LA CHASSE AU FAUCON (V
Au milieu du tumulte confus et fougueux
Qu3 font les chevaux, on entendait la rude harmonie
De tout ce que la généreuse fauconnerie,
Des conñns de la Mauritanie à la Norvège,
Nourrit d'astuce ailée
(Sans lumière, mais pas toujours aveugle, Sans liberté, mais pas toujours captive), Revoyant la lumière du jour
Lorsque, donnée au vent qui se porte caution (i), Elle retourne à sa prison et acquitte le vent :
(i) Mitaphore empruntée au droit. Elle fait allusion à la libération d'un prisonnier pour lequel une autre personne se pDrte caution et prendra sa place au cas où le captif ne réintégrerait pas le cachot. Ces oiseaux, débarrassés un moment
========== POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
Le faucon du Nord, dont l'aile est un éclair (i) Et foudre la serre, son nid ignoré, L'Olympe le recèle, ou c'est une dense nuée Que foule, quand il s'élève à la poursuite Du héron argenté, son pied d'écume.
Le sacre, des ailes du Notus vêtu,
Cipriote sanglant, quoique né
Parmi les colombes, Vénus, de ton char !
Le gerfaut, audacieux et redoutable désordre
De l'air, robuste gloire de Zélande,
Géant de tous les rapaces ailés
Dont la serre est de courbe acier,
Et que, pourtant, fragile
Entrave de peau retient sans effort ;
Le fourcheret, duquel fut berceau en Espagne La cendre verte des Pyrénées (2), Ou bien la haute base, que mord l'océan, De la colonne égytienne.
Une lourde sphère de paresseuses plumes Qu'à la lumière condamna douteuse
du capuchón et de l'entrave, voient la lumière du jour et sont libres pendant le trajet accompli dans le vent en vue de l'attaque, et pendant celui du retour à la prison, c'est-à-dire au poing du chasseur.
(1) Le « nebli », faucon du Nord dont l'origine était maj connue, si même on situait généralement son pays naturel en Prusse ou en Moscovie. On lui attribuait une noble générosité.
(2) « Il a dit verte cendre des Pyrénées en faisant alîus;on à l'incendie qui, selon quelques auteurs, se serait produit sur ces monts» (Salcedo Coronel).
La colère du beau rapt de la stygienne déité (i),
Cache, du gant à l'épaule, un jeune homme ;
Cet oiseau qu'envie tout ce qui vole
Pour les deux topazes splendides par lesquels il regarde,
Servait de borne pesante
A un cortège si léger.
De sang illustre et d'auguste prestance,
Sinon de membres robustes,
Un prince leur succède, où s'abrégeait,
En une courtoise modestie, une royale grandeur.
Il n'avait point bu seulement en ses ondes
L'écumante impétuosité du Bétis,
Mais aussi sa souple majesté, le cheval
Étincelant qui mordait, colérique,
L'or lui servant doucement de frein ;
Plein de fougueuse fierté, non point pour les étoiles
Que donnait au jour sa peau céruléenne,
Mais bien pour ce qu'il reconnaît
D'insigne, et même de souverain
Dans la rêne qui baise la main altière
Digne du sceptre (2).
(1) Le beau rapt de la stygienne déité : c'est-à-dire la belle Proserpine enlevée aux Enfers par Pluton. Dans cette périphrase, le mot rapt répond à un emploi métonymique ; V action , au lieu de V objet ou de la personne qui en subit les effets. Proserpine, forcée à demeurer aux Enfers à la suite de la dénonciation d'Ascalaphos, se vengea en le transformant en hibou, condamné à vivre dans les ténèbres. Ascalaphos avait vu Proserpine manger un fruit des Enfers. Seul témoin, il avait révélé ce fait qui entraînait la privation éternelle de la lumière du jour.
(2) Cet élégant portrait semble celui du duc de Béjar, auquel les Solitudes sont dédiées.
POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
Moins souple et rapide,
La couleuvre glisse, tortueuse,
Au long du chauve rocher déclive,
Que ne descendait, hâtive, la troupe des chasseurs,
Par le tertre peigné vers la plaine ( i )
Qui emprunte à la mer, dans les limites prescrites,
Plus de vermisseaux de cristal qu'à PÉgypte
Ne laisse d'horreurs le Nil qui la baigne (2).
Une nymphe rebelle, aujourd'hui humble roseau (3),' Occulte les bords D'une courte lagune,
Dans laquelle un héron blanc consulte (4)
Le flocon même le plus léger
De sa neige volante.
