LA RENAISSANCE DU LIVRE
|78, Boulevard Saint-Michel, 78
Voici le poète qui, de son temps, fut le plus admiré et le plus attaqué ; le plus aimé et le plus honni ; celui que les uns ont considéré comme le restaurateur des lettres classiques et les autres comme le corrupteur le plus dangereux du goût poétique ; celui dont une partie de l'opinion savourait, émerveillée, l'exceptionnelle imagination, la subtilité aiguë, l'esprit incisif, tandis que ses adversaires ne trouvaient, en ses œuvres maîtresses, qu'extravagance, obscurité et maniérisme ; celui enfin, dont le génie entraîna à sa suite amis et ennemis en exerçant sur la langue castillane et surtout sur ses possibilités d'expression plastique une influence profonde et durable.
Abandonné plus tard par ses compatriotes qui, méconnaissant leur véritable génie national, s'étaient passionnés, avec Luzán, pour le pseudo-classicisme du xvme siècle, il en arriva à ne plus être connu dans son texte, à ne plus représenter — comme Ronsard en France au temps de Boileau — qu'un souvenir diffus et déformé de sa propre réalité.
Et, comme ce poète appartenait à une nation que l'on s'est plu à juger d'après une documentation imaginaire ou spécieuse, il ne tarda pas à être traité par la critique européenne comme le type achevé de la décadence la plus effrénée, du mauvais goût le plus absolu.
Chargé de tous les péchés d'Israël, son génie fut rendu responsable, avec une étonnante méconnaissance de l'histoire, de toutes les extravagances, de tous les écarts, de toutes les corruptions réelles ou supposées qui déparèrent, avant et après lui, les grandes littératures mondiales.
Si une originalité confinant parfois à l'excentricité, si Une exubérance de créateur tendant — dans les grands poèmes lyriques tout au moins — à un excès d'ornementa- — - t ■
tion et de recherche, justifient en partie la réaction dont il fut la victime, on lui reprocha aussi ce qu'il y avait, en ses œuvres, de trop largement généreux, de trop sublime pour des esprits asservis à l'idéal d'une raison conventionnelle.
Oiseau aux ailes trop vastes, exilé sur le sol, il se voit en butte aux plus lourdes railleries :
L'un agace son bec avec un brûle-gueule, L'autre mime, en boitant, l ¿infirme qui volait !
Il se voit, de loin en loin, octroyer un diplôme de consolation pour quelques-uns de ses poèmes les moins audacieux, pour l'un ou l'autre de ses vers qui, détaché du contexte, offrait à tous une compréhension facile et les ressources d'une admiration peu compromettante. Les manifestations d'un jugement plus objectif sont rares et n'ont généralement été exhumées que par la piété d'une érudition toute récente.
Réintégré par la critique du début du xxe siècle dans la milice des grands écrivains — avec, toutefois, des restrictions que notre conception actuelle considère comme trop sévères — il est aujourd'hui ün maître vénéré, un éveilleur de vocations, une idole intangible pour la jeune littérature espagnole assoiffée de nouveauté et de modernisme.
L'oiseau blessé devient tabou : fanatisme fécond, dont la généreuse ardeur éclaire splendidement la route de la
beauté.
Quant à la France, elle avait connu, avec Verlaine et les symbolistes, quelques éclairs d'admiration divinatoire qui n'étaient point basés sur la connaissance du texte: Elle s'est émue, depuis peu d'années, en faveur de celui dont on a comparé l'inspiration (pour autant que l'époque et le tempérament le permettent) au splendide hermétisme de Mallarmé.
Mais un poète aussi difficile — dans une partie au moins de ses œuvres — n'est pas accessible sans initiation. L'opinion française, beaucoup plus apte aujourd'hui que par le passé à comprendre l'auteur des Solitudes et du Polyphème,
, .. DON LUIS DE GÓNGORA Y ARCOTE
avait besoin de se forger des instruments d'accession au texte.
Impatiente de s'abreuver, elle aussi, à cette esthétique dont l'audace non épuisée conserve, après trois siècles, une puissance étonnante de suggestions novatrices, elle demande les traductions qui lui faisaient défaut et que l'on a commencé à peine à lui offrir. Celles qu'on va lire s'efforceront, malgré les insuffisances que présente toute version d'une œuvre en une autre langue, d'amener le lecteur en un domaine autrefois scellé et pourtant si étroitement lié aux préoccupations les plus actuelles.
Ancêtres de Gongora. Jeunesse. Études a Salamanque.
