‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 41 sur 127 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Grande querelle et terrible combat entre les héros errans.

Après une belle et longue conversation,, l’inconnu dit à don Quichotte : Seigneur, je dois vous apprendre que cette incomparable Cassildée de Yandalie , dont mon heureux destin m’a rendu l’esclave, n’a payé mes tendres soins qu en occupant sans cesse ma valeur à des travaux plus grands , plus pénibles que ceux du fameux Hercule. L’un de ces travaux était à peine achevé, que Cassildée m’en indiquait un autre, m’assurant toujours en vain que ce serait le dernier. C’est ainsi quelle exigea que j’allasse défier à Séville cette célèbre géante nommée la Giralda (i) , qui , sans jamais changer de place , se donne un si terrible mouvement. J’allai , je vis , je vainquis, je fixai la Giralda , grâce à un vent du nord qui souffla pendant une semaine. Après cet ex-

(i) C’est une figure colossale de bronze doré pesant vingt-huit quintaux, et formant cependant une girouette très mobile au sommet de la toür qui sert de clocher à la cathe'drale de Séville.

PAHTIE II, CHAP. XII. 79 ploit , Cassildée me prescrivit de peser les énormes pierres des taureaux de Guisando ; entreprise plus digne d’un crocheteur que d’un chevalier. Elle voulut encore que, me précipitant dans le profond abîme de Cabra , je lui racontasse les merveilles qu’il renfermait. Je vins à bout de tout , seigneur. Alors l’inexorable Cassildée me commanda de parcourir l’Espagne , et de faire avouer , le fer à la main, à tous les chevaliers errans de cette contrée que ma dame l’emportait en beauté sur toutes les princesses du monde. Vous me voyez occupé de cette difficile entreprise. J’ai déjà vaincu une foule de chevaliers , parmi lesquels le triomphe dont je m’honore davantage , c’est d’avoir forcé le plus grand, le plus redoutable de nos guerriers, le fameux don Quichotte de la Manche , à convenir que sa Eulcinée n’était pas digne de disputer la palme à Cassildée de Yandalie.

A ces paroles , notre héros eut besoin de faire un effort pour réprimer sa colère et ne pas répondre par un démenti. Seigneur , dit-iî le plus doucement qü’il lui fut possible , je ne m’oppose point à ce que vous ayez vaincu beaucoup de chevaliers espagnols; mais j’ai de fortes raisons de vous assurer que celui que vous avez pris pour don Quichotte n’était pas

8o DON QUICHOTTE,

ce guerrier célèbre : vos jeux sans doute furent abusés. - — Comment ! que voulez-yous dire ? J’ai si bien vaincu don Quichotte , que je vais vous le dépeindre. C’est un grand homme , maigre , sec , dont le visage est long, décharné , le nez aquilin , les moustaches noires et pendantes ; il a pris pour son surnom celui de chevalier 4e la Triste Figure ; son écujer est un laboureur appelé Sancho Pança ; le vigoureux coursier qui le porte dans les batailles se nomme Rossinante ; sa dame , Dulcinée du Toboso , ci-devant Aldonza Laurenzo , dont il a changé le nom comme j’ai fait pour la mienne, qui s’appelait simplement Cassilde , et que j’appelle Cassildée. Yoilà, ce me semble , assez de détails , et si malheureusement ils ne vous suffisent pas , je porte une épée , seigneur , qui prouve tout ce que j’avance. — Avant d’accepter cette preuve , je dois vous répondre , seigneur , que ce don Quichotte dont vous parlez est mon ami le plus tendre , le plus inséparable , le plus intime ; que tout ce que je puis faire pour accorder en ce moment la politesse et la vérité , c’est d’imaginer que les enchanteurs ennemis de don Quichotte ont donné ses traits , sa figure , que vous avez exactement dépeints , à quelque guerrier vaincu par vous. Ce n est pas

PARTIE II, GHAP. XII. 81 la première fois que leur effroyable malice employa ces moyens affreux pour ternir la gloire de celui qu’ils détestent. Hier encore ils ont transformé la divine Dulcinée en une vile paysanne. Ne doutez pas qu’ils li aient de même métamorphosé mon ami ; n’en doutez pas, je vous le répète : si je pensais que sur ce point il vous restât la moindre incertitude , je vous dirais alors, seigneur, que voici don Quichotte lui-même , prêt à vous détromper à pied comme à cheval.

En disant ces mots , le héros se lève , et met la main sur son épée. L’inconnu le regarde sans s’émouvoir : J’aime fort, répond-il, que Ton me détrompe; et, s’il faut vous parler avec franchise , celui qui vous vainquit transformé ne sera pas fâché de vous vaincre en propre personne. Mais les exploits de nuit ne plaisent qu’aux brigands : attendons que la belle aurore puisse éclairer notre combat. J’y mets l’expresse condition que le vaincu demeurera soumis aux volontés du vainqueur , pourvu qu’il ne lui prescrive rien de contraire aux lois de la chevalerie. J’aurais dicté moi-même ces conditions , reprit le fier don Quichotte. Aussitôt les deux héros vont éveiller leurs écuyers , et leur commandent de tenir prêts

leurs chevaux au point du jour pour vider

cette grande querelle.

Sancho , surpris et tout effrayé , demeura muet à cet ordre. Frère , lui dit l’écuyer inconnu , vous êtes instruit sans doute de la coutume d’Andalousie ? Non , répondit le triste Sancho. — Je vais vous mettre au fait , mon ami ; c’est , lorsqu’on est témoin d’une bataille, de ne point ester oisif -Qu’entendezvous par ces paroles ? — J’entends que pendant le combat de nos maîtres nous jouerons aussi des couteaux. — Ah! c’est la coutume d’Andalousie ? — Oui , c’est un ancien usage auquel on ne peut guère manquer ; ainsi , mon confrère , préparez-vous. — Monsieur , j’ai l’honneur de vous dire que cet usage , fort vilain , est particulier à votre pays. Mon maître , qui connaît assurément bien toutes les ordonnances de la chevalerie , ne m’a jamais dit que les écuyers fussent obligés de se battre entre eux. Mais enfin, en supposant que ce soit une de vos lois , il doit y avoir une punition pour ceux qui manquent à la loi; or je vous déclare d’avance que je me soumets à la punition. D’ailleurs je n’ai point d’épée. — A cela ne tienne, mon cher; j’ai avec moi deux grands sacs de toile ; vous en prendrez un, moi l’autre, et nous nous bat-

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