‹ Don Juan de MañaraChapitre 7 sur 95 · PRÉFACE. XXV · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XXV

Ty aidèrent, l'y contraignirent. Je ne présente ici qu'une hypothèse, mais elle me semble établie par les dates. Le 12 mai 1664, à Versailles, Molière présente au roi les trois premiers actes de Tartuffe^ et Louis XIV n'y reprend rien; hostilité sourde à la Cour. Le poète achève sa pièce, et le 29 novembre elle est écrite, apprise, jouée chez le Grand Condé, prête à paraître devant le public. Interdiction. Pris au dépourvu, le maître de la troupe a des comédiens à nourrir, et point de spectacle à donner. Colère î Les tartuffes de qualité l'ont poussé dans cet embarras; les petits Léandres enrubannés dont il bafoua la sottise et la vanité, n est-ce pas, ont trouvé leur vengeance? Ils se voilent la face avec épouvante, devant ces vers qui démasquent leur fausse piété, et leur jeu est beau celte fois, car tout le clergé les protège. Cependant, c'est la ruine du poète-comédien. Il faut parer au mal, et sans délai. Comment? Par quelle pièce? Depuis treize ans, la troupe espagnole joue avec succès un drame presque imbécile, où Ton voit un séducteur, une statue qui marche, et le succès en semble inépuisable ; donné en espagnol, en italien, tout Paris Fa voulu entendre : mettons-le en français : on viendra.

Molière prend son bien où il le trouve. Vite, sur son genou, il écrit Don Juan. Le temps presse. La pièce est improvisée en quelques jours : on le sent. Mais le poète est obsédé du souvenir de Tartuffe, agacé de rancunes contre ses ennemis, auxquels il pense en écrivant ce rôle, et voilà que sous sa plume l'hidalgo haïssable se confond avec le courtisan haï, le séducteur avec les libertins qui enjôlent les filles au sortir de la messe, l'impie avec les pieux hypocrites, Séville avec Versailles, et le don Juan nouveau n'est plus qu'un prolongement du Tartuffe : dans le lyrisme d'une indignation vengeresse, le poète trouve des mots sublimes, mais qui sont en dehors du thème primordial. Il fait un plaidoyer en faveur de la pièce interdite, juge la religion, indique des problèmes sociaux qui vont révolutionner les générations prochaines, et prophétise ; mais il n'aime pas. Molière en révolte vient encore de jeter un chef-d'œuvre et de dresser un être plein de vie : mais c'est le

Révolté, symbolique trilmn de l'émancipation, et ce n'est point FAmant. Le démon delà volupté est le cadet de cette âme : on Ta oublié, tant l'heure est grave.

Mozart nous le ramène. Pour la première fois, don Juan paraît humain : il a perdu le caractère symbolique dont ïirso l'avait lourdement revêtu, et qui le faisait, lui aussi, semblable à une statue. L'enfant de Mozart se démène allègrement, et court droit devant lui, la flamme aux yeux, la flamme au cœur. Celui de Tirso demeurait catholique; celui de Molière était incrédule; celui-ci exulte de foi : mais c'est de la foi en luimême. Enfant du joyeux Da Ponte, il a connu aussi Lauzun et Richelieu; il a du vice et de la grâce, il aime la vie et lui tend les bras, il aime la mort et lui tend la main, il aime tout et surtout lui-même. 11 est joli, il est beau; il est sa propre apothéose.

Cette œuvre d'un génie, un autre génie la chante et la précise : la plus superbe page qui fut écrite sur Don Juan, lioff'mann l'écrivit. Le type est complet, admirable. Rien ne sera dit au delà. On vient de fermer une époque. En ces deux cervaux germaniques, l'ébauche du moyen âge a trouvé sa formule délinitive : réternel amant. Le siècle nouveau va dresser un second type : réternel fiancé.

Ne le cherchons point chez Byron : le poète anglais, comme Molière, mais avec l'amertume du spleen, s'est préoccupé d'un héros beaucoup moins que d'une satire, et son homme chemine par les villes, soucieux de noter tous les vices du monde, bien

PRÉFACE. xxvii

plus que d'assouvir les siens. Don Juan? Non. Ashavérus, plutôt. En vérité, lord Byron.

Et nous arrivons à Musset.

L'esprit s'immisce dans la brute. Le personnage s'est affiné. Il ne veut pas les femmes, mais une femme : le chasseur de minutes est devenu porteur d'un idéal. Moins de la béte et plus de Fange ! 11 cherche un ange parmi les femmes : c'est peutêtre un rêve enfantin.

