DOIS QUICHOTTE
n’est, comme je le présume , qu une suite de ces bonnes actions, j’aurai beaucoup plus de plaisir à la lire que je n’en ai trouvé dans ces volumineux ramas de mensonges qu’on appelle romans de chevalerie , ou la raison , les moeurs et le goût sont également blessés. Monsieur, reprit don Quichotte assez gravement, tout le monde n’est pas d’accord que les livres dont vous parlez ne soient que des recueils de mensonges. — Personne , ce me semble, n’en doute. — Moi , j en doute ; et si j’étais sûr d’avoir le plaisir de causer quelques heures avec vous , je vous prouverais incontestablement qu’il n’est peut-être point d’histoires aussi authentiques , aussi vraies , aussi utiles, que les histoires de chevalerie. !Malheureusement je sais trop qu il est a la mode à présent de les placer au rang des fables. Laissons cette discussion, et permettez-moi de vous demander à mon tour quel état , quel genre de vie votre goût vous a fait choisir ?
Seigneur, répondit l’étranger, je dois ces détails à votre politesse. Je suis gentilhomme : j’habite un village où nous irons dîner aujourd’hui , si vous voulez bien me faire cet honneur. Mon nom est don Diègue de Miranda ; ma médiocre fortune est plus que euf-
PARTIE II, CHAP. XIV. 99 fisante pour mes désirs. Je passe ma paisible vie avec ma femme , mes enfans et quelques amis. La chasse et la pêche sont les amuse-* mens qui remplissent mes loisirs. Je n’ai ni meute ni équipage : les grands apprêts ne conviendraient point à mes simples délassemens. Un héron , une perdrix privée , sont tout ce qu’il me faut et tout ce que je veux. J’ai quelques livres , les uns latins , les autres espagnols : j’en fais comme de mes amis , j’ai soin qu’ils soient en petit nombre. L’histoire m’instruit et m’amuse. J’élève mon âme avec les ouvrages de piété, mais je lis davantage les auteurs profanes , lorsqu’ils réunissent une morale pure au charme de l’imagination et à l’harmonie du style. Je vais quelquefois dîner chez mes voisins ; je les invite chez moi plus souvent. Dans ces repas toujours abondans , jamais recherchés , je tâche d’égayer mes convives , sans me permettre de médire , et sans souffrir qu’on y médise de personne. Je ne m’informe point des actions d’autrui; je me borne à veiller sur les miennes ; mes yeux et ma sévérité ne s’étendent point au-delà de mon étroit horizon. Attentif autant que je le peux à remplir les préceptes de ma religion sainte , je n’oublié pas surtout de partager mes biens avec les pauvres. Quand j’ai le bon-
ï oo> DON QUICHOTTE,
heur de pouvoir donner, je fais en sorte que ce soit un secret entre mon cœur et celui qui reçoit : je sais trop que la vanité détruit le mérite d’une bonne action ; et je me dis que , puisque cette bonne action est un plaisir , ce n’est pas la peine de s’en vanter. Je tâche de remettre la paix entre mes voisins brouillés , de réunir les familles divisées, de leur prouver que le bonheur dans ce monde n’est autre chose que la volonté de s’aider mutuellement. C’est ainsi que je coule mes jours, en attendant avec tranquillité le moment où j’en rendrai compte au souverain créateur, dont j’espère que la miséricorde surpassera la justice.
Don Diègue cessa de parler; et Sancho , qui l’avait écouté avec une extrême attention, Se jette à bas de son âne, court saisir la jambe du bon gentilhomme , la serre tendrement , pousse des sanglots , et se met à lui baiser les pieds. Que faites-vous donc , mon frère ? lui dit don Diègue surpris. Ce que je dois , monsieur, répondit Sancho, ce que doivent faire les honnêtes gens qui vous connaîtront. Vous êtes le premier saint en manteau vert que j aie vu de ma vie. — Je ne suis point saint, mon ami ; je sais trop , hélas ! tout «ce qui me manque; votre simplicité vous abuse; et votre humble modestie prouve que vous valez
PARTIE II, CHAP. xiy. mieux que moi. — Il s’en faut bien, ma foi! répond Sancho en s’en retournant à son âne ; et, remonté sur son bât, il essuie avec ses mains les larmes d’attendrissement que don Diègue avait fait couler.
Monsieur, reprit don Quichotte, permettez a 1 intérêt que vous inspirez de vous faire encore quelques questions. Vous savez que les anciens philosophes , privés malheureusement des lumières de la foi , faisaient consister le bonheur jdans les prospérités terrestres, et n’en connaissaient pas de plus grande que celle d’avoir une famille nombreuse. Daignez me dire si vous avez beaucoup d’enfans. Je n’ai qu’un fils, répondit tristement don Diègue; et je vous avoue avec peine que ce fils si cher à mon cœur ne contribue pas autant qu’il le pourrait à la félicité de son père. Il a dix-huit ans, monsieur; il en a déjà passé six à Salamanque a s instruire dans les langues grecque et latine ; lorsque j ai voulu qu’il s’appliquât à d’autres sciences plus utiles à son avancement , je n ai pu 1 obtenir de lui , tant l’amour de la poésie remplit et transporte son âme. Au lieu de profiter de son esprit , de ses talens , des avantages qu’il aurait pour devenir magistrat, auditeur, pour arriver même au conseil, il passe sa vie à examiner si tel vers
d’Homère est plus beau que tel vers de Virgile , si une épigramme de Martial n a pas un sens différent de celui des commentateurs. Son avancement , sa fortune , l’occupent infiniment moins qu’Horace , Perse , Juvénal , car il ne fait pas grand cas des poètes de notre nation : il dédaigne même nos langues modernes ; et tout ce qui n’est pas grec ou latin ne lui paraît guère mériter d’estime.
