‹ Don Luis de Góngora y ArgoteChapitre 8 sur 49 · POÈMES DE · texte numérisé non relu

POÈMES DE

ROMANCE

I. La plus belle enfant De notre village, Hier encore fillette, Mais or, veuve et seule,

II. Voyant que ses yeux S'en vont aux batailles, Disait à sa mère Écoutant ses plaintes :

Laissez-moi pleurer Au bord de la mer !

III. Puisque je vous dois, Toute jeune encore, Joie si éphémère

Et si long regret,

I, v. 4, Veuve est le terme employé par l'auteur. Nous ne pensons pas qu'il y ait lieu de l'affaiblir en l'interprétant. Le mari est parti pour la guerre. Sa longue absence et son retour douteux ne sont guère moins qu'un veuvage pour la jeune épouse.

IV. Grâce à vous, captive De celui qui part, Emportant les clefs De ma liberté,

Laissez-moi pleurer Au bord de la mer !

V. Que mes yeux ormais * Transforment en pleurs L'acte et la saveur Du doux regarder,

VI. Car ils ne pourraient Trouver mieux à faire Quand se met en guerre La paix de mon cœur.

Laissez-moi pleurer Au bord de la mer !

VII. N'arrêtez mes pleurs : Ce serait injuste ; Ne m'accusez point :

Ce serait de trop.

VIII. Si vous m'aimez bien, Ne me faites mal ; N'eût-il été pire Mourir et se taire ?

Laissez-moi pleurer Au bord de la mer !

POÈMES DE DON LUIS DE GÓNGORA

IX. O ! ma douce mère, Qui ne pleurerait, Eût-il le cœur dur Ainsi qu'un silex ;

X. Qui ne gémirait, Voyant se faner Les vertes années Qui font ma jeunesse ?

Laissez-moi pleurer Au bord de la mer !

XI. O ! nuits, quittez-moi, Puisque sont partis Les yeux qui tenaient Éveillés mes yeux ;

XII. Partez pour ne voir Telle solitude, Depuis qu'en ma couche La moitié est vide !

Laissez-moi pleurer Au bord de la mer !

Cette gracieuse poésie, d'un tour très populaire, mais d'une pureté aristocratique, est écrite en une langue d'une clarté lumineuse et d'une musicalité prenante. Les vocables de tous les jours y sont unis avec une science merveilleuse du rythme et de la couleur et les assonances se lient en échos d'une discrète sonorité. Lorsque l'auteur s'exprime en un langage aussi dépouillé, avec un art qui doit tant aux ressources particulières de l'idiome original, une grande partie de ces effets sont nécessairement perdus dans la traduction. Si le lecteur - 5i - =

apprécie néanmoins le charme exquis du tableau et la délicatesse du sentiment, il doit y ajouter la certitude que le poème castillan se revêt d'une harmonie et d'une habileté de facture qui en .font un véritable joyau.

ROMANCE

Le poète évoque des souvenirs d'enfance.

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