‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 101 sur 127 · PARTIE II, CHAP. XLII. i t · texte numérisé non relu

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ayez l’audace d’y remettre les pieds , je vous ferai jouer ensemble une partie de triomphe à une potence de huit pieds de haut. Vous entendez? Tout est dit; qu’on exécute ma sentence.

Les trois cents réaux furent payés sur-lechamp ; l’intendant se chargea de leur distribution , et quatre archers conduisirent les deux joueurs hors de la ville. A l’instant même une autre patrouille amenait un jeune garçon qui s’était enfui des qu il avait vu paraître la garde , et lui avait donné beaucoup de peine avant de se laisser attraper. Pourquoi vous enfuir? demanda Sancho. Pour n être pas pris , répond le jeune homme. — Je le crois ; mais où alliez-vous a 1 heure qu il est ;

Toujours devant moi , monseigneur. —

Toujours devant vous ; c’est fort bien répondre. Vous aviez un but, un dessein ; quel était-il, s’il vous plaît? — De prendre 1 air. — Ah! de prendre l’air; je comprends. Mais où vouliez-vous prendre 1 air ? La ou il souffle. — C’est juste. Vous me paraissez gai , mon ami : j’aime beaucoup les gens de cette humeur, et je me fais toujours un plaisir de leur donner un logement pour peu que je m’aperçoive qu’ils n’en ont pas. Imaginez donc que c’est moi qui suis 1 air , et que je

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souffle d un cote qui vous mène droit en prison. Allez-y passer la nuit ; nous verrons demain si le vent a changé.

Apres plusieurs autres rencontres où le gouverneur fit briller autant d esprit que de sens , il arriva près d’un corps-de-garde placé a 1 entrée d un pont. Les soldats se mirent sous les armes, et quatre officiers de justice vinrent au-devant de Sancho , conduisant un homme avec eux. Seigneur gouverneur, dit un des officiers , vous arrivez fort à propos pour nous tirer d’un grand embarras ; il ne faut pas moins que toute votre sagacité pour le cas difficile qui se présente. Parlez, répondit Sancho , ma sagacité fera de son mieux. — Monseigneur, voici le fait; nous supplions votre excellence de nous donner un peu d’attention. Par une ancienne loi de cette île , tout homme qui vient après la retraite sonnée pour passer ce pont est obligé de nous déclarer, sous la foi du serment, où il va. S’il dit la vérité, nous le laissons passer sans obstacle ; s il fait le moindre mensonge , il est pendu sur-le-champ à une potence dressée à I autre bout de ce pont. Cette loi est connue de tous les habitans de votre île. Tout à l’heure l’homme que voici s’est présenté pour passer : nous lavons interrogé suivant l’usage; il a

PARTIE II, CHAP. XLII. 119 levé la main et nous a répondu qu il allait se faire pendre à cette potence. Si nous le pendons en effet , il a dit vrai , et ne mérite pas la mort ; si nous le laissons passer , il a menti , et la loi veut qu’il soit pendu. Nous 11e savons ce que nous devons faire , et nous avons recours aux lumières supérieures que tout le monde vous connaît.

Diable ! répondit Sancho en se grattant la tête , ceci ne me parait pas aisé. Répétez-moi, je vous prie, ce que vous venez de dire. L’officier de justice recommença presque dans les mêmes termes. Sancho garda quelque temps le silence , ferma les yeux , se frotta les mains. Voilà, reprit-il, un sot homme; il aurait dû prendre un autre chemin. Mais écoutez : quelle que soit notre décision , nous manquerons toujours à la loi ; s’il est pendu , nous sommes en faute , puisqu’il aura dit la vérité ; s’il n’est pas pendu , nous sommes encore en faute , puisqu’il nous aura menti. Nous n’avons donc que le choix de deux fautes : or , dans ce cas , nous devons choisir celle qui ne fait de mal qu’à nous. Qu’on laisse passer cet homme; s’il aime tant à être pendu , nous le punissons assez en le contrariant pour aujourd’hui.

L’intendant et toute la suite du gouverneur

ibo DON QUICHOTTE,

donnèrent de grands éloges à la clémence de Sancho. Il fut reconduit à son palais après avoir fini sa ronde, et s’alla reposer dans un excellent lit des fatigues de sa journée.

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