Don Luis de Gongora y Argote est né à Cordoue, le n juillet 1561, de don Francisco de Argote, juez de bienes et consultor du Saint-Office, et de doña Leonor de Gongora.
L'un et l'autre appartenaient aux lignages les plus distingués de la ville. Leurs origines nous sont bien connues, surtout depuis les travaux publiés par Ramírez de Arellano et par Miguel Artigas.
Tous les chroniqueurs reconnaissent que les Argote se rattachent à une très vieille souche d'hidalgos et qu'ils peuvent se flatter de descendre des conquérants de la vieille cité mauresque. Le premier chevalier de ce nom qui soit formellement cité, Iñigo de Argote, était Navarrais, et son fils Ruiz Martínez de Argote participa à la fameuse bataille de las Navas. L'un de ses descendants, Fernando Alonso de Argote, qui occupa le haut poste de veinticuatro de Cordoue, épousa doña Luisa Ponce de León, fille du marquis de Guadalcázar. Don Francisco de Argote, le père du poète, qui s'entourait d'élégantes relations, avait la réputation d'un juriste très distingué.
La généalogie des Gongora remonte, elle aussi, très loin. Le premier cité est Garci Ximénez de Gongora, dont le petitfils, Ximénez Bandoma de Gongora, participa à la bataille de las Navas. Plus tard, Mosén Luis Bandoma de Góngora prit part à la conquête de Cordoue à la tête de troupes navar- ===== = 3 — =
raises. Le roi récompensa ses services en lui octroyant des terres et en le nommant veinticuatro. Cette dignité restera, jusqu'au temps de don Luis, une prérogative de ses descendants.
L'oncle maternel du poète, le coadjuteur don Francisco de Góngora, auquel devaient bientôt échoir de riches prébendes ainsi que le titre de chapelain du roi, était un personnage dont l'économie familiale avait tout lieu de tenir compte. Aussi peut-on admettre que telle fut la raison pour laquelle Góngora accorda la préséance au nom de sa mère.
Lorsqu'il eut terminé, en 1576, ses premières études, ses parents l'envoyèrent à l'Université de Salamanque. L'oncle de don Luis, le prébendier don Francisco, ne déçut point les espérances que l'on avait placées en lui. Il renonça, en faveur de son neveu, à ses bénéfices ecclésiastiques provenant de Cañete de las Torres, de Guadalmazán et de Santaella. Góngora acceptait, en échange, les ordres mineurs, formalité avantageuse et qui ne comportait aucune obligation effective.
Le voilà donc à Salamanque, où il s'inscrit parmi les étudiants en droit canon. Il était accompagné d'un précepteur qui ne semble pas avoir exercé une surveillance bien décisive sur son pupille. Celui-ci ne fit pas de brillantes études en la fameuse cité universitaire. Quoiqu'on lui accorde parfois, comme un hommage dû à un ancien étudiant, et à un personnage de sa distinction, le titre de licencié, tout porte à croire qu'il revint dans sa ville natale sans avoir conquis de grade.
Par contre, il sacrifiait au démon du jeu, gaspillant les abondants écus que lui fournissaient ses prébendes et la générosité inlassable de son oncle.
Mais, s'il négligea les études, il sut profiter de son séjour dans ce centre intellectuel et artistique pour se créer une personnalité en marge des méthodes académiques ; il le fit en l'agréable fréquentation des muses du Parnasse et de celles dont il eut occasion de connaître le charme en sa turbulente fantaisie.
Son panégyriste Angulo y Pulgar dit clairement que « jeune homme, suivant les voies de l'amour et faisant la cour aux dames, il porta les fruits de son âge ».
Retour en sa ville natale. Sa vie a Cordoue. Son activité poétique.
En 1580, il était de retour à Cordoue, la ville merveilleuse qui se repose au bord du Guadalquivir.
Cordoue, lumière et soleil par les étés torrides ; lumière inondant de sa joie silencieuse le cercle harmonieux des collines qui bordent son horizon, découpant comme d'immenses couteaux de flamme les formes étranges des cactus, tandis que le vert poussiéreux des oliviers poudroie dans la vega ardente. Cordoue, dont le vieil alcázar, endormi sous le poids des siècles, cache ses sombres pierres dans l'ombre exquise d'un vieux jardin inondé de fleurs.