On pourrait sourire, car sûrement notre amoureux est illogique. Il quête une àme-sœur, et cette sœur de Timpur doit être la pureté même. A l'ange, il demande des choses qui sont peu séraphiques, il les exige, et prétend qu'on lui accorde du réel, tout en demeurant idéal; il veut que sa dame porte une auréole, mais, quand elle la possède, il la lui ôte : alors, mécontent, il s'en va. Il se plaint d'elle, et ne songe pas assez qu'il devrait se plaindre de lui.

N'importe : il a déjà ressenti l'angoisse. Il commence à souffrir. Avec Théophile Gautier, avec Baudelaire, il s'arrête tout à coup et regarde autour de lui, peut-être en lui : le dupeur se demande s'il n'est pas une dupe, et, silencieusement drapé dans le calme qu'il affecte, le bourreau trouve en lui des heures de victime.

C'est déjà la conscience : ce n'est pas encore le regret. Il va venir au château de Miremonde. M. Henri Roujon le lui apporte dans la maison de recueillement, du fond de laquelle don Juan, lassé, mire le monde; car un palais très gris a remplacé les rouges gouffres de l'enfer, et nul n'est damné. Le livre, écrit dans la langue du dix-huitième siècle, en a le charme, mais la pensée est du dix neuvième : pour la première fois don Juan trouve son châtiment eu lui. Il a rencontré l'élue et ne la reconnaît que lorsqu'il a passé.

Regret égoïste, et qui n'est pas encore un repentir ! Le libertin n'est plus damné, mais il n'est pas encore sauvé .

D'ailleurs, il n'aime plus, bien qu'il se souvienne d'avoir aimé, et don Juan doit aimer toujours.

xxviii DON JUAN DE MANARA.

Celui de Zorilla, mysticisé, aimera par delà la mort. Qui donc aimera-t-il?

Et voici le troisième type : Céternel amour.

Retour bizarre de la pensée humaine ! A mesure que la foi s'éloigne de nous, davantage nous en sentons le besoin : et le siècle le moins croyant de tous, notre siècle, devait concevoir cet acte de foi que nul encore n'avait eu : racheter don Juan, lui ouvrir une voie, et de la terre vainement parcourue, le ramener au ciel.

Chasser aux femmes, c'était bestialité ; chercher un ange, c'était îiaïveté.

Mais imaginez l'être d'élection supérieurement doué dans son esprit et dans son corps, riche de vie, trop riche, et qui veut vivre trop, plus qu'un homme. Un immense besoin d'expansion dilate son âme exubérante; à l'étroit en lui-même, il aspire à sortir de lui; il se projette et rayonne; il envahirait Tinfini. Où courir? L'amour est la vibration la plus intense: il se jette dans l'amour. Aucun baiser pourtant ne l'assouvit; la femme l'emporte au bord du ciel, mais jamais jusqu'au ciel. Tout prend fin : il rêvait d'infini ! Tout est relatif : il rêvait d'absolu! Et don Juan retombe à chaque essor. JN'est-il donc pas un amour sans lendemain, toujours fidèle et toujours vierge? Une possession qui soit sans désillusion, ni souillure? Un baiser qui reste divin?

Soudain, une lumière se fait dans cette âme obscurcie. L'être infini, absolu, abstrait, iJ existe, et c'est Dieu! L'amour infini, absolu, abstrait, il existe, et c'est la foi ! Le grand baiser, c'est la prière ! Don Juan s'était trompé, égaré dans la chair; il était trop noble pour elle : il comprend, se jette à genoux, et voici l'extase totale. Il a marché, l'espace lui

PREFACK. XXIX

semblait restreiiU; il s'agenouille, et Tespace devient illimité: le corps est immobile, l'âme s'élance.

Ce troisième don Juan, qui l'a conduit, qui Ta sauvé?

— La femme, disent Laverdan et Dumas père.

— La grâce, dit Zorilla, et Zorilla le fait mourir.

— Lui-même, dit Mérimée, et Mérimée l'enferme dans un cloître.

Ce dénouement, il ne l'invente pas, il le trouve dans Fhistoire. Mais le regard blanc et froid de Mérimée éclaire ce qu'il contemple, comme la lueur d'un vitrail livide tombant dans les ténèbres d'un transept.

L'aventure de Manara s'installe dans le mythe en face du roman de Tenorio; la chapelle se dresse à la place de l'abîme comblé : le stérile amour s'est transmué en charité.

Du héros véritable qui inspira cette création d'un nouveau type donjuanesque, on connaît l'existence; on sait l'exubérance de cette âme, les trois phases de cette vie : le mysticisme de l'enfance, l'orgie de la jeunesse, le revirement de la maturité.

