à-l'heure d'un petit saint.

J'ai l'air que je veux avoir et il n'y a aucun mérite à avoir l'air de son humeur. Cet alcade joue un assez faux personnage. Je l'ai payé de même monnaie. Il faut savoir emprunter avec chacun les manières d'être qui se rapportent à sa nature; c'est ainsi qu'on conquiert les gens. Je n'ai pas grand besoin de l'estime de mes semblables ; mais je serais contrarié que tout le monde fût unanimement contre moi. Je m'attache de loin en loin quelques bonnes âmes qui batailleront pour moi. Allez, mes amis, disputez sur mon dos et mettez-vous d'accord, si vous pouvez.

PERDRIGO

Je m'incline. Vous êtes un grand politique.

Les femmes donnent le secret de la vie.

ACTEI,SCENE1X 4I

Le temps qu'on passe à les aimer n'est pas toujours perdu. Ce pauvre alcade! Il va se donner le mérite de ma conversion et moi je me donne le plaisir de me moquer de lui. Avoir sur les gens l'avantage de les savoir trompés, c'est une supériorité à ajouter à toutes celles que je possède. Pourquoi refuser à ce dévot personnage la satisfaction d'une illusion qu'il va faire partager à mon père? Me voilà à leurs yeux bon chrétien et bon fils et tu vois ce qu'il m'en aura coûté. Je fais économie de vertus pour pouvoir être prodigue en vices et j'honore à ma manière Dieu qui veut une juste balance dans les choses. Allons souper ! Jour du diable, je me sens une faim de vautour. Et j'ai faim aussi d'une femme. Il y a bien une heure que je n'en ai vu et ce régal me manque.

PERDRIGO

C'est de la maladie.

Peut-être. Les besoins font toutes les maladies des hommes.

43 DONJUANDARMANA

U N M E N D I A N T , cntrjnt en s^ene.

La charitc, mes bons seigneurs. La charité au nom du ciel.

DON J U A N

La charité au nom des femmes, tant que tu voudras. (A Perdiigo.) Donne quelques pistoles à cet hidalgo.

PERDRIGO

Quelques pistoles à cet hidalgo ? Vous vous moquez.

DON j u A N

Non ; le drôle a un air noble qui me plaît et je suis en humeur de générosité.

PERDRIGO

Monsieur, votre bourse devient légère.

Mets-toi dedans : ça la rendra plus lourde et je verserai le tout entre les mains du mendiant. Je serai ainsi débarrassé de toi, de tes remontrances et de tes comptes...

Page 1