PARTIE II, CHAP. XII
trons à coups de sac. Comme cela je veux
bien ; celui qui frappera le mieux ne risquera que d’ôter la poussière de dessus l’habit de son ennemi. — Sans doute; mais je dois vous prévenir que , de peur que le vent n’emporte les sacs, nous aurons soin de mettre dans chacun une douzaine de gros cailloux. — Seulement! Diable! comme vous y allez! C’est avec cet édredon-là que vous faites vos oreillers ! Oh bien! monsieur, je vous déclare que vos sacs seraient remplis d’étoupes de soie , que je ne me battrais point. Laissons à nos maîtres cette folie; vivons et buvons, croyez-moi. Avez-vous peur que la mort ne vienne nous prendre trop tard? Allez, allez, soyez tranquille ; ne cueillons pas Je fruit vert , il tombe assez de lui-même quand il est mûr. — Cependant nous ne pouvons nous empêcher de nous battre au moins une demi-heure. — Pas une seule minute. Il serait beau vraiment qu’après avoir bu ensemble de ce bon vin que vous m’avez donné si généreusement , nous allassions nous échiner! Non, non, il n’en sera rien; je ne peux me battre qu’en colère , et je n’aurai jamais de colère contre quelqu’un aussi aimable que vous. — Pardonnez-moi , je sais un moyen : avant de commencer je vous donnerai , si vous voulez, une demi-douzaine
de soufflets ; cela réveillera votre colère , futelle plus assoupie qu’une marmotte. — Non , monsieur ; il vaut beaucoup mieux laisser dormir nos colères ; Dieu nous ordonne de vivre en paix : chacun de nous ne peut qu’y gagner. Tel qui cherche noise finit souvent par se faire frotter. Un chat qu’on pousse à bout devient un lion : vous ne savez pas ce dont je suis capable. Restons en repos , je vous le répète ; le mal qui en arriverait serait sur votre conscience.
Dans ce moment la brillante aurore s’avancait sur son char d’opale ; les plantes , les fleurs, les tendres arbustes, relevaient à son doux aspect leurs têtes humides de rosée ; les oiseaux secouant leurs ailes se répondaient d’un arbre à l’autre ; les forêts , les prés , tout couverts de perles liquides , de pierres précieuses , réfléchissaient les couleurs du ciel ; les fontaines , les ruisseaux limpides murmuraient plus agréablement 5 la terre, les eaux, toute la nature semblait sourire à l’astre du jour, lorsque le pauvre Sanchc , jetant les yeux sur cet écuyer avec lequel il avait passé la nuit , pensa tomber à la renverse en découvrant son terrible nez. Ce nez énorme lui ombrageait tout le visage , descendait de deux doigts audessous de la bouche : il était de plus sur-
PARTIE II, CHAP. XIÏ. 85 monté de plusieurs grosses verrues rougeâtres , et donnait au reste de la figure un air , un aspect effroyables. Sancho recula quatre pas , croyant apercevoir un spectre. Il résolut bien dans son cœur de recevoir mille soufflets plutôt que de se mettre en colère contre le possesseur d’un tel nez.
Don Quichotte, pendant ce temps, con- ' emplait son adversaire , dont la visière exactement fermée ne lui permettait pas de voir le visage. Sa taille n’était pas haute , mais ses membres paraissaient forts. Il portait pardessus ses armes une casaque de brocard d’or, semée d’une multitude de lunes brillantes comme des miroirs. Un superbe panache de plumes blanches , vertes , jaunes , ombrageait son casque ; et sa grosse lance était armée d’un fer acéré long d’un palme. Notre héros jugea que son ennemi devait être redoutable. Il s’en réjouit au fond de son cœur , et lui demanda poliment de vouloir bien lever sa visière. Je ne montre jamais mon visage qu’après le combat, répondit fièrement l’inconnu. Du moins , reprit notre chevalier , daignez me regarder avec attention , et me dire si je suis ce don Quichotte que vous prétendez avoir vaincu. — Il est impossible , seigneur, de lui ressembler davantage. Je n’ose pourtant rien 3. 1 8
affirmer, d’après ce que vous m ayez dit des enchanteurs qui le poursuivent. — Il suffit : montons à cheval , cette lance finira votre erreur.
Tous deux aussitôt s’élancent sur leurs coursiers , et s’éloignent pour prendre du champ. Don Quichotte n’avait pas fait vingt pas que le chevalier des Miroirs lui crie : Son* venez-vous bien , seigneur , de la parole donnée ; le vaincu doit rester soumis à la volonté du vainqueur. Sans doute , répondit don Quichotte en s’arrêtant , a condition qu il ne lui prescrira rien de contraire aux lois de la chevalerie. Dans ce moment ses jeux se portèrent sur l’étrange nez de l'écuyer; il demeura surpris à cette vue. Sancho , qui tremblait de toutes ses forces , et cherchait a s éloigner de ce nez terrible , s’en vint supplier son maître de vouloir bien l’aider à monter sur un arbre, pour voir , disait-il , plus a 1 aise le beau combat qu’il allait livrer. Je t’entends , répondit don Quichotte , tu n’aimes à regarder les taureaux que du haut de la galerie. — Monsieur , je ne vous cache point que ce diable de nez me fait un peu de peur; je ne me soucie pas de rester à sa portée. — Je le conçois , mon ami; et si je n’étais moi-même, j’en serais peut-être troublé.