Dans cet exode du vice à la dévotion, Manara avait eu un précurseur, saint Jean de Dieu; il fut plus tard imité par Rancé, et tous les trois fondèrent un ordre pieux : l'un soigne les blessés, l'autre ensevelit les suppliciés, le dernier contemple une tète de mort.

En sorte que don Juan reste toujours lui-même, puisque en sa résipiscence il a gardé le culte de la chair, de cette chair

qu'il honore dans sa détresse et sa fragilité, comme il l'aima dans sa beauté.

Quel monde d'épouvantes, alors, il se plaît à découvrir en

elle !

Pourtant son goût du faste ne Ta point abandonné : il fonde un hospice, et cette maison de la douleur, il la veut superbe, mais superbe d'horreur. Il en confie la décoration aux artistes les plus illustres de son temps : Murillo, Valdès Léal. Fantastique, ce dernier compose, pour le voluptueux repenti, son anxieux tableau de la Mort entourée des emblèmes de la vanité humaine. Mais ce n'est pas tout, car l'horreur n'est pas au comble. Manara dicte à Valdès une autre toile encore, et d'indicible puanteur.

Quoi?— Son portrait, deux fois son portrait, en deux cadavres que rongent les vers: à droite, c'est lui, cavalier jeune, et portant à l'épaule les insignes de Gal.atrâva; à gauche, c'est lui encore, sans doute, mais vieilli, avec la crosse et la mitre : ses deux âges, ses deux vies, et le double néant de l'être qui fut double.

En cette recherche obstinée de l'effroi se révèle pleinement le sombre génie de l'Espagne, dont Tàme ardente devait produire le plus fougueux des débauchés, dont la rêverie mystique devait engendrer le plus lugubre des repentis.

Cependant, don Miguel de Manara n'était point de pur sang

espagnol.

Son père, d'origine italienne, Tommaso de Magnara, vint, de Corse, s'installer à Séville; il fut naturalisé, transforma l'orthographe de son nom, et le roi le fit comte : c'était un Visenlello de Leca, de la branche corse des Colonna.

Don Tommaso épousa une pieuse Andalouse, et son fils

PRÉFACK. ' ^\T^l

naquit précisément vers l'époque où Tirso de Molina apportait au théâtre la figure de don Juan : tandis que l'antique Tenorio ensanglantait la scène, le jeune iManara épouvantait la ville, et l'un ressemblait à l'autre, à tel point que le peuple les confondit.

Tout vivant, Mafiara entra dans la légende.

Mais plus encore que ses débauches, sa conversion et ses remords devaient frapper l'esprit du peuple. L'Espagne aime les miracles, et celui d'une telle contrition était bien fait pour la charmer : on oublia la vieille histoire pour ne se souvenir que de la nouvelle, et bientôt Manara fut le seul don Juan que Séville voulût reconnaître pour sien.

Il mourut en 1G79. En vain essaya-t-il de s'humilier encore par delà la tombe : <l Ci-git le pire homme qui fut sur la terre. i> Cette épitaphe, à la fois orgueilleuse et repentante, qu'il avait composée lui-même, le peuple ne la voulait plus croire véridique : et la mémoire de Manara fut vénérée comme celle d'un saint.

Les nonnes de Séville n'ont point attendu la canonisation pour entourer d'un culte le passionné d'amour qui leur légua la Caridad.

En la somptueuse chapelle qu'il édifia lui-même, ses reliques sont conservées. A côté du don Juan au tombeau que nous montre Valdcs Léal, le même est peint vivant, et par le même peintre.

On dirait qu'il préside encore son domaine, et, ce qu'il nous enseignait tout à l'heure par l'effroyable évocation de son néant, on dirait ici qu'il le prêche.

L'œil est sévère, aflirmatif, et sur : le front travaillé, la face tourmentée font penser à Pascal ou Descartes; mais, quand les autres ont le doute, celui-ci possède la certitude : c'est-à-dire un bonheur.

Don Juan a gagné le calme, et Faust ne l'a pas eu : celui qui vécut trop repose nos regards et nos esprits, plus que celui qui pensa trop.

Et, pour compléter le symboliiiue revirement des choses, le

XXXii DON JUAN DE MANARA.

masque de plâtre, moulé sur la face de don Juan défunt, est aujourd'hui sous la garde des nonnes : les vierges défendent qu'on y touche.

Même dans la conversion et dans la mort, don Juan appartient aux femmes.

La scène se passe à Scville, au milieu du dix-septicme siècle.

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