‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 127 sur 127 · PARTIE II, CHÀP. LY · texte numérisé non relu

PARTIE II, CHÀP. LY

danger , tombe à genoux auprès du lit , et se met à fondre en larmes. Le malade, lui tendant la main , le pria de le laisser avec monsieur le curé. Sa confession ne fut pas longue-, hélas ! son cœur était si pur ! Lui-même rappela tout le monde; la gouvernante, la nièce , arrivèrent en poussant des cris : don Quichotte les consola. Lorsque le notaire fut venu , il lui dit de commencer son testament dans les formes ordinaires; ensuite, rassemblant le peu de forces qui lui restaient, il se souleva, s’assit sur son lit; et, d’une voix faible, dicta ces paroles :

Je laisse à mon ami Sancho Pança, que j’appelais mon écuyer dans le temps de ma folie , deux cents écus que l’on prendra sur le plus clair de mon bien ; de plus tout l’argent que je lui confiai lorsque nous partîmes ensemble , défendant à mes héritiers de lui en demander jamais compte, et ne regrettant des extravagances dont il a si souvent été le témoin , que l’espoir quelles me donnaient de lui faire une grande fortune.

K on , monsieur , interrompt Sancho en pleurant, et voulant empêcher le notaire d’écrire, non, monsieur, vous ne mourrez point; il n’est pas possible que vous mouriez. Suivez mes conseils , mon cher maître : vivez , vivez ,

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et bannissez ce noir chagrin qui seul vous met dans letat où vous êtes. Je ferai tout ce que vous voudrez , nous irons où il vous plaira ; berger, chevalier, écuyer, tout m’est égal, pourvu que je sois stvec vous : Je recommencerai , s’il le faut , à désenchanter Dulcinée; si vous ne pouvez pas vous consoler du malheur d’avoir été vaincu , je dirai que c’est ma faute; je déclarerai, j’affirmerai par serment, que j’avais mal sanglé Rossinante, que c’est à moi seul que l’on doit s’en prendre, et que jamais

Bien obligé , mon pauvre Sancho , interrompt doucement le malade; tu m’as vu si long-temps insensé , que tu ne dois pas croire encore que je sois devenu sage. Oublions nos vieilles erreurs , sans oublier notre vieille amitié : c’est toujours ton ami qui t’écoute , mais ce n’est plus don Quichotte ; et , pour me servir avec toi d’un de ces proverbes que tu aimais tant, je te dirai que les oiseaux de l’an passé ne se trouvent plus dans le nid. Laissemoi continuer , mon enfant , et reçois mon tendre regret de ne pouvoir te faire plus de bien.

Il institue alors pour son héritière Antonine Quixana sa nièce, à la charge de. payer une pension à son ancienne gouvernante , et

PARTIE II, CHAP. LY. 2i5 de faire quelques présens qu’il indiqua , comme des gages d’amitié , au bachelier Carrasco , à maître Nicolas , à monsieur le curé , qu’il nomma son exécuteur testamentaire. II finit par demander pardon des mauvais exemples qu’il avait pu donner lorsqu’il était privé de sa raison , ajoutant qu’il se reprochait surtout d’avoir fourni , sans s’en douter , à certain continuateur de l’histoire de don Quichotte l’occasion de mettre au jour le plus sot, le plus mauvais livre qu’on eût encore imprimé.

Aussitôt que le notaire eut achevé ses tristes fonctions, don Quichotte pria monsieur le curé d’aller chercher les sacremens : il les reçut avec une piété , une résignation , une ferveur, qui édifièrent tout le monde; et>, le soir , étant retombé dans une grande faiblesse , il rendit son âme à Dieu.

Ainsi finit le héros de la Manche , dont Benengeli n’a pas voulu nommer la patrie , afin que toutes les villes , tous les bourgs , tous les villages de ce célèbie pays se disputassent l’honneur de lui avo*r donné la naissance : il ne s’est pas non plus étendu sur les regrets, sur la douleur de wSancho , de la gouvernante , de la nièce , de tous les amis de cet homme si vertueux et si bon. Ou lui fit beau-

coup d’épitaphes : voici la seule qui soit

restée; elle est de Samson Carrasco :

Passant, ici repose un héros fier et doux.

Dont les nobles vertus égalaient le courage :

Hélas ! s’il n’eût été le plus charmant des fous,

On eût trouvé dans lui des humains le plus sage.

Après ces vers , le sage Cid Hamet Benengeli termine son long ouvrage en s’adressant à sa plume. O ma chère plume , dit-il , toi que j’ai bien ou mal taillée, je te quitte et je t’attache avec une chaîne d’airain : je tremble que la gloire que tu dois me procurer ne soit quelque jour obscurcie par de présomptueux historiens , qui oseront te reprendre et te prôfaner. Dis-leur que pour toi seule est né don Quichotte, que toi seule fus faite pour lui : dis-leur que ce héros est mort, qu’ils laissent en paix sa cendre; et s’ils voulaient t’obliger à le tirer du tombeau, à lui faire faire de nouvelles campagnes, brise-toi dans leurs mains grossières , force - les d’écrire leurs sottises avec une plume d’oison. Quant à moi, ma tâche est finie. Je ne voulais que rendre ridicules les insipides livres de chevalerie : c’en est fait; mon don Quichotte leur a donné le coup de la mort. Je suis content, je te dis adieu.

fin.

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