INVOCATION A LA MER (V
L'étranger, faisant entre temps Instrument la barque et cordes les rames, Confie au Zéphyr l'excessive douleur De ce chant mesuré :
« Si d'air articulé
Ne sont dolentes et douces larmes
Ces plaintes graves que j'exhale,
Ce sont des cris de sang et du sang de mon cœur (1).
(1) Dámaso Alonso explique comme suit ce passage qui, semble-t-il, avait été imparfaitement compris par Salcedo Coronel : « Si la voix est de vent, et si les larmes (dit-on) sa formant du sang, en ces graves plaintes miennes, voix et larmes échangent leur nature, puisque mes plaintes sont, ou de dolentes et suaves larmes d'air articulé ou, mieux encore, des paroles de sang et du sang de mon âme. »
Góngora emploie donc ici une figure de style qui lui est
Qu'il les confie au calme de tes ondes,
O ! mer, celui qui autrefois les confia
A tes flots irrités plutôt qu'à son destin (i).
O ! mer, toi qui, dans ta pitié,
Mis un suprême frein à mes malheurs,
A toi sera voué le reste de mes jours,
Sur une planche rédimée, si frêle,
De la mort bue (2) ;
Car la mort a voulu, en ce péril extrême,
Devenant le forçat, que sa faux fût la rame (3).
Que mon pied errant, des régions foule Étrangères, ou son pays natal, A toi sera ma vie,
familière et qui consiste à dissocier les termes qui semblent se convenir (voix et vents — larmes et sang) pour unir les contraires (larmes d'air articulé — paroles de sang). Il fait ainsi jaillir de ce contact une vérité supérieure à celle du sens commun, de l'opinion vulgaire.
(1) Qui préféra la menace de la mer irritée à la douleur de se soumettre, en son pays, à son destin de malheureux amant.
(2) C'est-à-dire de la mort qu'il aurait trouvée dans les flots ; expression audacieuse en son raccourci saisissant.
(3) Les commentateurs anciens ne sont pas d'accord pour l'interprétation de ce passage. Salcedo Coronel est d'avis que la mort, pour entraîner plus rapidement le jeune homme à sa perte, voulut se muer elle-même en forçat, tout en faisant de sa faux une rame. Pellicer croit, au contraire, que la mort, touchée par son malheur, rama jusqu'à la plage pour le sauver. Il est difficile d'établir laquelle de ces deux versions doit être préférée. Cependant, la première paraît plus vraisemblable, puisque, dans ces strophes, le jeune homme exprime sa reconnaissance à la mer, qui l'a sauvé de la mort, et non pas à cette dernière, dont il se félicite d'ête rédimé.
======== POÈxMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
Si vie m'a conservé qui puisse être pour toi
Celle qui me force à fuir
Sa prison. Car mes chaînes laisseront
Plus de traces sur tes eaux que sur tes sables (i).
Audacieuse, ma pensée,
Aile-vêtue, a forcé le zénith,
Et si son téméraire envol
N'a point donné son nom à tes écumes,
Des ailes qu'il a revêtues
Rappelleront la décevante chute
Les limpides annales du vent.
Or, cette faute mienne
Pendant un lustre a fait, en ma main indécise,
Alterner le timon le moins sûr
Et le plus rude bâton,
S'efforçant vainement
D'ensevelir les ailes de mon audace
Où le soleil s'éveille ou bien où meurt le jour.
Qu'elle meure, o ! ennemie aimée,
Qu'elle meure, ma faute, et que ton dédain lui garde (2) ,
En un tardif regret,
Un soupir qui rende ma mort joyeuse,
A moins que ne lui succède,
— Parce qu'elle est petite, ou tiède, ou importune — Une larme essuyée avant d'être pleurée !
Ah ! qu'un second naufrage Ou le fil d'un fer homicide
(1) Parce que, dit Salcedo Coronel, elles n'ont pas été ensevelies, avec mon corps, dans la profondeur de ton sein.
(2) C'est-à-dire : « Que ma faute s'éteigne avec ma vie».
Mette un terme cruel à mon exil ;
Que si noble constance ne soit dissimulée
Sous une onde facile ou sous tin peu de terre ( i ) :
Que soit son urne Pocéan profond,
Ses obélisques, les montagnes du monde.
Si grand est le tombeau que doit
A mes pas vagabonds Amour reconnaissant !
Qu'un diamant, donc, liquide,
Taise ma dépouille, et que de hautes cimes (2)
Scellent, oui, mais n'oppriment pas
Celle que je confie à Ponde, cendre brève,
S'il est ondes muettes, s'il est terre légère. »
L'océan n'est pas sourd (l'érudition nous trompe),
Si même parfois irrité
Il n'entend le pilote ou lui répond cruel ;
Serein, il cache plus d'oreilles
Que ne sema de douces plaintes
En son ondoyante campagne,
Laboureur harmonieux, le voyageur.
Spongieuse, donc, . et muette, la mer But la reconnaissance et les pleurs, Tandis qu'à leurs nombres suaves Le vent déroba
Une non faible somme d'harmonie
(1) Dans le texte : « fácil onda ». Le mot facile doit être interprété dans cette traduction, de même qu'en espagnol, comme un latinisme avec le sens de ductile, léger, facile à atteindre ou à déplacer.
(2) Sur ma dépouille pose son silence (en la dissimulant dans ses profondeurs).
POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA
Dans les deux cercles d'invisible plume Que forment ses deux ailes (i).
Écho, vêtue une roche concave, Voulut saisir, curieuse, et avare, garda La plus douce, sinon la moins claire Syllabe, tandis que la vue Des cabanes marquait la fin du chant.
