PARTIE II, CHAP. yi
âne ; à la seconde , dans une cage , et si pâle , si faible , si maigre , qu’il m’en a coûté plus de six cents jaunes d’oeufs pour le rétablir un peu ; mes poules sont encore vivantes , et peuvent dire si je ments. Jugez , monsieur le bachelier , jugez dans quel état on me le rendra cette fois-ci. — Ne pleurez pas , madame , ne pleurez pas; nous j trouverons peut-être du remède. Retournez chez vous , préparez-moi à déjeuner; je vous suis dans un instant, et vous verrez ce que je sais faire. Sur toutes choses, d’ici au moment où j’arriverai , dites l’oraison de sainte Apolline. — Mais , monsieur, sainté Apolline ne guérit que les maux de dents ; c’est à la cervelle que mon maître a mal. — Faites ce que je vous conseille , et ne croyez pas en savoir plus qu’un bachelier de Salamanque. La triste gouvernante ne répliqua point , et s’en retourna.
Pendant ce temps don Quichotte et Sancho causaient ensemble. Yous saurez, monsieur, commença l’écuyer, que j’ai déj^fait part à ma femme de mon projet de suivre encore votre seigneurie. — Eh bien , ami , qu’en dit Thérèse ? — Ah ! ah ! Thérèse dit bien des choses ; elle prétend qu’il faut regarder où l’on met le doigt , que les écrits parlent quand l'homme se tait, que promettre et tenir sont
deux , qu’un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. Elle est bavarde , Thérèse , mais moi , je soutiens qu’il faut pourtant l’écouter. — Sans doute je suis de cet avis ; mais parle plus clairement , n’entortille pas ce que tu veux dire. — Moi , je ne dis rien ; c’est ma femme qui m’assourdit les oreilles, en me criant que nous sommes tous mortels, qu’aujourd’hui l’on est debout , demain enterré ; que l’agneau y passe comme le mouton ; que cette camarde si laide , qu’on appelle la mort , arrive sans être attendue ; qu elle ne respecte rien , ni les sceptres , ni les mitres : que sais-je, moi ? Thérèse répète ce qu elle entend prêcher en chaire. — Tout cela est d’une grande vérité; mais je ne vois pas à quoi cela revient. — J étais comme vous , monsieur , je ne le voyais pas non plus ; à la fin je crois l’avoir trouvé. Thérèse voudrait qu’au lieu des récompenses que votre seigneurie nie promet , et qui viendront ou ne viendront pas , vous me donnassiez , pendant le temps qj|e je serai à votre service , ce qu’elle appelle une espèce de gage , comme qui dirait tant par mois ; que ce soit peu , que ce soit beaucoup , c’est égal , parce que la poule pond sur un œuf; plusieurs peu font un beaucoup ; et puis suffit de gagner quelque chose pour être sûr de ne pas perdre. Cela n’empêchera point