‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 28 sur 127 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Comment Sancho vint à bout d’enchanter la princesse Dulcinée

Avant de commencer ce chapitre, l’auteur de l’histoire prévient ses lecteurs qu’il aurait voulu le passer, parce qu’il craint qu’on ne regarde comme impossible l’excès d’extravagance, de folie, de crédulité, où en vint notre héros. Cependant , après de mûres réflexions, pénétré des grands devoirs qu’impose la qualité d’historien , il a pris le parti de tout dire ; et, certain de l’authenticité des faits , il les raconte de cette manière.

Au moment de retourner au Toboso , Sancho reçut les ordres de son maitre. Ya, mon fils , lui dit don Quichotte , et garde-toi de revenir avant d’avoir vu la beauté suprême qui règne sur ce cœur esclave : prends garde ,

PARTIE II, CHAP. y III. 49 quand tu la verras ; à ne pas te laisser consumer par les brûlans rayons qui partent de ses yeux. Souviens-toi surtout, souvieils-toi , ô le plus fortuné des écuyers du monde , de remarquer, de retenir jusqu’au plus petit mouvement que fera cet astre si beau : regarde , alors que tu lui prononceras mon nom, si son front pudique se couvre d une modeste rougeur , si elle se laisse tomber sur un sofa , sur une estrade , ou si , demeurant debout , elle ne s’appuie point tantôt sur un pied, tantôt sur un autre. Observe encore , lorsqu’elle te répondra , si elle répète deux ou trois fois sa réponse ; si elle est douce d’abord , et ensuite plus sévere ; ou si , commençant par être sévère , elle finit par être plus tendre ; si , en la prononçant rapidement , elle porte la main à sa tête , comme pour ranger ses cheveux , qui n’auront pas besoin d’être rangés. Toutes ces choses , sans conséquence aux yeux d’un indifférent, ^ont précieuses pour l’amour : il est éclairé par un signe , par un soupir , par un regard , et pénètre les secrets de l ame, malgré la pudeur qui veut les cacher, et n’obtient jamais que ce qu’il surprend.

Vous pouvez vous en fier à moi , répondit Sancho , je vous entends à merveille. Chassez, chassez toutes vos craintes, le courage vient à

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bout de tout ; on fait prendre feu au bois le plus vert , et l’on finit toujours par trouver le lièvre. Nous avons eu du guignon cette nuit pour découvrir le palais de madame Dulcinée ; mais à présent qu’il fait jour, j’espère que ce ne sera plus comme si je cherchais une aiguille dans une botte de foin. — Allons , Sancho, mets-toi en chemin, et ne va pas t’aviser de dire tous ces proverbes à la princesse.<

Sancho partit au trot de son âne , laissant don Quichotte à cheval, appuyé tristement sur sa lance , les yeux élevés vers le ciel. Notre écuyer s’occupait déjà des moyens de se tirer de cette difficile ambassade : il ne savait au monde comment faire. Lorsqu’il se vit hors du bois, il s’arrêta, descendit de sa monture , et s’assit au pied d’un arbre pour recueillir ses esprits et s’entretenir avec luimême.

Ah ça , mon frère Sancho , se dit-il , commençons un peu par savoir ou va votre seigneurie. Y a-t-elle chercher son ane perdu? — Non , certainement; le voilà. — Où allezvous donc? — Je vais à la quête d’une princesse , qui est le ciel du soleil de beauté. C’est fort bien, monsieur; mais où pensez-vous la trouver? — Dans la grande ville du Toboso.

