PARTIE II, CHAP. LY
tait, le regardait tendrement, et, par son regard, lui faisait comprendre qu’il pénétrait sa bonne intention.
Le mal fit bientôt des progrès : le médecin , au bout de six jours , ne donnait guère d’espérance. Don Quichotte sentait son état ; il pria qu’on le laissât seul , parce qu’il voulait dormir : ce sommeil dura près de sept heures. La gouvernante et la nièce le pleuraient déjà comme mort; mais tout à coup don Quichotte réveillé les appelle : Mes chères filles , dit-il, rendez grâce au Dieu tout-puissant, dont l’infinie miséricorde vient de m’accorder aujourd’hui le plus signalé des bienfaits. Mon cher oncle , répondit sa nièce , que veut dire votre seigneurie ? Ma nièce , repritil doucement, c’est le bien le plus précieux à l’homme, celui qui seul peut lui procurer un peu de repos dans cette misérable vie , et le mettre à même d’obtenir dans l’autre la récompense des vertus. Ce bien si cher, c’est la raison : je l’avais perdue , ma nièce , en employant mes trop longs loisirs à des lectures insensées; le ciel me la rend aujourd’hui ; je n’en jouirai pas long-temps ; ma reconnaissance n’en est pas moins vive. Je veux profiter du moins de ces courts momens , les seuls que je puisse compter dans ma vie , pour ré-
parer autant qu’il est en moi les erreurs de mon long égarement , pour faire le bien que je n’ai pas fait. Appelez donc , je vous prie , mon ami monsieur le curé , le bachelier Samson , maître Nicolas , et le fidèle Sancho , à qui je dois demander pardon de lui avoir fait partager mon délire.
Comme il achevait ces paroles , ils arrivèrent tous quatre. Mes amis, reprit le mourant, je vous demandais, je vous désirais. Hâtezvous de me féliciter de ce que je ne suis plus don Quichotte de la Manche ; je suis Alonzo Quixano , que l’on surnommait autrefois le Bon. Cessez, cessez de voir en moi l’imitateur d’Amadis , de Galaor , de ces héros imaginaires que mon extravagance avait pris pour modèles ; n’y voyez que votre voisin , votre fidèle ami, votre frère , dont le faible esprit, long -temps aliéné , retrouve à sa dernière heure assez de raison pour se repentir. Profitons-en , monsieur le curé ; daignez entendre l’aveu de mes fautes. Et vous, messieurs, pendant ce temps , faites venir, s’il vous plaît, un notaire pour qu’il écrive mes dernières volontés.
On l’écoutait en silence, on se regardait avec surprise et douleur. Sancho, qui jusqu’à ce moment n'avait pu croire son maître en