L'antique cité, centre de la culture romaine en Ibérie, centre magnifique de la civilisation arabe, centre d'humanisme et de poésie, offrait un cadre incomparable à l'inspiration de Góngora. Dans la maison paternelle dont l'érudition de son père et la conversation de ses amis avaient fait un foyer intellectuel, il trouvait une grande bibliothèque où sa curiosité et son goût avaient toute occasion de s'alimenter.
Lorsqu'il traversait la ville aux rues étroites, où se dissimulent, derrière l'admirable végétation des grilles en fer forgé, les calmes patios où les jets d'eau jaillissent sous les palmiers ; lorsqu'il marchait entre les maisons blanches, en l'ombre presque glacée qui coupe les plans du soleil, il vivait profondément cette magnificence de la nature, cette poésie de la couleur intense et prodigieuse qui devait éclater en son œuvre avec une exceptionnelle puissance.
Il regardait aussi la tour audacieuse de la cathédrale ; il pensait à la fraîcheur qui s'abrite sous les feuillages mouvants dans le patio des Orangers ; il voyait, dans le chœur édifié au centre de la vieille mosquée, le chapitre imposant des chanoines ; il songeait à la nouvelle prébende qui lui permettrait un jour, croyait-il, de s'abandonner à sa verve poétique tout en louant le Seigneur sous les voûtes du temple.
On sait très peu de chose de ce qu'il écrivit à Salamanque.
Les premières poésies pour lesquelles nous possédons une chronologie à peu près certaine remontent à l'époque même où il retrouva l'ambiance de sa ville natale et de ses concitoyens pour recueillir les vers dont il ne gardait pas de copies.
Alors déjà, il écrit des sonnets d'un nombre et d'une plasticité parfaite. Mais la beauté naturelle qui l'entourait d'un réseau impondérable de sensations, pas plus que ses abondantes lectures de poètes latins, espagnols ou toscans, ne l'enchaînait uniquement aux inspirations lyriques. Sa faculté extraordinaire d'observation, son regard aigu, le scepticisme qui formait le fond de son caractère mettaient continuellement en éveil sa verve ironique et faisaient naître sous sa plume une armée de mots et d'idées d'une singulière causticité.
Ses débuts le révèlent comme un maître dans les genres spécifiquement espagnols, le romance (i) et la letrilla, parfois de caractère narratif et d'un sentiment discret, plus souvent pleins d'une étonnante imagination burlesque.
En 1 584, il est déjà signalé comme un grand poète dans la Galatée de Cervantès. Il n'avait publié alors qu'un ou deux sonnets en tête d'œuvres ralliant ses suffrages. Mais il est certain que bon nombre de ses sonnets lyriques, insérés plus tard dans l'Anthologie d'Espinosa, et plus d'un des poèmes satiriques qui parurent plus tard dans les romanceros, circulaient déjà manuscrits, étaient connus et appréciés dans un cercle restreint d'initiés et d'amis.
Le 21 février 1585, nous voyons Góngora gratifié de la prébende de la cathédrale à laquelle son oncle don Francisco renonçait à présent en sa faveur. Le 14 août, il assistait personnellement aux réunions du chapitre, ce qui prouve qu'il était déjà ordonné in sacris, car les statuts de cette église exigent formellement cette condition préalable à l'admission des prébendiers. Mais il devait attendre de nombreuses années avant que lui fût conférée la prêtrise.
Dès lors, il partage son activité entre le culte des muses,
(1) Le mot romance, désignant un poème espagnol, est masculin. Tel qu'il se présente au temps de Góngora, c'est une composition en octosyllabes réunis, de deux en deux vers, par une assonance monophone.
le chant des offices, les sessions capitulaires et les missions qui, fréquemment, lui étaient confiées.
Quatre ans plus tard, se place un incident qui jette une lumière très curieuse sur la manière de vivre et sur le caractère du jeune prébendier. Ses allures délibérées avaient sans doute trouvé quelques censeurs malveillants, car quelques charges purent être réunies contre don Luis après la visite de 1589 et l'enquête instituée par l'évêque don Francisco Pacheco sur les mœurs du chapitre auquel on reprochait quelque relâchement. Les pièces de ce petit procès, qui se trouvent à la Bibliothèque épiscopale de Cordoue, ont été publiées, dans un opuscule de quelques pages, par González y Francés. Voici la traduction textuelle de l'acte d'accusation :
« Reproches que fait à don Luis de Góngora le très Révérend Sr. l'Évêque du diocèse :
I. Le prébendier Góngora assiste rarement au chœur de la cathédrale, et quand il lui arrive de prier aux heures canoniques, il va et vient d'un endroit à l'autre, quittant fréquemment son siège.