CHAPITRE XIV
P^encontre de notre héros et d’un gentilhomme de la Manche .
Nous avons dit que’ don Quichotte, fier de son triomphe , et ne doutant plus qu il ne fut le plus vaillant chevalier du monde , poursuivait sa route vers Saragosse. Assure désormais de mettre à fin les plus terribles aventures , il se moquait en lui-même des enchantement
PARTIE Iî, CHAP. XIV. q3 des enchanteurs , et ne se rappelait plus ce nombre infini de disgrâces que ces médians lui avaient causées. Le seul souvenir qui venait troubler son extrême félicité , c’était la métamorphose de Dulcinée. Il y pensait avec douleur, et s’occupait profondément des moyens de lui rendre sa première forme , lorsque le bon Sancho le tira de sa rêverie.
Monsieur, dit-il, j’ai toujours devant les yeux l’effroyable nez de mon compère Thomas Cecial. Je ne puis encore comprendre comment l’on quitte et l’on reprend à volonté un nez aussi extraordinaire. Eh quoi ! mon ami , reprit le héros , ta simplicité te fait-elle croire que cet écuyer fût Thomas Cecial , et que le chevalier des Miroirs fût le bachelier Carrasco ? — Ma foi ! je 11e sais qu’en dire. Le nez ôté , je vous jure que c’était Thomas^Cecial en personne. Je l’ai vu, je lui ai parlé souvent chez nous; et j’ai reconnu sa figure, ses traits et son son de voix. — Mais , mon pauvre Sancho , raisonnons un peu : comment voudrais-tu que Carrasco se fût fait chevalier errant exprès pour venir me combattre? Suis-je son ennemi ? lui ai-je fait du mal ? a-t-il quelque motif de se plaindre de moi ? un bachelier peut-il porter envie à la gloire que je me suis acquise dans la profession des armes ? — Je sens bien cela ,
monsieur; mais si c’est un tour de magiciens , pourquoi diable ont-ils été choisir, parmi tant d’autres figures qui sont dans le monde , précisément les deux visages de Carrasco et de mon compère Thomas ? — Par une raison bien simple : les enchanteurs , ayant prévu que dans ce fameux combat la victoire suivrait ma lance , se sont bâtés de donner au vaincu le visage d’un de mes amis , afin que cette ressemblance retint ma juste colère et m empêchât d ôter la vie à celui qu’ils avaient armé contre moi. Ce talent de changer les figures doit peu te surprendre , Sancho , puisque toi-même , il n5y a pas long-temps , fus le témoin oculaire de la triste métamorphose de Dulcinée. Tu sais trop bien qu’à T instant où ses attraits divins t’éblouissaient je ne voyais devant moi qu une grossière et lai^e paysanne. Assurément cette transformation était beaucoup plus difficile , infiniment plus étonnante que celle du bachelier. Au surplus, que m’importent leurs ruses? elles n’empêcheront pas que je ne sois vainqueur.
Sancho , qui savait fort bien que la métamorphose de Dulcinée était son unique ouvrage , et non celui des magiciens , n’était pas entièrement satisfait des raisons que lui donnait son maître. Il n’osait répliquer de peur
PARTIE II, CHÀP. XIV. gS de se trahir, et se grattait la tête sans répondre, lorsque nos héros furent joints par un cavalier monté sur une belle jument pommelée. Ce cavalier portait un manteau de drap vert, bordé de velours violet, avec un bonnet du même velours ; l’équipage de la jument était de ces deux couleurs, Il était armé d’un sabre mauresque que soutenait un riche baudrier ; à ses bottines , semblables au baudrier, étaient attachés des éperons vernis en vert. Tout était propre sans recherche; et le visage, l’air du voyageur, qui paraissait avoir cinquante ans , ses cheveux gris , son front serein , semblaient inspirer à la fois la confiance et le respect.
En passant près de don Quichotte , il le salua poliment, et continua son chemin. Notre chevalier l’appela : Seigneur, dit-il , si vous suivez cette route, et qu’il vous importe peu de marcher moins vite , je serais charmé d’a voir l honneur de voyager avec vous. Je vous l’aurais proposé le premier, répondit le cavalier, si je n’avais craint que ma jument ne fît emporter votre cheval. Oh! n’ayez pas peur , s’écria Sancho ; notre cheval est le plus honnête et le mieux élevé du monde. Jamais il ne s’est oublié qu’une seule fois dans sa vie ; mon maître et moi nous nous en souviendrons
long-temps. Vous pouvez en toute sûreté marcher à côté de lui ; la pauvre bête n’y regardera point. A ces mots le voyageur ralentit son pas, et se mit à considérer la mine de don Quichotte. Celui-ci venait doter son casque et de le remettre à Sancho , qui le portait à l’arçon de son bât. La figure extraordinaire du chevalier, Détonnante longueur de son cheval, sa haute taille, ses armes, son visage sec et jaune, causèrent une si grande surprise à l’étranger, que don Quichotte le lut dans ses yeux. Vous paraissez étonné de me voir, lui dit-il avec un doux sourire ; mais vous cesserez de l’être quand je vous aurai dit que je suis un de ces chevaliers qui vont cherchant les aventures.! J’ai abandonné mon pays, ma famille , ma maison; j’ai engagé presque tout mon bien pour me jeter aveuglément enti’e les bras de la fortune. J’ai voulu ressusciter l’ancienne chevalerie errante; et depuis longtemps, à travers les victoires et les défaites , les revers et les succès , toujours supérieur aux événemens, je parcours le monde en secourant les faibles , défendant les opprimés , soutenant l’honneur des belles , et protégeant avec cette lance les veuves et les orphelins. Quelques exploits assez heureux pour cette sainte .et cligne cause m’ont déjà valu 1 hon-:
PARTIE II, CHAP. XIV. 97 neur d’être le héros d’une histoire imprimée : trente mille exemplaires de ma vie sont répandus en Espagne ; je ne serais pas surpris que bientôt on en \ît paraître trente mille autres. Enfin , pour tout vous dire en un seul mot, je suis don Quichotte de la Manche , surnommé le chevalier de la Triste Figure. Ma modestie souffre un peu de me louer ainsi moi-même ; mais le mérite le plus discret est forcé de parler de lui lorsque personne n’est là pour le vanter.
Après ces paroles don Quichotte se tut , et l’étranger, encore plus surpris, ne trouvait rien à lui répondre. Après un assez long silence : Seigneur chevalier, dit-il, ma franchise ne peut vous cacher que ce que vous venez de me dire, loin de faire cesser mon étonnement, ne sert qu’à l’augmenter. Je ne croyais point qu’il y eût aujourd’hui des chevaliers courant le monde , encore moins que leur histoire fut imprimée. Malgré mon respect très sincère pour l’occupation si louable de secourir les opprimés , de défendre les veuves et les orphelins, je n’aurais jamais pensé, si je ne le voyais de mes yeux, qu’il y eût des hommes assez vertueux pour consacrer leur vie a ce noble emploi. Je vous en félicite de tout mon cœur; et si votre histoire imprimée