ACTE V
LE VIEUX
Regarde frère Juan. Prends exemple sur lui. Est-ce que celui-là se plaint?
LE MARRANO.
C'est autre chose!
Il est ici pour son plaisir...
LE VIEUX
Il se repose Peut-être, lui qui n'a pitié ni nierci Pour son corps?
LE MARRANO.
Pourquoi donc ne vient-il pas ici, Puisqu'il doit nous aider quand la besogne est dure?
LE VIEUX
Il est à ramasser les corps sans sépulture : Depuis la peste, il fait ce qu'on n'essayait plus.
LE MARRANO, riant.
Il aura son fauteuil au milieu des élus, Celui qui risque tant par charité chrétienne.
LE VIEUX
Il dit aux morts : «Ma chair est la sœur de la tienne. »
LE MARRANO.
L'autre matin, j'étais avec lui ; nous allions ; Des pestiférés bleus saignaient dans des haillons : Pour les ensevelir, devine ce qu'il ose ? Il les lave, et, penché sur leur bouche mal close, Il la baise, et tout bas, dit : (( Quia pulvis es, » — Ça dégoûte.
1C8 DON JUAN DE iMANAUi.
LE VIEUX
À la mort de dofia Dolorès, Il est allé prier quatre nuits sur sa tombe.
LE MARRANO.
Si la nuit était belle...
LE VIEUX
On vit une colombe Planer sur lui, pendant tout le temps qu'il pria.
LE MARRANO, haussant les épaules.
Des fables!... — Le voici.
Don Juan apparaît, en liubit de religieux. Le Marrano et le vieux le saluent avec respect.
LE VIEUX
Frère...
LE MARRANO, avec onction.
Ave Maria.
La paix soit avec nous !
LE VIEUX
Combien de morts?
Soixante.
LE MARRANO, les yeux au ciel.
Dieu nous tient dans sa droite.
LE VIEUX
Et sa droite est puissante
En silence ils rassemblent leurs outils et s'apprêtent à sortir. Don Jaan ramasse une bêche.