PARTIE II, CHAP. VIII. fii - — Ah! c’est différent. Et de quelle part, s’il vous plaît, all.ez,-vous chercher cette grande princesse ? — De la part du fameux don Quichotte , qui répare le mal , redresse les torts , donne à manger à ceux qui ont soif, à boire à ceux qui ont faim. — - C’est à merveille. Dites-moi si vous connaissez cette beauté si célèbre. — Point du tout; je ne l’ai jamais vue; et mon maître ne la connaît pas plus que moi. — Et pensez-vous que , si messieurs les liabitans du Toboso savaient que vous allez chez eux avec le petit projet de parler d’amour à leurs princesses , ils ne fissent pas très bien de vous frotter les épaules avec de bons échalas? — Monsieur, je ne dis pas qu’ils eussent tort : tout ambassadeur que je suis , il serait possible que l’on oubliât le respect du à ma qualité. — Vous ferez prudemment d’y prendre garde ; car je vous préviens que les gens de la Manche ne sont nullement plaisans; que, s’ils s’y mettent une fois, ils vous étrilleront de la bonne manière. Croyez-moi , monsieur Sancho , renoncez à cette ambassade. — Je commence à voir que vous avez raison ; et voici le parti que je vais prendre. Mon maître est fou , je n’en puis douter : je ne le suis guère moins de le suivre, mais enfin je ne prends pas encore des moulins pour des

géans , des troupeaux de moutons pour des armées. Profitons de la facilité avec laquelle le seigneur don Quichotte se persuade tout ce qu’on lui dit : la première femme que je rencontrerai sera madame Dulcinée ; je la ferai voir comme telle à mon maître. S’il dit que non, je dirai que si : je T affirmerai , je le jurerai ; il finira par le croire. L’entrevue se passera comme elle pourra : peu m’importe ; !je serai quitte de mon message ; et si monseigneur don Quichotte n’en est pas content, il ne m’en donnera plus de pareils.

Après ce petit soliloque , notre écuyer , moins inquiet , se reposa plusieurs heures , pour laisser penser à son maître qu’il s’occupait, pendant ce temps, de faire sa commission. Il vit enfin venir à lui , du côté du Toboso , trois paysannes sur des ânes : remontant aussitôt sur le sien, il courut retrouver son maître. Réjouissez-vous, cria-t-il de loin, j’apporte de bonnes nouvelles. Ah ! mon fils, répond le héros, parle; hâte-toi de m’apprendre si je dois marquer ce jour avec une pierre noire ou blanche. — Marquez-le avec une pierre rouge : je vous annonce que madame Dulcinée vient elle-même vous voir, accompagnée de deux demoiselles d’honneur.

* — Dieu tout-puissant ! que me dis-tu? Prends

PARTIE II, CHAP. VIII. 53 garde d’abuser mon cœur par une fausse espérance; il ne pourrait soutenir l’affreux chagrin d’être détrompé. — Tous allez le voir de vos yeux : montez à cheval , et venez au-devant de la princesse, qui ne doit pas être loin. Ah! qu’elle est belle ! monsieur ! et que son habit est riche ! Elle et ses deux demoiselles reluisent d’or, de rubis, de diamans , de chaînes de perles. Les yeux m’en font encore mal ; leurs cheveux sont comme le soleil qui se joue dans les vents ; et toutes trois sont montées sur trois superbes cananéennes, les plus blanches qu’on puisse voir. — Tu veux dire des haquenées. — Haquenée ou cananéenne, c’est à peu près la même chose; et vous me chicanez toujours pour rien. — Allons, mon fils, allons jouir de cette faveur ineffable ; je te donne , dès ce moment , la dépouille du premier corn» bat où tu me verras vainqueur. — A la bonne heure ! Quand je la tiendrai, je vous en remercierai.

Nos héros marchaient déjà. Don Quichotte , regardant le chemin , n’y voit que les trois paysannes ; il se retourne vers Sancho : Ami . dit-il d’un air inquiet, les as-tu laissées loin de la ville? Comment, répondit l’écuyer, est-ce que vous êtes aveugle ? — *- Je ne vois encore que trois paysannes sur leurs ânes. — Àh î

pour le coup, en voici bien d’une autre ! 3e ne m’y attendais pas. Quoi ! monsieur, ces trois princesses toutes d’or, ces trois haquenées blanches, vous paraissent trois paysannes sur leurs ânes ! Je n’ai rien à dire , vous êtes malade. — Mais sérieusement je le crains; car je te jure sur ma foi que j’ai beau les considérer, je les vois toujours comme je l’ai dit. — Eh bien ! croyez-moi ; gardez-en le secret : je ne vous trahirai pas; et venez toujours faire la révérence à la princesse.

