‹ Don Juan de MañaraChapitre 6 sur 95 · PRÉFACE. XXIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XXIII

Calderon et Lope de Vega, mais de tempérament plus âpre, violent, brutal, il a le verbe cynique et le geste qui casse. Il moralise à grands coups de bàlon, et, pour èlre mieux entendu lorsqu'il parle, il prend les mots du peuple et les lui rejette à la face.

Le Burlador qui trompe, viole, assassine, blaspbèmc, devait déplaire à la fine psycbologie de Cervantes, intimider Calderon, échapper à Lope de Vega, mais, par sa violence exacerbée, séduire Tirto de Molina.

Le moine lui laissa toute sa furie, et, hardiment, tous ses vices. Don Juan est à la fois la ménag:?rie et la basse-cour, le déchaînement total des bas instincts, les bètes : il est la brutalité du taureau, Tastuce du félin, la souplesse du serpent ; il rampe, bondit, enlace et déchire ; il mord comme un chien, se vautre comme un porc ; il est le coq criard et le cygne orgueilleux ; il est le singe et siffle comme un merle ; son âme tient du tigre et de Toiseau, tant elle est féroce et légère.

Que dis-je? Il na point d'âme, et cette création d'un Titan catholique serait de piètre valeur, si nous renoncions à la considérer comme un symbole : la bete humaine en révolte contre l'homme et Dieu.

Collectionneur de femmes, il l'est à peine, et son valet luimême ne songe pas encore à compter ses maîtresses; chercheur d'émotions, il Test moins encore, car il ne sait ni ce qu'il veut, ni ce qu'il fait. A vrai dire, il ne veut rien.

Peut-être ne sent-il rien. 11 va, et c'est tout. H s'ignore lui-même. « Sus aux joyeuses aventures! d II rit bêtement lorsqu'il tue, et sa psychologie est celle d'un rocher qui déboule.

Comment croire que ce Don Juan put être conçu par un cerveau à la même date qn'Hamlet et Don Quichotte, peu de jours avant Polyeucte^ cent ans après la mort de llaphaël? Du dix-septième siècle où nous sommes, cette œuvre nous reporte à trois cents ans plus tôt. Le fait n'est explicable que par la volonté qu'eut le moine espagnol de conserver dans son drame le caractère original de la légende : l'imprimeur nous annonce

que la lettre est de Philippe IV, mais l'esprit est de Pierre le Cruel.

La transition si brusque de ce don Juan à celui de Molière, venu quarante ans plus tard, nous étonnera moins si nous comprenons que le Séducteur, de Tirso, lorsqu'il parut à la scène, n'était qu'adapté, et qu'il naissait, vieux déjà de trois siècles

Me *

Passons rapidement sur ia version italienne qui n'ajoute rien au type, n'est qu'un devoir de traducteur, et tient du métier plus que de Fart.

Voici Molière : le don Juan français ne serait guère plus brillant que son frère espagnol, si nous lui demandions ce que vaut son besoin d'amour : l'ivresse et la douleur d'aimer, il n'en a cure, le pauvre-sire. Est-ce là Téternel amant? Il n'est même pas amoureux : il collectionne pour amuser son valet, épinglant des maîtresses comme des papillons, et fait sa route. Mais, s'il ne pense guère aux femmes, il pense aux hommes, aux lois, aux cultes, et c'est sur eux qu'il fonce. Au lieu de passer par-dessus le Commandeur pour atteindre sa fille, il écarte la fille et vise au Commandeur. Moins que de Tirso, il descend de Rabelais et de Montaigne. Il se souvient d'être cousin de Faust, et devient un esprit. Il crie. Il bataille. Toute la portée du personnage se confesse dans la scène du mendiant.

— (( Pour l'amour de l'humanité ! d

Un peu plus il dirait : « Ceci tuera cela. »

Comme nous voilà loin du départ, comme nous voilà loin du but ! S akespeare eût procédé tout à l'inverse.

Mais Molière s'intéressait moins au jeu des passions qu'à l'analyse des mœurs, et les esprits l'occupaient plus que les drames.

Ce thème presque animal n'était point fait pour lui. Il devait, par ordre de sa nature, en sortir promptement. Les circonstanct s

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