M. DCCC. XX
Il est nécessaire de rappeler au lecteur que, lorsque la première partie de don Quichotte eut paru, un Aragonais , qui prit le nom d’AvELLANEDA , fit une suite de don Quichotte. Cet Ouvrage, sans aucune espèce de, mérite, obtint pourtant quelque succès à cause des injures grossières que son auteur disait à Cervantes : celui-ci n’y répondit qu’en faisant lui-même la seconde partie de son don Quichotte. Mais, justement irrité contre le plagiaire, qui, en lui volant son sujet, osait l’insulter encore, Cervantes ne perdit pas une seule occasion, dans cette seconde partie , de repousser les injures qu’il avait reçues. J’ai abrégé dans ma traduction ces fréquentes sorties contre Avellaneda, qui nous est inconnu , et ne 3. ï
méritait guère l’honneur que lui fait Cervantes de parler de lui si souvent.
Il paraît que, malgré le succès tardif qu’obtint la première partie de don Quichotte, on blâma Cervantes d’y avoir mêle trop d’épisodes, et d’avoir trop multiplié les coups de bâton que reçoit son héros. Quant mi premier reproche, l’intérêt vif et touchant qu’inspirent Cardenio, Dorothée, le Captif, m’ôte le courage d’être de l’avis des censeurs ; mais j’avoue que don Quichotte est trop souvent et trop battu. Cervantes l’a senti lui-même. Dans sa seconde partie, il ménage bien plus son héros, et ne se permet point d’épisodes ; car on ne peut donner ce nom aux noces de Gamache, qui sont liées au fonds du sujet, et dans lesquelles les amours de Basile et de Quitterie sont racontées si succinctement. Cervantes se glorifie , au commencement du trenteseptième chapitre , de fournir sa longue carrière sans autres personnages que ses
deux héros. Il est vrai que, par une suite de cette inattention que je lui ai déjà reprochée, et dont je trouve partout la preuve, après avoir dit qu’il s’est fait une loi de finir son ouvrage sans épisode , il commence à Barcelonne l’histoire d’une Anne Félix et d’un Grégorio, captifs à Alger. J’ai supprimé totalement cette histoire , parce qu’elle ne m’a point semblé digne des autres, et qu’après celle de Zoraïde j’ai cru maladroit de retourner à Alger pour y faire un voyage bien moins heureux que le premier.
J’ai supprimé de même dans le gouvernement de Sancho l’aventure de la jeune fille de D. Diégo de Llana, et le combat de don Quichotte avec le laquaisTozilos, qui m’ont paru au moins des longueurs.
En général, j’ai plus abrégé la seconde partie que la première. Cervantes y raconte moins, et fait parler davantage ses héros. Ces entretiens, traduits en entier, présen-
tcraient sûrement des redites, toujours sauvées dans l’original par un comique de tournures et de mots, une grâce, une physionomie particulière, qui ^appartiennent qu’à la langue espagnole, peut-être au caractère, à l’esprit, au goût national. Malgré mes efforts , je n’ose me flatter d’en avoir donné une légère idée : mais plus je me défie de mon travail, plus je dois avertir mes lecteurs que cette seconde partie de don Quichotte est, à mes yeux, le chefd’œuvre de Cervantes, et la preuve la plus étonnante de la fécondité de son génie.
Quelle que soit la faiblesse de ma traduction , on sera sûrement frappé du prodigieux mérite d’un homme qui, après avoir amusé, intéressé, touché, fait penser et rire à la fois , pendant une première partie , que l’on pourrait regarder à elle seule comme un beau roman, trouve le moyen, avec les mêmes personnages, le même sujet presque épuisé , de réveiller l’attention , l’intérêt , Te
rire 7 de créer de nouvelles scènes , de refaire , pour ainsi dire , d’une manière neuve, et peut-être supérieure, un ouvrage déjà excellent.