‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 38 sur 127 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Entretien des deux écuyers.

Il faut convenir, monsieur, dit l'inconnu ? que la vie que nous menons à la suite des chevaliers errans est une terrible vie : nous ne mangeons pas un morceau de ain qui ne soit acheté à la sueur de notre front. Cela est vrai, monsieur, répondit Sancho; encore ce pain manque- t-il souvent ; et vous savez comme moi que d’on est quelquefois deux

jours sans autre nourriture que le vent qui souffle. - — Je n’en disconviens pas , mon cher confrère , mais heureusement on est soutenu par la certitude des récompenses : il est si rare qu’un chevalier ne trouve pas l’occasion de donner à son écuyer quelque duché , quelque marquisat un peu raisonnable! — Puisque nous en sommes là-dessus, monsieur, je ne vous cacherai point que j’ai déjà' dit à mon maitre que je me contenterais d’une petite île. Mon maître me Ta promise , et je l’attends tous les jours. — Moi , j’ai demandé au mien un petit canonicat , qui va m’arriver un de ces matins. — Ah! ah! j’entends; votre maître est sans doute un chevalier errant d’église : le mien n’est qu’un séculier. Quelques personnes , que je n’aime guère , voulaient lui persuader de se faire archevêque ; ça m’aurait causé , je vous l’avoue , le plus grand des embarras ; car, je n’en fais pas le fin, je ne vaux rien pour être ecclésiastique ; un bénéfice me gênerait. Grâce au ciel, mon maître ne s’en est pas soucié. Il a fort peu d’ambition , ses désirs sont très modérés : et, sans aller chercher midi à quatorze heures , il persiste à devenir tout bonnement empereur. — Mais écoutez donc , mon confrère ; je ne sais guère si le gouvernement de cette île dont vous me parliez

PARTIE II, CHAP. XL ne sera pas aussi gênant que pourrait l’être un bénéfice. Je connais ces charges-là ; elles ne sont rien moins que légères ; et le métier de gouverner les autres n’est pas toujours un joyeux métier. Je vous assure que nous ferions mieux de nous retirer chacun dans notre petite gentilhommière , où nous occuperions nos loisirs dans des exercices doux et agréables , comme la chasse, la promenade, la pêche. Au bout du compte, qu’allons-nous chercher? Il n’y a pas un de nous autres qui n’ait son petit château, un bon cheval, une paire de lévriers , et une ligne pour se divertir. — Sans doute , monsieur , sans doute ; et j’ai bien tout ce que vous dites là, excepté qu’au lieu du cheval j’ai un âne, mais un âne excellent, superbe , tout gris , que je ne troquerais pas , ma foi ! contre le cheval de mon maître. Quant aux lévriers , je n'en ai pas non plus ; mais il y en a de reste dans notre village , et j’aime beaucoup à chasser avec les chiens d’autrui. — Eh bien ! croyez-moi ; faisons une fin : laissons là toutes les chevaleries , et retironsnous dans nos terres pour nous occuper en paix de l’éducation de nos enfans. Moi qui vous parle, j’en ai trois qui sont trois petits bijoux. — - J’en ai deux , monsieur , qui , sans vanité , pourraient être présentés au pape ,

surtout mon aînée , qui est un joli brin de fille. Je l’élève pour être comtesse , quoique sa mère ne le veuille pas. — Quel âge a-t-elle, monsieur, cette future comtesse? — Mais elle approche de quinze ans : déjà cela vous est grand d’une toise, gentil, frais comme une matinée d’avril , leste , découplé , gaillard , et surtout fort comme un Turc. — Diable ! voilà de bonnes dispositions pour être comtesse. — Oh ! sa mère a beau dire , elle le sera.

Parlons de nos maîtres , reprit l’écuyer : êtes-vous content du vôtre ? Assez , répondit Saneho : il est un peu foi^; mais il est bonhomme , incapable de faire du mal à qui que ce soit, désirant du bien atout le monde, et si simple, qu’un enfant lui ferait croire qu’il est nuit en plein jour; aussi je l’aime comme la prunelle de mes yeux, et je donnerais ma vie pour lui. — Le mien n’est pas plus sage qu’il ne faut; mais il s’est fait fou volontairement pour rendre le bon sens à un autre. Quant à sa force, à sa valeur , elles sont extraordinaires. — Il est amoureux, ce me semble?1 — Oui, d’une certaine Cassildée de Vandalie, qui est une terrible dame pour la cruauté. — Que voulez-vous ? chacune de ces dames-là ne manque pas d’avoir ses défauts. Je ne vous dis rien de celle de mon maître.;

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