‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 117 sur 127 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Etrcuuje rencontre que font nos héros .

Le lendemain de cette aventure , don Quichotte se remit en route; et, résolu, pour faire mentir le mauvais historien dont il avait à se plaindre , de s eloigner de Saragosse , il suivit, pendant six jours, le droit chemin de Barcelonne. Au bout de ce temps il s’égara dans une grande forêt , où , selon leur coutume , l’écuyer et le maitre passèrent la nuit sous des arbres. Comme ils s’éveillaient le matin , ils ne furent pas peu surpris de se voir tout à coup environnés par une quarantaine d hommes bien armés et mal vêtus , qui leur dirent en catalan de ne pas bouger de leur place , et d attendre le capitaine. Don Quichotte était à pied , loin de sa lance , de son écu , de son cheval débridé , en un mot sans aucune défense; il baissa tristement la tête , et croisa ses vaillantes mainst Sancho fit de meme , et se contenta de, regarder en soupi

PARTIE II, CHAP. L. i73 rant la prestesse avec laquelle ces messieurs vidaient son bissac : il trembla pour ses écus d’or , qu’il portait toujours par-dessous sa chemise , bien serrés contre sa peau ; précaution qui n’eût pas servi de grand’chose avec des gens aussi habiles a trouver ce qu’ils cherchaient. Mais , par bonheur , le temps leur manqua : le capitaine parut.

C’était un homme de trente-cinq' ans à peu près, fort, vigoureux, brun de visage, d’une taille médiocre , mais bien prise , d’une physionomie sévère , mais franche : il était couvert d’une cotte de mailles , portait à la ceinture quatre pistolets , et montait un cheval superbe. A son arrivée il aperçoit ses gens prêts à dépouiller Sancho : il se hâte de leur faire un simple signe des jeux , et l'écuyer demeure libre. Le capitaine , promenant ses regards surpris sur cette lance , ce bouclier , qu’il voit appuyés contre un arbre , sur cette figure cuirassée , si longue , si maigre , si triste , s’approche de don Quichotte, et lui dit : Ne t’afflige pas, mon ami; tu n’es pas tombé dans des mains cruelles , mais dans celles de Roque Guinart. O brave Roque, répond le héros , ce n’est pas d’être en ton pouvoir que tu me vois affligé, c’est d’avoir pu oublier un moment cette continuelle vigilance , première loi , pre-

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mier devoir de la chevalerie errante que j’ai l’honneur de professer : apprends , apprends , illustre Roque , que, si tes soldats ne m avaient pas surpris loin de ma lance et de mon coursier , il en eût coûté bien du sang avant de faire captif don Quichotte.

Roque Guinart , à ce nom qui lui était bien connu , sentit une secrète joie de rencontrer cet homme célèbre dont on parlait dans toute l’Espagne : il le considéra quelques instans. Valeureux chevalier , dit-il , ne r (gardez pas comme un si grand malheur le hasard qui vous amène dans ces bois : souvent l’on trouve des amis parmi ceux dont on se défiait. Je vous demande du moins de ne me juger qu’après m’avoir connu ; et j’ordonne, en attendant, que l’on vous rende sur l’heure, ainsi qu’à votre écuyer, tout ce que l’on a pu vous prendre.

A l’instant même les brigands s’empressèrent de restituer à Sancho son bissac , ses provisions , sans qu’il manquât la moindre chose. Don Quichotte reprit ses .armes , et se préparait à remercier le généreux capitaine , lorsqu’il vit apporter , au milieu du cercle formé par la troupe de Roque , les habits , les bijoux, l’argent, fruit de la dernière expédition de ces messieurs. Le capitaine en fit le partage avec une si grande exactitude , une

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