PARTIE I, CHAP. L
égalité si scrupuleuse , que personne n eut a se plaindre , et personne ne se plaignit : chacun, satisfait de son lot, ne jeta pas meme les yeux sur celui de son compagnon. Sancho , frappe de ce spectacle , ne put s’empêcher , en joignant les mains , de dire d’une voix assez haute : Il faut que la justice soit une bien bonne chose , puisque les larrons eux=mêmes ne peuvent pas s’en passer! Il avait à peine achevé ces paroles, qu’un des brigands le couche en joue de son arquebuse ; et si Roque ne l’eût arrête par un cri , c’en était fait , le pauvre Sancho ne moralisait de sa vie. Pâle et tremblant de frayeur , il se promit de 11e plus faire de réflexion , et se condamna lui-même à un continuel silence pendant tout le temps qu’il serait avec les écuyers de Roque Gu in art.
La troupe allait se séparer pour se rendre aux difîerens postes , lorsqu une des sentinelles vint avertir qu’une compagnie nombreuse paraissait sur le grand chemin. Dis -moi , lui demanda Roque, si ce sont de ceux qui nous cherchent, ou de ceux que nous cherchons. - De ceux que nous cherchons, capitaine. * Allez donc tous : amenez-les-moi ; mais sans leur faire de mal. Les brigands volent à cet ordre ; et Roque , demeuré seul , dit à dori Quichotte ces mots :
Vous etes surpris, seigneur de l’étrange vie que j ai embrassée : si j etais mieux connu de vous, vous le seriez davantage. Vous voyez en moi un exemple terrible de la violence des passions , des affreux excès où elles peuvent conduire. J 'étais né doux , sensible , bon • mon âme ardente et loyale était faite pour la vertu ; je la cherchais, je l’adorais; et mon aveugle confiance la supposait toujours dans les autres. Que j’ai payé cher cette erreur ! Des hommes cruels , des hommes atroces m’ont outragé , m’ont trahi, se sont fait un jeu barbare d’enfoncer le poignard de la perfidie dans les endroits les plus douloureux de mon cœur. La honte de me voir trompé , le besoin , la soif d une juste vengeance , me firent franchir la première borne qui nous sépare du chemin du crime : une fois dans cet affreux chemin , aucun effort n’a pu m’arrêter, j’ai couru sur une pente irrésistible, je suis tombé d’abîme en abîme, et j en suis venu enfin jusqu’à l’exécrable honneur de commander à des brigands. Jeu gémis, seigneur; c’est en vain : je sens trop qu’il n’est plus possible de revenir à la vertu.
Vous vous trompez, répond don Quichotte; tant qu on là regrette, elle n’est pas perdue. Dans les plus graves maladies , aussitôt que le
PARTIE ïï, CHAP. L. 177 mal est connu, l’on espère la guérison : vous connaissez votre mal , il ne s’agit que d y appliquer les remèdes ; et dans le ciel il est un médecin toujours prêt à les fournir quand 011 les demande de bonne foi. Il ne tiendrait qu’à vous, seigneur Roque , d’accélérer ce moment : je vous indiquerai , si vous voulez , un moyen sûr et facile , non-seulement de sortir du précipice où vous êtes, mais d’arriver en peu de temps au plus haut degré de perfection. Faitesvous chevalier errant : je serai volontiers votre parrain; les fatigues et les travaux que vous aurez à souffrir seront une pénitence de vos premières erreurs; et votre force, votre courage , tourneront au profit de 1 humanité.
Le capitaine sourit de ces dernières paroles. Dans le moment sa troupe revint amenant deux voyageurs à cheval , deux pèlerins a pied , un carrosse plein de femmes , et beaucoup de domestiques. Les brigands firent un grand cercle , au milieu duquel ces infortunés attendaient en silence leur sort. Qui êtes-vous ? leur demanda Roque : répondez-moi les uns après les autres, et déclarez franchement la quantité d’argent que vous avez. Nous sommes , dit un des voyageurs , deux capitaines d infanterie; nous allions nous embarquer a Bareelonne pour rejoindre nos régimens à Naples.
irS DON QUICHOTTE.
Deux ou trois cents ecus composent toute notre îichesse; ec e était beaucoup pour des soldats. Quant a nous , reprirent les pèlerins , nos coquilles et nos bourdons vous disent assez notre qualité ; nous étions en chemin pour Rome , et nous ayons au plus soixante réaux. Les dames de la voiture étaient si tremblantes, qu elles ne pouvaient parler. Un de leurs domestiques déclara que c’était dona Guiomar d. Quignones , épouse du régent de Naples, qoi voyageait avec sa petite-fille , une demoiselle et une duègne. Nous Raccompagnons , ajouta-t-il , au nombre de six domestiques ; et l’argent de notre maîtresse peut se monter à six cents écus. Cela suffit , reprit Roque : il s’agit de faire nos comptes Vous, messieurs les capitaines, vous ne refuserez sûrement pas de me prêter soixante écus : madame la régente m’en prêtera cent. Je vous demande pardon de vous emprunter aussi librement cette somme ; mais chacun vit de son métier, et mes soldats n ont pas d’autre paie. De mon coté je vais vous signer un saufconduit avec lequel vous pourrez continuer en sûreté votre voyage, quand même vous rencontreriez quelque détachement de mon armée. Cela vous convient-il , messieurs , et trouvezvous que j exige ti’op ? Les capitaines se confondirent en actions de grâces : la régente