Monsieur, reprit don Quichotte, je n’ai pas besoin de vous rappeler que les défauts des enfans ne doivent jamais altérer la tendresse paternelle : les pères ont le droit sans doute , et c’est même un devoir sacré , d indiquer dès l’enfance à leurs fils le chemin qu’ils doivent suivre avec le plus d avantage , de les y mener par la main , en les contenant avec soin dans l’étroit sentier des vertus ; mais lorsque les enfans sont grands, et que, sans abandonner ces vertus , ils marquent de 1 éloignement ou du dégoût pour la route qu on feur a tracée , qu ils préfèrent décidément tel état à tel^état , telle science à telle autre , je pense que c’est là le point où s’arrête l’autorité d’un père ; je pense qu il n a plus le droit de forcer leur inclination. Cette contrainte serait tout au plus permise au manouvrier indigent qui a besoin , pour manger du pain , que
PARTIE II, CHAP. Xiy. io3 son fils apprenne son métier. Le vôtre n’est pas dans ce cas , et je ne vois point que vous deviez autant vous affliger de son goût pour la poésie. La poésie , seigneur gentilhomme , est une jeune et belle vierge , que ses attraits , son éclat, sa délicate pudeur, rendent l’objet des hommages de toutes les autres sciences. Jalouses et fières entre elles , c est la seule poésie qu elles veulent bien consentir à regarder comme leur reine : elles ne croient pas déroger en s’humiliant à sa cour. Réunies pour lui complaire , elles s’honorent de l’embellir, et savent qu’en l’embellissant elles reçoivent d’elle un lustre nouveau. J’estime heureux le jeune homme épris de la poésie , mais il faut qu’il sache l’aimer; il îfaut qu’il n’expose point cette pudique maîtresse à des regards effrontés; qu’il ne recherche point pour elle les humilians succès que donne un public ignorant ; qu’il ne la vende point dans la satire a la haine ou à l’orgueil; qu’il ne la prostitue point sur le théâtre aux yeux d’un vulgaire imbécile , et je comprends dans ce vulgaire non-seulement le peuple des spectateurs assis aux dernières places , mais le peuple des seigneurs , qui ne jugent pas mieux aux premières. Si , dis-je , monsieur votre fils aime ainsi la poésie , il y trouvera, je vous le pro-
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mets , avec le charme de sa vie , avec la gloire
de son nom , le goût de toutes les vertus.
Quant au peu d’estime qu’il a pour nos poètes , pour notre langue , je crois que c est une erreur , quoique je connaisse beaucoup de personnes qui partagent cette prévention contre les modernes. Ces personnes ne réfléchissent point qu’Homère et Virgile étaient modernes lorsqu ils écrivaient , que leurs beaux vers ont été faits dans la langue qu on parlait alors. Eurent-ils besoin d’un autre idiome pour exprimer leurs sublimes pensées? Admirons-les , j en suis bien d avis ; mais admirons aussi un bon poète d’Allemagne qui parle allemand , un Castillan qui parle espagnol , un Biscayenmême , si , dans son jargon , il me dit de belles choses. Allez , allez , seigneur don Diègue, quand un ouvrage déplaît , ce n’est jamais la faute de la langue, mais la faute de l’auteur. S’il était né poète, s il avait reçu en venant au monde cette flamme divine et brûlante sans laquelle le travail le plus opiniâtre ne produit rien , il saurait nous rendre sa langue agréable , y découvrir des richesses cachées, et la placer bientôt par ses écrits au rang des langues savantes. Dites donc a votre fils de ne point mépriser notre idiome, d’être sûr que, s’il nous venait un
PARTIE II, CHÀP. XIV. îo5 Homère , l’Iliade espagnole vaudrait la grecque. Ne vous opposez point à sa passion pour les vers : recommandez-lui seulement de n’en faire que de bons; d’imiter ces auteurs anciens qu il a raison d adorer; de faire la guerre aux vices sans jamais la faire aux personnes; de chanter, de célébrer, d’inspirer des sentimens aimables , de se souvenir toujours que le véritable génie vient du coeur, et non de la tete; que la plume est la langue de l’âme , et que le plus sur moyen de bien peindre les vertus , c est de les posséder soi-même. Vous verrez , seigneur gentilhomme, qu’en suivant une telle route votre fils se fera bientôt estimer , aimer , honorer. La fortune même aura honte de ne pas lui accorder quelques faveurs ; et les rois, les grands de la terre, se verront forcés par la renommée de le couronner un jour de eet immortel laurier qui jamais n’est frappé de la foudre , pour avertir les humains du respect qu’on doit au génie.
Don Diègue de Miranda écoutait don Quichotte avec plaisir, et se reprochait la mauvaise opinion que lui avaient donnée de son bon sens les premiers discours qu’il avait tenus. Sancho , que cette longue dissertation n amusait guère , s’était détourné du chemin pour aller demander du lait à des bergers
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qu’il voyait dans les champs. Le gentilhomme , enchanté de l’instruction , de 1 esprit de notre héros , allait renouer l’entretien , lorsque don Quichotte , levant la tête , aperçut devant lui , sur la route , un grand chariot sur lequel flottaient des banderoles aux armes du roi : il ne douta point que ce ne fut une aventure , et , pressé de reprendre son casque , il appelle à haute voix son écuyer. A ses cris , Sancho quitte les bergers , et revient auprès de son maître au plus grand trot de son ane.