PARTIE II, CHAP. ÏIÎ
plus intéressans de l’ouvrage. — Je le crois; ces gens ont bon goût; et l’auteur n’a pas été sot de prendre garde à la manière dont il me fait parler; car, s’il m’eût prêté quelque sottise, je vous réponds que cela ne se serait pas passé sans bruit. Je suis un vieux chrétien , moi , et je 11e badine pas avec les auteurs maures : je leur conseille de marcher droit.
D’après ce que vous dites , ajouta don Quichotte, je n’ai pas une grande idée de mon historien : je gagerais que c’est quelque babillard, sans talent, sans aucun esprit, qui aura farci son livre de platitudes et de niaiseries. Vous parlez, répondit le bachelier, comme les ennemis de l’auteur ; mais une réponse sans réplique, c’est le succès qu’il obtient. Les enfans, les jeunes gens, les hommes faits , les vieillards , ont tous un égal plaisir à lire l’histoire de don Quichotte : on se la prête , on se la vole , 011 se l’arrache; elle est sur toutes les toilettes , dans toutes les antichambres. Enfin elle est si bien connue de toutes les classes de la société , qu’on ne peut voir passer un cheval maigre sans dire aussitôt, Voilà Rossinante! Il est vrai, malgré ce succès , qu’on a quelques reproches à faire à l’auteur, comme le trop grand nombre d épisodes , comme d’avoir oublié de nous dire la
s4 DON QUICHOTTE,
manière dont fut volé 1 une de Sancho , ce qu’il fit des cent écus d ur trouvés dans la valise de Cardenio, et quelques autres inadvertances. S’il ne tient qu’à cela x interrompit l’écuyer, je vous satisferai sur ces points; mais cela sera quand j’aurai dîné, parce que je meurs de faim.
Don Quichotte , après avoir invité Carrasco à ne le pas quitter de la journée , fit ajouter deux pigeons à l’ordinaire. On servit: après le dîner, Sanclio donna au bachelier les explications qu’il souhaitait.