Oisif, ou présageant sa fin,
Il aiguisait du bec le fil
De tous les mouvants couteaux de plume dont ses deux Devaient en ce jour combattre le vent. [ailes (5)
La troupe des chasseurs, du paisible lac N'inquiète pas encore les rives,
(1) Peigné: cultivé.
(2) Après s'être avancée, à marée haute, jusqu'au terme prescrit qu'elle ne dépasse point, la mer se retire en laissant sur la plage plus de vermisseaux de cristal — c'est-à-dire de ruisselets transparents — que le Nil n'abandonne d'horreurs sur ses rives après ses inondations.
(3) Allusion à la fable de Syrinx : les roseaux couvraient donc les bords de la lagune.
(4) Le héron consulte, c'est-à-dire examine, dans le miroir de l'eau tranquille, jusqu'au plus léger flocon de son aile blanche.
(5) D. A. rapporte mouvant à couteaux, S. C. le considère comme se rapportant au vent.
DON LUIS DE GÓNGORA Y ARGOTE =^ Lorsque, timide, le héron abandonne ses eaux De cristal. Flèche décochée
Par des nerfs parthes né pourrait prétendre (i) Égaler ses pennes inégales, Car c'est en vain que la plume voudrait Vêtir le bois comme elle vêt une aile.
Mis à point, un fourcheret à jeun
Domine, s'il n'escalade en son vol, les nuées.
Tandis que dément
Sa liberté le grillon tourné
De métal sonore qui le suit sans cesse (2).
Oisillon, il avait reçu son premier duvet
Sur le rocher même
— Éminent qu Dique couronné de pins (3) — Qui donna au Bétis la source
De ses premières ondes.
Non seulément, suspendu au vol de l'oiseau, L'étranger l'observe lorsqu'il monte, rapide, Ou fonce en l'espace,
(1) Das nerfs parthes : des arcs.
(2 ) Le grillon tourné dz mitai sonore : le grelot de métal tourné attaché à la patte du faucon. L'auteur lui donne ce nom par analogie entre le son grêle dï C2 m mu grelot et le chant aigu du g;illon. D'autre part, grillos déùgiî en même temps en espi^i^l les fers ou autres entraves placées aux pieds des prisonniers.
(3) Émimnt, quiiqai... : hs m^ats élevés ont généralement la cimï déiudéî. Cîlui-ci, malgré sa magnifique couronne de pini, était u.i m>at altier. Li son qui, en l'accompagnant, signale continuellement le lieu cù se trouve l'oiseau, autant que l'idái dîs fers évoqués par homonymie, font du grelot du fourcheret un signe de servitude.
=========== POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
Mais du terrain, il compte, cristallin (i)
Les joncs les plus menus,
Fils verts de perles riantes.
Il regarde l'Espagnol ailé,
Rapide, peigner l'air pour carder le vol (2)
Dont une crainte glacée pousse la neige vêtue
A se réfugier parmi des glaïeuls (3)
Trop espacés pour être fidèles,
Pour être de fermes soutiens, trop tremblants.
Le héron pénètre donc dans leurs seins inconstants,
Les estimant moins
Interdits que le vent ;
Mais la troupe attachée à sa perte,
L'expulsant, le rend enfin à celui
Qui fit taire deux grillons en ses ailes (4).
Au petit galop, entre temps, le cheval Essoufflé — qui dissimule sa sueur ardente Dans les nuages condensés de sa respiration — Arrive aux gazons, indignes d'être murs, Faiblement unis par des algues (5).
(1) L'auteur appelle cristallin le sol à cause des ruisselets et des mares d'eau limpide qui entourent la lagune.
(2) Le vol : les « ailes ». Carder le vol signifie donc ici : décliirer les ailes dans ses serres.
(3 ) Épouvanté, il bat des ailes blanches et se réfugie parmi les glaïeuls trop peu denses pour ne pas le trahir, trop peu fermas pour le soutenir.
(4) Le fourchsret atteint le héron; pressé contre sa proie qu'il immobilise dans ses serres, il immobilise en même temps ses grelots qui cessent de tinter.
(5) Aux gazons indignas d'être murs : aux parois de terre recouvertes de gazon — et qui n'étaient guère dignes d'être appelées murs — des rustiques habitations des pêcheurs.
Non moins fatigués, quoique rendus au repos, Venaient alors, se plaignant sur le gant des chasseurs, Les impétueux tourbillons de Norvège.
Avec un sourd fracas, déplie (Offense à la lumière, horreur du jour) Ses ailes, le témoin (i) qui, en une longue Mésentente, priva de sa tendre fille La Sicanienne déesse
Et laissa une belle épouse à la Déité du Styx.
Fin de la deuxième Solitude.
( r ) Le témoin : Ascalaphos.