CHAPITRE XLII
Pwnde de Sancho dans son île.
Nous avons laissé notre gouverneur déjà fatigué du gouvernement, et rehuté surtout par le jeûne austère qu’on lui faisait observer. L’intendant, pour lui rendre un peu de courage , vint lui dire qu’il avait lui-même pris le soin de préparer un bon souper dont sa seigneurie pouvait manger sans aucune crainte. Sancho embrassa l’intendant, déclara qu’il serait toujours le meilleur de ses amis , le nomma son premier ministre; et, se mettant de bonne heure à tahle , reprit bientôt toute sa belle humeur. Je ne demande pas mieux, disait-il en faisant disparaître les plats que l’on apportait devant lui d une autre manière que le docteur Recio , je ne demande pas mieux que de travailler, pourvu que l’on ait soin de moi
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et de mon âne; je gouvernerai cette île en conscience , je me lèverai matin , je ferai tout ce qu il faudra pour que I on soit heureux et content; mais il est juste que je le sois aussi. Je permets très fort que l’on examine , que l’on contrôle mes actions ; je serai charmé qu’on ait les jeux ouverts sur moi. L’homme qu’on regarde en vaut mieux : le diable n’ose se montrer de jour; et si l'abeille vivait seule, elle ne ferait pas tant de miel.
L’intendant, qui ne le quittait pas, et qui souvent était étonné de son esprit , l’assura que ses nouveaux sujets étaient déjà pénétrés pour sa personne et de respect et d’amour : il lui proposa , quand il eut soupé , de venir faire la ronde dans les différens quartiers de son île. Je le veux bien , répondit Sancho : ’je vous avertis d’abord que mon intention est de chasser d’ici les vagabonds, les fainéans, tous ceux qui ne veulent ou ne savent pas gagner le pain qu’ils mangent, et qui s’introduisent dans un État policé comme les frelons dans les ruches. Point d’oisifs dans mes États; c’est le moyen qu’il n’y ait point de vices; le proverbe le dit, et les proverbes ont toujours raison. Je protégerai les laboureurs, quand ils ne ressembleront pas à celui de Miguel Turra : je ferai respecter la religion , j honorerai les
PARTIE II, CHÂP. XLII. i i5 bonnes mœurs , et je serai sans pitié pour les fripons. C’est-il bien parler, mes amis? Dites en toute liberté; j’aurai de la reconnaissance pour ceux qui me reprendront.
Nous ne pouvons que vous admirer, lui répondit l’intendant; et cette admiration sera partagée par les personnes qui vous ont envoyé dans cette île , sans connaître peut-être elles-mêmes le prix du présent qu elles nous ont fait. Mais onze heures viennent de sonner : il est temps que votre seigneurie commence la ronde.
Sancho sortit aussitôt, sa baguette de juge à la main , suivi de son secrétaire , de l’intendant, de l’historiographe qui tenait registre de ses actions, et d’une troupe d’archers. A peu de distance du palais il entendit un bruit d’épées dans une petite rue : la garde y courut par son ordre, et ramena deux hommes qu’on avait surpris se battant. Pourquoi vous battezvous? leur dit Sancho d’une voix sévère : n’avez-vous pas un gouverneur qui saura vous rendre justice ? Seigneur , répondit un des deux hommes , votre excellence approuvera sans doute ma délicatesse sur le point d’honneur. Ce gentilhomme avec qui j’ai querelle sort d’une maison de jeu , où il vient de gagner plus de mille réaux. Dieu et moi nous savons
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comment : j’étais témoin; j’ai jugé en sa faveur tous les coups au moins douteux. Lorsqu’il a été dans la rue, je suis venu loyalement lui demander une marque de sa juste reconnaissance; ce fripon n’a pas eu honte de me présenter quatre réaux. Il me connaît cependant; il sait que je suis un homme d’honneur, qui n’ai pas d’autre métier que de passeï4 ma vie dans les maisons de jeu à décider les coups difficiles. Indigné d’un procédé si offensant, j’ai mis l’épée à la main pour lui donner une leçon de politesse et de probité.
Qu’avez- vous à répondre? demanda le gouverneur à celui dont on parlait. Rien du tout, reprit celui-ci ; tout ce qu’a dit cet homme est exact, excepté que ce que j’ai gagné m’appartient légitimement , et que la preuve certaine que je n’avais nul besoin de ses décisions, c’est que je n’ai voulu et ne veux lui donner que quatre réaux. Vous lui en donnerez cent tout à l’heure, interrompit Sancho ; mais il n’en profitera guère, car je les confisque pour les pauvres ; ensuite vous paierez une amende de deux cents autres réaux , qui seront pour les prisonniers ; après quoi , vous et cet homme d’honneur, qui n’a d’autre métier que de décider les coups du jeu , vous serez conduits par quatre archers hors de mon île ; et si vous