PARTIE II, CHAP. YI
que , si vous trouvez l’occasion de me glisser une île dans la main , je ne l’accepte , comme de raison , et je la rabattrai de mes gages ; nous serons toujours à même de faire ce petit compte, et Thérèse sera contente.
Je commence , reprit don Quichotte , à vous comprendre , ami Sancho ; et je ne demanderais pas mieux que de remplir les intentions de votre femme, si j’avais trouvé dans une seule histoire de chevalier errant un exemple d’un écuyer à tant par mois. Je les ai toutes lues avec grand soin ; je n’y ai vu que des écuyers servant leurs maîtres pour le plaisir de les servir, et attendant sans se plaindre que leur bonté les récompensât : pour rien au monde je ne voudrais déroger à cette antique coutume. Si cet espoir vous suffit, partons ensemble, j’en serai charmé : s’il ne vous suffit pas , Sancho , restez dans votre maison ; nous n’en serons pas moins bons amis : et 11e craignez pas pour cela que je manque d’écuyers ; le colombier fourni de grains attire bientôt les pigeons ; bonne espérance vaut mieux que médiocre possession ; et l’on laisse aller le fretin pour courir apres les carpes. Je ne vous dis ceci , mon enfant, que pour vous prouver que, dans un besoin , je saurais1 aussi dire des proverbes.
Sancho , tout triste et tout pensif, écoutait
en se grattant la tête. Il avait cru d’abord que son maître frémirait à la seule idée de le perdre; la tranquillité de don Quichotte dérangeait tous ses calculs. Le bachelier Carrasco , suivi de la gouvernante, arriva dans ce moment. Il court embrasser don Quichotte ; et d une voix élevée : O fleur de la chevalerie , dit-il , lumière brillante des enfans de Mars , honneur et gloire de la nation espagnole ! puisse le Dieu tout-puissant qui veille sur les héros confondre les envieux qui tenteraient de mettre des obstacles à ta troisième campagne ! puissent leurs projets coupables retourner à leur confusion ! Regardant alors la gouvernante stupéfaite de ce début : Ce n’est pas la peine , lui dit-il , que vous récitiez davantage l’oraison de sainte Apolline ; je reconnais que le destin , plus fort que nous , ma chère dame , veut que le grand don Quichotte consacre de nouveau son bras invincible à la défense des opprimés. Si j’apportais le moindre retard à cette mission sublime , ma conscience en serait chargée. Courage donc, brave et beau don Quichotte ! rentrez dès demain , dès aujourd hui même , dans cette route de l’honneur; et si quelque chose vous manque, si votre écuyer ne peut vous suivre , me voici prêt à le suppléer.
Don Quichotte se retournant alors vers