Dans une petite île à peine séparée du rivage, semblable à une tortue paresseuse qui, depuis tant de siècles, n'a pu atteindre la plage, se dressent deux huttes dont l'une est l'habitation des jeunes gens, l'autre le réduit où ils déposent leurs instruments de travail.
Tous trois sont reçus par le père des pêcheurs, Nérée aux cheveux blancs, père de six filles d'une divine beauté qui semblent les écumes du ciel ou les étoiles de la mer. La vue de celles-ci étonne l'étranger comme les jeux imprévus des jets d'eau secrets jaillissant dans la grotte artificielle d'un jardin. Il les salue et suit le vieillard, qui fait préparer, pour le recevoir, un abondant repas de poissons. Pour divertir son hôte en attendant, le vieux pêcheur lui montre, parmi ses glaïeuls, ses cygnes d'une merveilleuse blancheur, son colombier d'osier flexible, curieusement placé, très haut sur un peuplier, comme une coiffe grise en sa verte chevelure. Quelques pas plus loin, il lui fait remarquer un monticule couvert de lauriers, d'où des lapins turbulents, abandonnant leurs terriers, se hasardent à sortir pour folâtrer entre les
(i ) Tandis que la mer spongieuse absorbait la douloureuse cantilène de reconnaissance qui lui était déd.éa, le vent emportait une grande partie de son harmonie dans !es cercles de plume invisible que suppose la fiction de ses ailes symboliques.
fleurs ; il lui fait voir, dans un vallon caché, dans le creux des arbres ou dans des ruches de liège, ses abeilles ; ils arrivent ensuite jusqu'à un massif élevé que vient battre l'océan, colline toute étoilée de chèvres resplendissantes auxquelles la limite des ondes sert de bercail , et les sifflements du vent, de berger.
Voici un sapin au pied duquel serpente un ruisseau bordé de fleurs ; et voici, embrassés par la verdure de six lierres, six bouleaux tissant, ainsi que des jeunes gens qui se donnent la main, des rondes joyeuses sur le sol tout blanc, neigé de lis odorants.
C'est cet endroit que les six sœurs avaient choisi pour dresser la table rustique, y étendre la nappe de lin blanc et servir le repas dans de la vaisselle de frêne tourné, tandis que le ruisseau murmure et que chantent les oiseaux.
Après le repas, l'étranger, s'adressant au vieillard, fait l'éloge de son existence exempte d'ambition et de cupidité.
Dans l'espace limité par sa pauvre cabane et sa barque,, elle lui apporte autant de bonheur que si elle embrassait la totalité du monde.
Le vieillard répond, décrivant sa vie : la contemplation de la mer, l'étude des phases de la lune, les conseils donnés à ses fils qui l'ont suppléé dans son activité ; enfin, la pêche au harpon à laquelle s'adonnent ses filles.
Tandis que se terminait le récit, le souffle des vents qui se levait sur l'océan au coucher du soleil apporta sur ses ailes les plaintes suaves de deux pêcheurs, de deux jeunes amants épris de deux filles du vieillard. Le chant montait de leur barque avec une douceur inconnue aux cygnes de Léda, tandis que l'Amour, fendant les flots sur une demi-conque d'argent, les suivait, empoisonnant l'onde de ses flèches.
- POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA Le chant alterné se déploie, lourd de mélancolie, tandis que les étoiles se penchent, pour les entendre, à leur balcon de saphyr. Entravé par le bruit des mouvantes sphères célestes, il n'atteint que confusément les deux Ourses qui, pour Pécouter, seraient descendues jusqu'aux ondes interdites de la mer, si Thétis, fidèle mandatrice de Junon, ne s'y était opposée.
Faut-il s'étonner si l'étranger est charmé ; si le roc le plus dur est une éponge avare du nectar harmonieux ; si la virginale candeur des deux jeunes filles Leucippe et Chloris, auxquelles s'adressaient ces plaintes, a bu, dans le charme de ce chant, le venin d'Amour ?
Les sentiments d'une affinité compatissante amènent l'étranger à demander au vénérable insulaire d'admettre pour gendres les deux pêcheurs. Le vieillard accepte ; les jeunes gens se rendent auprès de lui. Grâces sont rendues à l'Amour perspicace et avisé, qui souvent préfère favoriser, plutôt que les dieux suprêmes de l'Olympe de pauvres jeunes gens élevés sur la plage, parmi les filets de chanvre. C'est pour toi aussi, Amour, que nous avons vu l'étranger quitter des palais somptueux, pour venir chercher un abri dans une pauvre cabane pleine de filets de pêcheurs, où tu ne lui accordes même pas ton aide.
Le matin commençait à poindre, lorsque le voyageur , dont prenaient affectueusement congé le vieillard et ses filles, sortit de la cabane pour descendre dans la nacelle où, saisissant chacun une rame, l'attendaient les deux fils du pêcheur.
Ils s'éloignent des rochers de l'île et naviguent le long de la terre ferme. Ils y découvrent un antique et vénérable château de marbre blanc dont les chapiteaux des tours étaient frappés par les rayons du soleil levant. L'admiration qui se doit aux œuvres d'art servit ■ ~ 159 ==?
d'ancre à P esquif. Ils contemplaient tous la puissance de Pédifice et surtout sa beauté, lorsqu'ils furent surpris par une trompe sonore, distante tout d'abord, voisine bientôt, mais dont la provenance restait toujours imprécise.
Comme si le son puissant eût été la clef de la haute porte, un lourd pont-levis s'abaisse sur l'étroit fossé, livrant passage à une troupe turbulente de chasseurs. Les chevaux lèvent leur front vers le soleil et, rejetant par les narines une abondante vapeur, ils font entendre de sonores hennissements, tandis que les coursiers du Soleil leur repondent en faisant l'ascension de Pécliptique. C'est alors au 3 commence, racontée en ses détails les plus pittoresques, la chasse au faucon.