A ces mots il met pied à terre, s avance vers celle des paysannes qui était au milieu des deux autres , arrête son âne par le licou , tombe à deux genoux , et lui dit : O reine , duchesse de beauté, je supplie votre grandeur de vouloir bien recevoir dans sa grâce le chevalier de la Triste Figure, que vous voyez là tout pétrifié par votre magnifique présence. Don Quichotte, à son exemple, s’était aussi mis à genoux, et contemplait attentivement, celle que Sancho appelait reine. De temps en temps il frottait ses yeux , tout surpris de ne voir jamais qu’une grosse villageoise, courte, trapue et camarde; il n’osait pas ouvrir la bouche. Les trois paysannes, aussi étonnées, se regardèrent d’abord sans rien dire. Enfin celle que Sancho retenait lui répond avec hu-

it f : 'i

PARTIE II, CHAP. VIII. 55 tueur : Otez-vous de là; laissez-nous passer: nous avons autre chose à faire que d’écouter vos bêtises. Ah! princesse, répondit l'écuyer, comment n’êtes-vous pas touchée de voir devant vous à genoux la colonne des chevaliers errans? Veux-tu finir? reprit la princesse, ou faut-il que je t’apprenne que je sais étriller les ânes ? Mais voyez donc , ma commère , ces petits freluquets qui veulent, je crois, se moquer de nous! Ah! oui, par ma foi! ils ont bonne mine !

Sancho , dit alors don Quichotte, lève-toi , mon fils, lève-toi; je vois trop jusqu’à quel excès va la fureur de mes ennemis : ils veulent ma mort; ils seront contens. O vous, unique souveraine de ce cœur brisé d'affliction , vous, innocente victime des enchanteurs cruels , qui, pour me punir, ont osé cacher vos divins attraits sous la figure d’une villageoise ; daignez au moins m’honorer d’un regard. Peutêtre , hélas ! quelque prestige vous empêche aussi de me reconnaître; peut-être mon visage est changé pour vous , mais mon âme est toujours la même ; les enchanteurs ne peuvent rien sur l’amour pur, constant, éternel, dont elle brûle pour vous. Je t’en ponds, répliqua Dulcinée , allons ! hue ! laisse-nous passer. Elle frappe alors des talons son âne , lui fait

prendre le galop; et, dans les mouvemens qu’elle se donne, le bât mal sanglé tourne sous le ventre. La princesse , les pieds en l’air, fait la culbute , tombe sur le pré. Don Quichotte vole à son secours , la relève en baissant les jeux. Sancho raccommode le bât ; notre héros veut l’j replacer; mais la villageoise, d’un saut, s’j remet à califourchon, pique des deux , et s’enfuit légère comme un oiseau. Diable ! s’écria Sancho , quelle gaillarde ! elle caracole mieux qu’un écujer cordouan. Ses demoiselles la suivaient du même train : bientôt elles disparaissent.

Eh bien ! Sancho , dit alors l’infortuné don Quichotte , suis-je assez persécuté par ces maudits enchanteurs ! Les perfides , non contens de m’enlever le bonheur suprême de voir ma Dulcinée , de lui parler , ont poussé ia barbarie jusqu’à la changer, à la transformer en une laide paysanne ; car elle était laide , Sancho. Point du tout , répondit l’écuyer ; moi, je ne l’ai vue que très belle. Vous me rappelez cependant qu elle avait ici , sur la lèvre à droite , une espèce de petit poireau , d’où il sortait comme une moustache de couleur d’or. — Mon ami , suivant les règles de la correspondance, je t’apprends que ce même signe doit se trouver sur sa cuisse droite.

PARTIE II, CIIAP. VIII. Sy -= — Eh bien , monsieur , je ne doute point que cela ne soit fort joli ; mais je n’y ai pas regardé.

Pendant cette conversation nos héros remontaient sur leurs bêtes , et prenaient le chemin de Saragosse , où devaient se célébrer des joutes annuelles , qui attiraient beaucoup d’étrangers. Les grands événemens que nous allons décrire empêchèrent don Quichotte de s'y trouver.

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